Le nouvel européen

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jeudi 22 octobre 2009

La FIAC cuvée 2009 : un grand cru!

Vous avez 3 jours pour courir à la FIAC...En vous rappelant que la FIAC se décline en 3 cas : le Grand Palais, dédié aux Galeries avec un grand G, la cour carrée du Louvre pour les jeunes galeries et les émergentes, entre les deux, la sculpture dans les Jardins des Tuileries. Donc, un conseil, prenez votre temps : vous avez là une chance unique de prendre le pouls de la diversité de l'art contemporain. Pas de tout l'art d'aujourd'hui, mais d'une bonne partie. Profitez-en donc. Payez-vous un pass à 50 e, pour pouvoir aller et venir, et revenir, sans vous fatiguer.

Et si vous êtes acheteurs, dépêchez vous : j'ai vu cet après-midi, les pastilles rouges fleurir. Les plus belles oeuvres sont déjà parties...Un regret : que l'art est donc cher! Entre le cap de 5/6.000€ et celui des 20.000€, il y a peu d'espace, trop peu.  La tendance au grand format, ne fait qu'agggraver les choses, outre la difficulté de loger les oeuvres si on n'a pas un chateau ou un musée... Il y a bien sûr, beaucoup de poncifs, d'oeuvres sans originalité, et bâclées, mais que d'inventivité par ailleurs! Et, petit cocorico, les Français ne sont pas les derniers. Ils auraient même plutôt tendance à être en tête, si un jugement de cet ordre a la moindre valeur dans l'univers artistique mondialisé actuel (peut-être après tout est-ce que nos écoles d'art ne sont pas si mauvaises?). Autre nouvelle, qui n'est pas un scoop : le tableau revient en force (c'était déjà le cas l'an dernier). Quant à la crise, elle est manifestement derrière nous..Ou plutôt, l'Art vit très bien les périodes de crise. Les gens ne sont pas fous (et même les galeristes qui n'ont que les mots de spéculation et de marché à la bouche sont inclus dans le groupe), ils savent ce qui compte vraiment.  Ce n'est pas nouveau non plus.

Je reviendrai sur les coups de coeur, et les coups de gueule...Je me contenterai pour l'instant de clamer mon admiration pour Marlène Mocquet. Deux tableaux superbes d'elle, au stand de la Galerie Alain Gutharc. Je comparerais volontiers ce peintre à Jérome Bosch...un Jérome Bosch de notre temps. Plus vous regardez ses tableaux, plus ils vous retiennent, plus les détails de tous ordres apparaissent. Ca vit de partout, dans un déluge de couleurs, et de saynètes dans les scènes. Captivant.  

        

mercredi 21 octobre 2009

Une expo témoignage : Palestine express

Un nouveau billet de notre chroniqueuse anonyme Anna K.

 

Dans un mois, le 22 Novembre, une exposition extraordinaire fermera ses portes. Il s’agit de «  PALESTINE : LA CREATION DANS TOUS SES ETATS", à l’Institut du Monde Arabe, Médina de l’IMA* .

 

Alors, si le cœur vous en dit…

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Reportez-vous, durant la lecture du billet, aux images des œuvres et aux informations détaillées sur le parcours de vie et de prouesses des artistes.

 

  Le chauffeur du taxi qui roule vers l’Institut du Monde Arabe, victime de distraction amalgameuse, s’arrête à la mosquée dans un premier temps puis, empêtré dans ses excuses, reste insensible au « sophisme, quand tu nous tiens «   amusé que je lui offre pour le rasséréner et me lance des coups d’œil perplexes dans le rétroviseur jusqu’à l’arrivée à bonne destination.

   Dans ce taxi qui me fait traverser Paris mes pensées s’entrechoquent et les images m’assaillent, de temps lointains de guerre, en cet été Beyrouthin de ‘82. Le petit Yassine aux yeux de faon rieurs et tendres, avec ses camarades pour seule famille, vaillant défenseur d’une ligne de front du haut de ses neuf ans. Les jeunes femmes fières, jeans, baskets et t.shirts blancs, portant calmement leurs petits à la hanche sous les sifflements des obus. Les hommes dignes, épuisés, qui distribuent pain et eau à la part de ville assiégée, au cœur de la nuit éclairée par les seuls phares des véhicules, en tenue de combat. Le regard de la femme-statue debout silencieuse des semaines durant là où sont disparus ses sept enfants dans la première expérimentation mondiale de la bombe à vide (vacuum-bomb ), sur l’immeuble Akka de Sanayeh, 350 civils décimés, aucun guerrier, le « vieux « , Arafat, encore loupé.

   Les images m’assaillent des rues méconnaissables de Sabra et Chatila en ce matin hideux d’ouverture post-carnage, décombres hérissés de drapeaux blancs, cadavres boursouflés et violets encore ça et là, alignement à perte de vue de corps sous linceuls blancs, arpenté de silhouettes éplorées, odeur blanche et douceâtre qui m’imprègne définitivement et resurgira à chaque reportage télévisé. L’esprit tétanisé pendant des jours, l’eau devenue élément inapprochable, intouchable, repoussant.

   La suite, Jenine, Bethlehem, Ramallah, Canaa, Hébron, le Mur, Juillet 06, Gaza, est aussi entrée dans l’histoire, de ce nouveau et glorieux millénaire.

   Nul ne peut prétendre à l’ignorance, sinon volontaire.

 

   Mais il faut se ressaisir. Là, ce sont des artistes que je vais rencontrer. Paris défile, une musique, un texte, Marcel Khalifé me traverse. Je pense Ghassan Kanafani,

Edward Saïd, Mahmoud Darwich. Le conteur, l’historien, le poète.

   Le taxi s’arrête, me voilà arrivée, je m’extirpe, et lève le nez. Pour celles et ceux qui reconnaissent les facultés du peuple palestinien, la constante de résilience est indéniablement l’humour. Caustique, grinçant, mordant, sarcastique ou tout simplement situationnel et bon enfant.

    Pour celles et ceux qui se souviennent des campements de nomades en peaux de chèvre, au ras des dunes des Sables Blancs de la banlieue sud de Beyrouth, dans les années 50, des tôles ondulées du ghetto de la Quarantaine, en bordure est de la ville, sous le gigantesque panneau publicitaire du bébé dodu et rose sur matelas Sleep Comfort qui, lui, a perduré, remis au goût du jour, puis des camps s’édifiant lentement au fil des ans et au rythme des briques et du ciment obtenables, la tranche de façade qui arbore jusqu’au ciel l’immense affiche de l’expo, d’une cosmonaute plantant le drapeau palestinien sur la lune, seul objet coloré dans la nuit inter-galactique, en cet an 2009 d’anniversaire spatial, au titre ironique de « la Palestine dans tous ses états » , est à l’aune du chemin parcouru de reconnaissance culturelle, d’existence médiatique, d’actualisation de ce que l’on nomme encore à mots couverts aujourd’hui « le problème palestinien » . L’image est extraite de la vidéo « A Space Exodus »  (2008), de Larissa Sansour, présentée par l’expo.

   Le nez en l’air, la gorge serrée, je contemple, saisie d’une étrange fierté, comme d’une réparation longtemps attendue, d’une réhabilitation judiciaire.

 

   Je mesure la trajectoire d’affirmation identitaire avec les mots de Kamal Boullata, tirés de son ouvrage « Palestinian art from 1850 to the present » ( Ed. Saqi, 2009) : «  Beyrouth n’est peut-être pas apparente dans les œuvres des artistes palestiniens qui y vécurent pendant quelque trois décades consécutives, et cependant nul autre lieu, hormis la capitale libanaise, n’aurait permis une telle évolution de leur art. (…) Beyrouth fut la métropole de la modernité arabe, de 1952 à 1982, deux dates-pivot de son histoire, tant sur le plan politico-historique que culturel. En 1952 éclate la révolution égyptienne, parmi les premières conséquences directes de la chute de la Palestine, et son idéologie nationaliste et anti-impérialiste entrainera les coups d’état syrien et irakien, ainsi que l’instabilité politique jordanienne et libanaise.

   Au plan culturel, Beyrouth devient pendant les trente années suivantes la plateforme panarabe émergente régionale (…) La même année, en ce qui concerne les arts visuels, Nicolas Sursock lègue sa résidence à la municipalité de Beyrouth pour y fonder le premier musée d’art contemporain du Liban, le Musée Nicolas Ibrahim Sursock. En quelques années, les galeries se multiplient, exposant les œuvres récentes des artistes locaux mais aussi du monde arabe et occidental.

   Période qui prend fin en 1982, quand Israel envahit le Liban et que Beyrouth devient la première capitale arabe hors Palestine à tomber sous occupation israélienne. Bien que la résistance locale à l’une des machineries guerrières les plus sophistiquées du monde soit devenue légendaire, 1982 marqua, comme le notait Georges Corm dans «  Le Proche-Orient éclaté : de Suez à l’invasion du Liban : 1956-1982 » (Paris 1983), la « fin d’une ère de lutte anti-impérialiste dans la région ». Le rôle crucial de Beyrouth dans l’émergence de la culture moderne prit fin. Au moment où les rues résonnaient de l’adieu aux forces palestiniennes, la majorité des membres de l’intelligentsia arabe qui y étaient établis étaient déjà partis, et les artistes palestiniens qui s’y trouvaient encore furent rapidement dispersés… »

   Mais mettons de côté ce passé, cet ailleurs. Abordons l’actualité et entrons retrouver Kamal Boullata, écrivain et critique d’art, mais également peintre qualifié d’ « historique », rangé, avec Samia Halaby, Laïla Shawa, Suha Shoman, parmi les   « grands anciens », et aussi les autres créatrices et créateurs plus récents.

   Un signe sûr de l’évolution en marche, les femmes-artistes représentées sont plus nombreuses que les hommes. Une révérence à l’IMA, coordinateur de l’exposition, dont l’Infomag nous apprend que « ce faisant, l’IMA s’associe d’une part, aux choix de la Ligue des Etats Arabes de faire de Jérusalem la capitale de la culture arabe en 2009, et d’autre part, inscrit cette exposition dans le prolongement de celle, « Artistes palestiniens contemporains », qu’il a présentée en 1997. 

 

   Au mur, bien sûr, Mahmoud Darwich, dont Simone Bitton dit, dans la préface à «  Palestine mon pays - l’affaire du poème » (Ed. de Minuit 1988 ), « un homme dont les poèmes et les articles constituent, de son propre aveu, et bien avant sa nomination politique, « le baromètre de la température palestinienne et l’expression des états d’âme nationaux ». Lui dont le village natal, près de St Jean d’Acre, a été  rayé de la carte par les Israéliens en 1948, avec plus de trois cents autres villages palestiniens, accueille le visiteur en douceur avec un extrait de « Plus rares sont les roses » ( Ed. de Minuit 1989, traduction Abdellatif Laâbi ) :

   « Je ferai l’éloge de ce matin nouveau, j’oublierai les nuits, toutes les nuits. Et j’irai à la rose du voisin, je lui ravirai sa façon d’être joyeuse. Je cueillerai le fruit de la lumière à un arbre debout pour tous. J’aurai du temps pour écouter un air de noces sur le plumage de ces colombes. »

   En contrepartie murale immédiate, au son lancinant d’une musique techno aguicheuse, qui remplit l’espace à pleins baffles, aux basses sourdes martelantes de cœur battant, défilent en continu, grandeur nature, aller-retour de podium et démarche saccadée de mannequins haute couture, les modèles de « Chic Point , Fashion for Israeli Checkpoints » (2003) de Sherif Waked, écran énorme, couleur, costumes résolument noirs-blancs.

   D’emblée, les deux pôles sont en vis-à-vis, tendresse et nostalgie, humour dénonciateur sarcastique.

   La performance est désopilante, jusqu’aux dernières images qui, elles, sont réelles et tragiques. Pour dénoncer les fouilles arbitraires dégradantes auxquelles sont soumis les Palestiniens aux innombrables checkpoints israéliens, on verra défiler : le T.shirt à hublot, celui cagoulé avec treillis médian de large résille et short en jupette, la chemise blanche boutonnée sous le menton, s’ouvre sur le sternum, le sweatshirt qui se remonte sur le ventre avec un lacet noir, façon store, I love NY au cœur découpé sur le thorax, la chemise avec cintre vide dans le dos, ou avec zip noir horizontal pour l’ouvrir en deux, la chemise dont le plastron est en lanières horizontales, le T.shirt-camisole de force avec bras plaqués au corps, le costard noir dont la veste s’arrête sous les seins , porté sans chemise… on éclate de rire, et puis plus du tout. Le film s’achève sur des stills-reportage situés, datés, d’hommes de tous âges se dénudant devant la soldatesque, parfois les yeux bandés, menottés à terre contre les murs…Jerusalem checkpoint 2002, Ramallah 2001, Jenin checkpoint 2001, Al Khalil 2001, Beit Lehem 2002...

   Sherif Waked, artiste-cinéaste travaillant sur la notion du déplacement, est né à Nazareth en 1964, vit et travaille à Nazareth.

   En 2007, Nat Muller écrivait dans DPI : la revue électronique du Studio XX : …

« … la mobilité devient un acte de défiance pour ceux à qui elle n’est pas permise : ceux qui franchisent des zones interdites dérangeant l’ordre des choses et l’hégémonie établie. La mobilité devient une statégie de survie pour ceux qui vivent dans les circonstances suffocantes engendrées par la guerre et les conflits. Il n’y a probablement pas de meilleur exemple que la situation critique des Palestiniens qui, sous un régime d’occupation, subissent quotidiennement des entraves à leur liberté  de déplacement…(…) Le temps et le mouvement sont toujours liés en tant que mécanisme de contrôle et stratégie de pouvoir… Nous nous sommes habitués aux images des files interminables au passage des checkpoints, des taxis et des minibus attendant leurs passagers ; nous connaissons le système des « routes pour colons uniquement », qui interdisent aux Palestiniens une contiguïté territoriale, nous sommes au courant des murs, des couvre-feux, de l’impossibilité d’obtenir de permis pour voyager, vivre et travailler librement. Les Palestiniens sont acculés, depuis 1948, à un perpétuel transit sans destination finale. »

  

   Sur un pan de mur, le message introductif de l’IMA :

« L’art palestinien ne reflète pas l’art occidental. Il l’utilise, il s’en empare, il le prend au vol. Le message est si grand : la traversée du malheur, le débordement de la vie, la force du quotidien - qu’il transcende les écoles et passe le garde-fou des disciplines comme on jette son cri hors les murs et son espoir par-dessus les fortins. Sans polémiques, sans entrer dans le discours idéologique, mais bien au contraire, en recourant souvent à l’humour, cet art nous livre l’essence même de l’expérience palestinienne de ces soixante dernières années...On lira, au fil des œuvres, la fragilité humaine prise dans ces jeux d’étaux, le fractionnement mental de l’exilé, le déplacement du tragique vers le sourire, la vie malgré tout. Mais cet exil et cet enfermement sont les nôtres, nous qui sommes les nantis de la planète, et le moins, ici, est fort bien placé pour dire le plus...On mesurera à quel point cette diversité, suscitée par une histoire géopolitique pleine de violences et de contradictions, épouse le large spectre de l’art contemporain sans paraître lui obéir et comment, une fois encore, l’adversité a été mère de nombreuses vertus. »

 

   Deux grands tirages numériques montés sur aluminium de Raeda Saadeh. Née à Umm-el-Fahem, Palestine, en 1977, elle vit et travaille à Jérusalem.

   En rappel, une œuvre commanditée par la Biennale de Sharjah 8 témoignait de son humour et de son investigation de la notion de soi, soumission et révolte, dans un environnement sous occupation : « Vacuum », (2007), DVD, la représentait dans la tâche Sisyphéenne de passer l’aspirateur sur le sol d’un désert montagneux à perte de vue. « Crossroads » (2003), qui figurait dans l’exposition « Occupied Space 2008- Art for Palestine » ( U.K.), est une photo d’elle debout devant une porte ouverte d’une ancienne demeure en pierre de taille, une valise posée à terre et le pied gauche coulé dans un cube de béton.

   La femme occupe une place prépondérante dans l’œuvre de Raeda Saadeh. L’artiste travaille principalement sur le rapport de la Palestinienne à son système politique, et à la situation d’opression que beaucoup d’entre elles vivent avec courage et abnégation. La position de l’Islam à l’égard des femmes et de la sexualité féminine est un autre de ses thèmes des prédilection, intégrant rituels et symboles chrétiens et musulmans dans ses mises en scène.

    Ici elle nous offre « Who will make me real ? » (2005), où, vêtue d’un pyjama de papier journal, allongée sur une couche modeste dans la position classique de la Vénus d’Urbino du Titien, elle fait face à la caméra, le visage intense et impassible.

Des formes d’oppression qu’elle dénonce elle dira : «  Ainsi, la femme se retrouve à assumer une certaine névrose dans son attitude quotidienne, créant pour elle-même et pour ceux qu’elle aime et protège une barrière contre la peur… A la fois forte et fragile, elle est consciente de son environnement en agissant contre sa condition sociale. »

   Le deuxième tirage, « Emergency Room » (2003) a pour décor deux lits d’hôpital. Elle subit une transfusion sanguine pour le petit ours en peluche qui occupe le lit voisin. De cette étrange photo elle dit : « Je pose un regard sombre sur les nouvelles générations de Palestine…au nom de tous les enfants palestiniens dont l’existence - jalonnée par les meurtres, assombrie par les agressions - serait en attente d’un principe vital qui tarde à couler dans leurs veines. »

 

    Une autre citation de Mahmoud Darwich est inscrite sur le mur : 

« Que nous soyons à l’étroit sur terre ou non, nous parcourons ce long chemin jusqu’au bout de l’arc. Que nos pas vibrent comme des flèches. »( in « Je ferai l’éloge de ce matin » )

 

   L’installation grandeur quasi réelle de Khalil Rabah « United States of Palestine Airlines, London Office, 2007 » ( collection particulière, Zürich )  est drôle et mélancolique à la fois et suscite une attention prolongée. Agence aux murs et sol blancs. Sur trépied chromé, la maquette d’un gros avion de ligne, « United States of Palestine Airlines » s’inscrit sur le fuselage en fragments de logos de différentes compagnies aériennes. Une mappemonde partielle aux couleurs pastel est visible sur l’aileron dorsal de l’avion. Aux murs, deux mappemondes de mêmes couleurs pâles, l’une petite en monde « réel » et l’autre , habituelle, au-dessus du canapé rectangulaire en skaï blanc, pieds chromés. Une étagère, un placard entr’ouvert, un rack à prospectus vides.

Paravents en alu mat et verre dépoli. Quatre horloges chromées, chiffres noir sur blanc, arrêtées sur des heures différentes. Le vide est total, le temps suspendu, le message limpide.

   Khalil Rabah base son œuvre sur la mémoire, le déplacement et le replacement, l’identité. Né à Jérusalem en 1961, il travaille et vit à Ramallah.

 

   Deux vidéos numériques de Mohammed Al- Hawajri. L’une est « Les Enfants du Feu » (2006-2007) , où l’on voit , au rythme des « derbakkés » (tambourins orientaux), les effets de trajectoires et d’ellipses de lumière que font des ribambelles d’enfants avec des baguettes à étincelles et des torches enflammées. Galopades, cris de joie.

   L’artiste commente le film de ces mots : « L’image de la nuit, dès l’enfance, représente pour nous tous le sommeil. Sa couleur noire et sombre rappelle ces contes imaginaires et effrayants qui font tant peur aux enfants. Les enfants de Gaza, malgré l’obscurité profonde de la nuit, sortent de chez eux pour inventer des jeux et vaincre leur peur. Leurs rires candides et espiègles, dont je ne connais pas le secret, résonnent comme des victoires. Je sais que les enfants du feu, malgré la noirceur de la nuit, possèdent la vie. »

   La deuxième est « Molokhiya » (2008). Omniprésente dans la culture culinaire moyen-orientale, la savoureuse préparation au poulet est aussi l’objet d’une vidéo  de Larissa Sansour, de dégustation en famille et conversation gastro-politique autour du plat traditionnel. (« Soup over Bethlehem », 2006, www.saatchi-gallery.co.uk ). Inconnue en Occident, la feuille verte un peu amère, souvent  confondue avec l’épinard, est la mélochie, plante potagère modérément appréciée des Occidentaux car de consistance un peu visqueuse après cuisson.

   Une mère de famille hache la « molokhiya » à toute vitesse avec une dextérité bravant le danger. Grand couteau aiguisé et pointu. La verdure est empoignée à pleine paume et hachée contre la main, le poing fermé, par mouvements rapides du couteau. Parfois même dans la main, la pointe de l’outil à ras de poignet.

    L’auteur nous dit : « la « molokhiya », plat estival et populaire, captiva, enfant, mon attention. J’avais l’habitude de regarder ma mère hacher habilement les feuilles et les cuire rapidement. Adulte, j’ai réalisé que la nourriture que nous mangeons est intrinsèquement liée à une vie façonnée par le danger. La circonspection et la   dextérité de ma mère dans le maniement du couteau symbolisent la survie, un talent que nous nous devons d’imiter malgré les périls et les obstacles de ce plat complexe qu’est notre vie. »

   Mohammed Al-Hawajri nous offre un autre exemple de la diversité de son talent. Des vitrines abritent l’œuvre « Sans Titre » (2000), encre et vernis sur os d’animaux. Très impressionnant étalage d’os et de crânes d’animaux enduits de vernis miel sur lesquels l’artiste peint des calligraphies à l’encre noire « rappelant les pratiques des premiers transcripteurs du Coran et rapprochant l’œuvre de l’objet-reliquaire. Ces sculptures-manuscrits éloignent le spectateur de l’aspect mortifère que pourrait suggérer la présence de ces « restes » et évoquent les traditions cabalistiques d’une civilisation ancestrale… ( info. IMA )

   Mohammed Al Hawajri est né en 1976 dans le camp de réfugiés d’Al Burj. Il vit et travaille à Gaza.

   Une série de tirages numériques polychromes montés sur aluminium de Jumana Abboud, à présent. Humour amer et regard fraternel, encore une fois. « Broken toes » (2005) montre le bas d’un pantalon mauve duquel dépassent, en guise de chaussures, deux tuyaux de canalisations cassés, en ciment.

    La série « Tables » , cible les étals furtifs des vendeurs à la sauvette, cartons de chaussures ou toiles cirées offerts sur des cartons d’emballage, ( Jérusalem 2005 ), un sac de semences noué aux quatre coins, posé contre une voiture à même le sol, un baluchon de feuilles de vigne par terre ( Jérusalem 2008 ).

   Enfin « Gone to Pray » ( Vieille Ville de Jérusalem, 2005, 2006, 2007 ). Dans cette série, l’artiste « capture les instants significatifs des commerçants musulmans de Jérusalem qui, au moment de la prière, ferment partiellement leurs magasins en plaçant de manière impromptue un objet humble devant l’entrée ( parasol, échelle ) afin d’indiquer aux clients qu’ils sont tout de même les bienvenus. » ( info. IMA )

   Jumana Abboud est née en 1971 à Shefa Amer, vit et travaille à Jérusalem.

 

   Etrange installation que celle de Fawzy Emrany, « Skin and Years » (2007-2009 ),  tirage numérique monté sur PVC, réalisée dans les tentes de réfugiés palestiniens en Jordanie avec la coopération des artistes suisses Jörg Köppl et Peter Zacek. Le sol en lino de cette pièce blanche est un gros plan de deux mains jointes, que l’on peut arpenter en se déchaussant. Une voix de femme chuchote . « Les contributeurs à l’œuvre sonore, « Counting Years » (2007), sont un groupe de Palestiniens des camps de Jordanie, d’âge et de sexes différents qui ont entrepris de compter les années depuis leur naissance jusqu’au présent et pour l’avenir, faisant écho à la force de l’image piétinée. » (info. IMA )

   Fawzy Emrany est né à Gaza en 1968. Il vit et travaille à Bonn.

 

   Remarquable, saisissant, le « Kuffiyah for Prisoners » (2009), de Rana Bishara. Installation technique mixte que j’avais intérieurement dénommée le « Chabké »  (filet de pêche) avant de m’en approcher pour l’observer de près, très grand filet à larges mailles occupant tout un mur et parsemé, à le voir de loin, de sortes de gros oursins noirs luisants qui en renforçaient l’aspect maritime. En l’étudiant à distance rapprochée, on constate qu’il est formé de ces bracelets de plastique blanc à serrage à cran utilisés comme menottes modernes , et que les oursins noirs comme des nœuds de barbelés à longues pointes sont la version chevilles de la même invention.

   En fait, la plaquette descriptive nous apprend que « comme un canevas dont la trame est faite de fils plastiques, utilisés par l’armée israélienne pour appréhender les Palestiniens, Rana Bishara recrèe le tissage du « kuffiyah » traditionnel. Les liens souples et maniables autorisent cependant une extension de la trame… Il s’agit d’une œuvre symbolique et engagée, véritable plaidoyer en faveur des prisonniers enfermés dans des geôles israéliennes. » ( info. IMA )

   Toujours de Rana Bishara, une installation toute en demi-teintes, tendre-amère.

« Homage to Childhood » (2008), installation technique mixte, est une grande pièce blanche au tapis acrylique blanc. De tailles diverses, une centaine de ballons blancs transparents portant des impressions de photos d’enfants se déplace erratiquement sur le sol au gré des courants d’air. Suspendus au plafond, des cerceaux de fil de fer barbelé, aussi de diverses tailles , certains tendus de tulle blanc à l’intérieur. Un matelas au coins arrondis, blanc, des photos d’enfants ont l’air d’y avoir été éparpillées, quelques ballons se dandinent. Spots de lumière douce, rouge, bleu, rose, éclairage de nursery. La bande sonore est un chant de femme très doux et très bas, à peine audible. C’est une berceuse, « Yallah Inam »  ( !?) ( Allons dormir ), interprétée par Sanaa Moussa.

   Le texte précise : « En 2008 on a commémoré le 60ème anniversaire de la « Nakba » ( catastrophe qui entraîna l’exode ), de même que l’intervention de l’UNWRA, antenne humanitaire de l’ONU dépêchée en territoires palestiniens depuis 1948. A cette occasion l’artiste Rana Bishara conçoit l’installation « Homage to Childhood » avec des ballons transparents contenant des graines pour oiseaux et sur lesquels sont imprimées des photos d’enfants tirées des archives de l’UNWRA.

Le spectateur ne se retrouve pas dans une impression confortable. Le tulle, utilisé généralement pour protéger le lit des enfants, est ici disposé comme une auréole, tendu sur des fils barbelés, symbole à la fois de protection et de douleur, évocation de la tragédie de l’enfance dépossédée. »

   Rana Bishara est née en 1971 à Tarsheha en Galilée. Elle y vit et y travaille.

 

   Et voici Sandi Hilal et le « Al Qasas Project » (2008) - camp de Fawwar, zone d’Hébron, Cisjordanie. Ce projet réalisé avec Philippe Misselwitz consiste en deux films vidéo, à la caméra Anne Misselwitz, en collaboration avec les membres du Camp Improvement Pilot Research Project, l’UNWRA, le SIAAL/Université de Stuttgart, et les habitants du camp de Fawwar. Le projet implique également le West Bank Education Department and Relief and Social Services et fut réalisé grâce à une subvention de la Commission Européenne.

   Ce projet collectif questionne : Comment définir un espace public idéal dans un camp de réfugiés ?

   Film I : « Roofs : Public-Private, Spaces in the Camp » (2008), vidéo numérique.

« Dans le camp traditionnel et religieux d’Al Fawwar, les femmes ne peuvent que rarement expérimenter la vie en société dans les zones publiques…Par manque d’espace au rez-de-chaussée, la cour traditionnelle, « hawsh » , des maisons arabes a été recréé sur le toit. Cet espace de tranquillité retrouve une place; les interconnections créées avec les toits adjacents permettent un espace parallèle de socialisation pour les femmes. » (info. IMA )

   Edifices très rapprochés, toits communicants séparés de murets, hérissés de piques d’armature de béton, briques sans enduit, paraboliques, cordes à linge, 

« zarri’a » (plantes souvent dans des bidons en fer blanc ). Une femme escalade les murets pour passer de terrasse en terrasse, un baluchon de plastique à la main, pour aller nourrir les élevages d’un clapier et d’un pigeonnier, tout en devisant avec la voisine à sa fenêtre, de lessive, plantes, jobs que l’on espère et attend de l’UNWRA. Espace privé-collectif, promiscuité solidaire, l’information circule… Puis retour sur sa propre terrasse pour mettre le linge à sécher…

   Film II : « I love Fawwar / I hate Fawwar » (2008) , video numérique.

   « Deux jeunes femmes révèlent leur point de vue radicalement différent sur la vie quotidienne du camp de Fawwar. L’une s’identife pleinement avec la vie du camp et loue l’esprit de communauté et la solidarité. L’autre souffre de la promiscuité et des règles strictes imposées surtout aux femmes. Dans l’environnement traditionnel et religieux du camp de Fawwar il est inhabituel de voir des femmes s’exprimer devant des caméras. » (info. IMA )

   La mécontente : « Il n’y a rien qui nous donne l’impression que c’est à nous, que ça nous appartient…on ne respecte rien…les jeunes détruisent les lignes de téléphone pour vendre le cuivre 20 shekels le kilo… J’aimerais faire du sport. Mettre mes baskets, sortir le soir vers 11 h quand personne ne me voit, courir jusqu’au square, et retour… Simplement. Mon mari me dit : « Où, quoi, où crois-tu que tu vis? Tu te crois où ? » Alors je cours sur la terrasse, qui fait 120 mètres carrés. (Dit tout cela en riant ). Mon mari compte les tours. Je lui demande : « Je suis arrivée au square ? » Il répond : « Non, pas encore… » Ici une femme ne peut pas sortir. Une femme jeune, les gens vont dire tout de suite « Elle va faire quelque chose, elle va voir quelqu’un » . Une femme, elle a envie d’aller s’asseoir dehors, sous un arbre, dans la verdure, prendre l’air…Mais non, ici les gens ne comprennent pas ça. Ils vont tout de suite dire « Elle va dehors pourquoi ? Pour voir quelqu’un, pour faire quelque chose »…C’est difficile. Je rentre du travail à midi. L’après-midi les gosses, le ménage. On sort très rarement en famille. On ne va jamais nulle part.Ce n’est pas dans les habitudes. Ici les gens ne font pas ça. »

   Dit tout cela avec un grand sourire, rit par moments.

   La contente : «  Prendre soin de moi ? Pas le temps. Mais j’aimerais bien…En Occident elles se soignent, arrangent les dents, mettent des nouvelles dents, même le corps après les grossesses, elles font des opérations pour arranger… Moi j’aimerais bien…Et après vous pourriez me filmer, pas comme maintenant, enceinte de 8 mois et fatiguée, tellement fatiguée…Les enfants, le garçon, la fille, je ne fais pas de différence, ils vont jouer dehors, près de la maison, mais je veux pouvoir les voir depuis la fenêtre, pas qu’ils s’éloignent…Dommage, il n’y a pas de parc. On pourrait les y envoyer, ils seraient bien. Mais il n’y en a pas. En Occident il y a des parcs pour enfants, mais là ils sont trop permissifs…je m’imagine, ma fille arrive à 15 ans et veut sortir comme elle veut, quand elle veut ? Non, ce n’est pas pensable. Je veux savoir où ils sont, et avec qui. »

   Dit tout cela avec un sourire, mais moins rieuse que la mécontente…

   Sandi Hilal est née en 1973 à Beit-Sahour, Bethlehem, vit et travaille à Beit-Sahour.

 

   Mahmoud Darwich me revient à l’esprit…

 « Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas le propre des autres…

  Nous serons un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu, que l’individu s’attachera aux petits détails…

   Nous serons un peuple lorsque la police des mœurs protègera la prostituée et la femme adultère contre les bastonnades dans les rues…

   Nous serons un peuple lorsque le chanteur sera autorisé à psalmodier une sourate du Rahmân dans un mariage mixte…

   Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur…"(« Si nous le voulons », La Trace du Papillon, Actes Sud 2009, Ed. originale Riad El Rayyes Books, Beyrouth, 2008).

   En exergue de la série de superbes C Prints montées sur aluminium « Palestina, West Bank » (2007) de Noël Jabbour, photographe de formation et s’inspirant directement de la pratique documentaire, née ( si,si ) en 1970 à Nazareth et résidant et travaillant à Berlin, un texte d’Edward Saïd extrait de « La Palestine n’a pas disparu » , paru dans le « Monde Diplomatique » de mai 1998 :

   « Nul ne peut nier que, comme idée mémoire et réalité souvent enterrée ou invisible, la Palestine et son peuple n’ont tout simplement pas disparu. Qu’importe l’hostilité ininterrompue de l’establishment israélien à l’encontre de tout ce que la Palestine représente, notre seule existence a déjoué, voire défait l’entreprise israélienne visant à nous éliminer complètement. » ( info. IMA )

   De ces photos splendides j’ai retenu une femme assise sur une botte de paille, la tête dans un keffieh couvert d’herbes fleuries, une belle oasis de pins, peupliers, palmiers et buissons de thym, avec un ancien restaurant enfoui dans la verdure au bord d’un ruisseau probablement et de vieilles maisons en pierre aux lilas énormes. Aussi celle d’un très vieil olivier dans un champ envahi d’herbes, au bord d’une route clôturée, grillagée, un radar, une colonie sur la droite, des grues. Un beau vieillard digne portant baluchon à l’épaule, sur fond d’oliviers et de cyprès. Deux jeunes gens au visage défiant, au bord d’un champ cultivé, l’un tenant le tronc d’un arbrisseau.

 

   Une salle toute noire pour le film sombre de Taysir Batniji, dont j’ai loupé le titre, brise dans les feuilles de palme, ombre de véhicule, un bus peut-être roulant au pied du Mur, le Mur défile vu d’un véhicule qui le longe, couvre-feu, rares lumières faiblardes, une orangeraie pas assez techno pour être israelienne, une grève, des blocs de béton léchés par les vagues, plage barrée ? Une fête, des hommes dansent, relèvent un homme affalé, des ombres sur les feuilles, la bande son indistincte, orage ou avions, une voiture suit lentement des camions le long du Mur, un musicien joue du oud (luth), image grise, floue, un croissant de lune sur les réservoirs d’eau des toits et les anciennes antennes de télévision.

   Dans le couloir, la série « Miradors » (2008), aussi de Taysir Batniji, de 26 photos noir-blanc, projet conçu dans le cadre de l’exposition « Nos Réalités » au centre d’art « Le Quartier » de Quimper, photographe Dieter Kik, conditions de prises de vue difficiles pour raison de sécurité militaire.

   Tours de béton énormes à meurtrières, dont les légendes sont explicites : entrée nord du camp de réfugiés Al Arroub, sud de Bethlehem; le « Container » ou Abu Dis entre Bethlehem et Abu Dis près de la colonie de Ma’aleh Adumim ; est de Jérusalem ; est de Jérusalem entre Abu Dis et Jérusalem ; Al Nashash, village Al Khadr entrée sud-est de Bethlehem ; checkpoint de Qalandia, nord de Jérusalem ; entre Jerusalem et Jericho, etc…

   Cette profusion de miradors est d’une ironie sans égale pour les générations qui se souviennent…répétition cynique de l’histoire…

   « Taysir Batniji développe une pratique autour des notions d’identité individuelle et collective, de la disparition, du déplacement et de l’exil. Les traces qu’il ramène de ses voyages à Gaza, de ses cheminements dans les rues aux murs couverts d’affiches, les marchés et les boutiques, deviennent des parcelles tangibles de mémoire qui sauvegardent une histoire. » ( www.le-quartier.net )

   Taysir Batniji, né à Gaza en 1966, vit et travaille à Paris.

 

   De Mona Hatoum, deux œuvres. La première « Boukhara -Red and White » (2008) est un tapis persan à dominante rouge, posé au sol sur un socle couleur sable. Au centre apparaît une mappemonde roseâtre. Avec cet objet, « l’artiste recycle un tapis persan qui meublait la maison de son enfance. Elle y fait apparaître, par prélèvement manuel de la laine - comme mangées par les mites ou érodées par un quelconque impact extérieur - des zones qui font penser à la mappemonde selon la « projection de Peters » qui représente tous les pays et continents du globe selon leur réelle proportion, les uns par rapport aux autres. » (info. IMA )

   « Every Door a Wall » ( 2003 ), aussi courtoisie de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel, est un rideau de tergal transparent suspendu devant une ouverture murale, imprimé d’un fragment de page du « Herald Tribune » où l’on découvre la photo d’immigrants illégaux à la frontière mexicaine. » (info. IMA )

   Mona Hatoum est née à Beyrouth en 1952 d’une famille palestinienne réfugiée de Haïfa. «  Lors d’une visite à Londres en 1975, le déclenchement de la guerre civile libanaise la contraint à une sorte de double exil. (…) Cette étape de sa vie est sa majeure source d’inspiration. Du début des années 80 jusqu’en 1988, elle se consacre principalement à la performance et à la video, et là un rappel s’impose : à la suite du massacre de Sabra et Chatila , « La Table de Négociation » (1983 ) la mettait en scéne, à Ottawa, sous l’œil du public pendant trois heures d’immobilité totale, corps ensanglanté et ligoté dans un sac de plastique transparent, sur une table, sous une lampe. Des bandages sanglants masquaient son visage, et ses entrailles s’échappaient de son abdomen. Dans l’obscurité, le spectateur entendait des extraits de reportages sur la guerre du Liban entrecoupés de déclarations de paix proférées par des chefs d’Etats occidentaux. Depuis la fin des années 80, elle se concentre surtout sur la sculpture et l’installation. Elle développe une représentation étrange des objets de la vie domestique ordinairement banals en signes d’aliénation et de menace. Ces éléments sont essentiels aux œuvres de Mona Hatoum et sont un exemple du style minimaliste de la sculpture européenne.

On pense notamment à son « Keffieh » (1993-1999 ) tissé de cheveux humains sur coton, collection Peter Norton, Santa Monica, ou à son « Prayer Mat » ( Tapis de Prière ) (1995 ), épingles et compas de cuivre, toile et colle, British Council, Londres.

( « Palestinian Art from1850 to the present », Kamal Boullata, Ed. Saqi 2009 )  &

www.er.uqam.ca/merlin

   Mona Hatoum vit et travaille à Londres.

 

   Une fresque immense de Samia Halaby, autre « grande ancienne » , occupe un mur entier. « Palestine from the Jordan to the Mediterranean » (2003), acrylique et papier sur toile, collection Naïm Farhat. L’artiste «  se réfère directement à l’espace géographique et historique de la Palestine. L’agencement de ces multiples pièces peintes semble recréer une cartographie imaginaire, la projection mentale, mais encore indistincte d’un futur Etat palestinien. Le travail de Samia Halaby s’inspire des créations et théories radicales des avant-gardes du XXème siècle, comme le constructivisme, le cubisme, ou encore l’expressionnisme. » ( info. IMA )

   « L’art de Samia Halaby est abstrait, et elle utilise surtout la peinture comme support habituel, mais aussi les acryliques, les vernis, le papier et les impressions. En 1985 elle commence à utiliser les médias digitaux, programme des tableaux kinétiques sur ordinateur qu’elle accompagne de performances musicales. »

   Née à Jérusalem en 1936, Samia Halaby grandit à Haïfa jusqu’à l’exode de sa famille au Liban en 1948. Elle vit et travaille entre les Etats Unis et la Palestine.

http://www.sakakini.org/visualarts/halaby.htm

 

   «  La série de trois photos « The Wall » (2005) de Rula Halawani, tirages numériques montés sur aluminium, montre la construction du Mur à ses débuts. Elle transpose sa fureur et sa colère sur ses clichés en noir et blanc, pris au milieu de la nuit, tandis que des projecteurs diffusent sur la masse de béton une lumière blafarde et inquiétante. » ( info. IMA )

   Elle-même en dit : « J’ai commencé mon travail sur le Mur quand débuta sa construction mais à chaque fois que je développais mes images toutes montraient ma colère et la laideur de cette construction. Puis le Mur atteignit le checkpoint de Qalandia. Je m’étais toujours imaginé qu’on planterait des arbres sur cette route. Le Mur atteignit Qalandia et devina ma peur. Je suis venue le photographier la nuit. Peut-être pour lui faire savoir que je n’avais pas peur. Il avait l’air amer et hostile dans sa lente genèse, effrayant même la terre qui le soutenait, »

   Rula Halawani est née à Jérusalem en 1964, elle vit et travaille en Cisjordanie.

  

   « Le Mur. C’est un serpent de métal géant. Il nous encercle et avale les petits murs qui séparent nos chambres à coucher, salle de bains, cuisine et salon. Un serpent qui ondule pour ne pas ressembler à nos regards droit devant. Un serpent qui brandit son cauchemar et déroule ses vertèbres de ciment armé d’acier souple… qui l’aident à progresser vers ce qui nous reste d’horizons et de bacs à menthe. (…) Et nous voyons l’autre versant du serpent, nous voyons les gardiens du ghetto effrayés par ce que nous faisons à l’abri de ce qui nous reste de petits murs… Nous les voyons graisser leurs armes pour abattre le phénix qu’ils croient caché chez nous, dans un poulailler. Et nous ne pouvons qu’en rire ! » ( Mahmoud Darwich, extrait de « La Trace du Papillon », dernière œuvre publiée de son vivant, traduite par Elias Sanbar, précitée et référenciée).

 

   Emily Jacir travaille sur la notion de trace. Voici sa célèbre tente, devant laquelle, en halte observatrice, ont été photographiés Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, Frédéric Mitterand, Dominique Baudis et Mokhtar Taleb-Bendiab, président et directeur général de l’IMA, le 3 septembre dernier, lors du séjour de M. Abbas en France, dont il a consacré un moment à visiter l’exposition.

   « Memorial to 418 Palestinian Villages which Were Destroyed, Depopulated, and Occupied by Israel in 1948 » ( 2001), installation en technique mixte, collection du Musée national d’art contemporain, Athènes, est une « rudimentaire tente de réfugiés, sur laquelle ont été brodés les noms des villages détruits par les tanks israéliens. A l’instigation de l’artiste, de nombreux Palestiniens et Israeliens ont souhaité coudre eux-mêmes ces noms sur ce mémorial un peu particulier. »

( info. IMA )

   Une réalisation plus récente, découverte dans « Without Boundary : Seventeen Ways of Looking », de Fereshteh Daftari, ouvrage superbement illustré, édité en 2006 par le Museum of Modern Art, New York, et présentant des artistes issus du monde de l’Islam et dispersés de par le monde, témoigne de la diversité de son art.

« Ramallah, New York » ( 2004-2005 ) , est une installation sur DVD de videos en double canal, qui montre en parallèle facétieux un  salon de coiffure et un magasin d’alimentation à Ramallah et leur équivalent à New York. Difficile de dire le palestinien de l’américain ! Monde globalisé…

  Emily Jacir est née à Chicago en1970, d’une famille originaire de Bethlehem. Elle vit et travaille entre New York, Londres et Ramallah.

 

   « In Exile » (2008) de Steve Sabella sont de grands tirges lambdas montés sur aluminium. Edition limitée à six exemplaires.

   « Dans ce projet, Steve Sabella explore « l’imagerie mentale » des Palestiniens de Jérusalem. Afin de recomposer la permanence de l’état de « dislocation » et de « désorientation » qui caractérise l’expérience palestinienne, l’artiste travaille sur cinq photomontages dans lesquels il exploite la banalité et la monotonie des lieux qui l’entourent. Il déconstruit ces lieux pour mieux les reconstruire, façonnant une mosaïque d’une centaine d’images, et parvient à élaborer une nouvelle forme, celle d’une réalité impossible. (info. IMA )

   Steve Sabella est aussi célèbre pour ses « Identity Series » ( 2002 ), de splendides photos du paysage rocailleux et rocheux de son pays. Se refusant à tomber dans les pièges de l’imagerie mythique de Jérusalem répandue par la propagande annexioniste israélienne, qui rebaptise le célèbre Dôme du Rocher, monument de l’Islam vieux de 1300 ans en Mont du Temple, et ce faisant répand l’idée de l’hégémonie et de la domination politique d’Israel, entre autres exemples, il renonce à photographier sa ville d’origine ( sa famille peut être retracée dans l’histoire de Jérusalem jusqu’aux Croisades ), situe sa quête identitaire dans

la roche et les pierres de Palestine et nous rappelle que ce fut autour d’un Rocher que fut fondée sa propre ville natale. ( éclairage Kamal Boullata, « Palestinian Art from1850 to the present - Ed.Saqi 2009 )

   Né à Jérusalem en 1975, Steve Sabella vit et travaille à Londres.

 

   « Illumination I » , « Ascencion III » , « Transfiguration », ( 2001 ), de Kamal Boullata, acrylique sur toile, aux couleurs tendres et fraîches évoquent des impressions et souvenirs d’enfance en réflections, ou contrastes d’ombre et de lumière. Ces grandes toiles carrées, aux tons pastels, illustrent sa passion pour la géométrie, qui lui faisait citer G. Apollinaire : « la géométrie est aux arts plastiques ce que la grammaire est à l’art de l’écrivain », dans un texte qu’il publiait en 2003 : 

« Mesurer Jérusalem : Explorations du carré » ( http://www.autodafe.org )

   « Artiste travaillant principalement sur de grandes toiles de soie, ses compositions sont souvent inspirées des règles et de l’esthétique de l’écriture coufique ( écriture arabe la plus ancienne, rigide et rectangulaire, tracée sur une même ligne de base et utilisée pour la calligraphie du Coran (Larousse) ). Sa passion pour la géométrie est à l’origine de son inspiration et de son sens des proportions et de la mesure. En tant que peintre et écrivain, Kamal Boullata établit des parallélismes entre expression visuelle et verbale dans ses œuvres intégrant poésie Biblique et Islamique ainsi que contemporaine. » (info.IMA )

   « Lors du « Postcard Project » ( 2007-2008 ) organisé avec l’appui du programme Culture 2000 de l’Union Européenne, il disait : « Etant un artiste visuel qui pratique également l’écriture sur l’art, les deux questions de base avec lesquelles je me   débats dans mon travail sont : Comment générer un art d’aujourd’hui qui puisse inspirer espoir en un monde de plus en plus désespéré ? Pour sauvegarder l’intégrité entre éthique et esthétique, quelle stratégie suivre qui permette une résistance politique et culturelle dans un monde de mutations accélérées ? »

http://www.culturebase.net  ( House of World Cultures )

   Dans une interview accordée à « Darat el Funun » , la Fondation Khalid Shoman, il se souvient, petit enfant, des heures passées à contempler le Dôme du Rocher en dessinant ses innombrables motifs géométriques énigmatiques et sa calligraphie engravée. Adulte, ces figures étudiées durant son enfance ne cesseront de réapparaître dans son travail et lui feront dire : « Je me remémore sans cesse que Jérusalem n’est pas derrière moi, mais constamment devant moi. »

http://www.daratalfunun.org

   Kamal Boullata est né à Jérusalem en 1942. Préparant une exposition à Beyrouth au moment de la guerre des Six Jours, il s’est vu interdit de retour dans sa ville natale. Il passe ainsi 25 ans de sa vie aux Etats Unis avant de s’installer au Maroc. Il vit actuellement à Menton, en France.

 

   Voilà la peinture poignante de Hani Zurob « Standby 60 » ( 2007 ), collection Nader Abou Dagga, France,  sept toiles sombres au coup de pinceau rageur, dans les tonalités noir-brun, où l’on discerne un homme accablé, prostré, dont les postures parlent d’isolement et de désespoir.

   « Célébrant le 60ème anniversaire de la Nakba, Hani Zurob décide de s’investir dans ce projet dont le titre fait référence à un état de suspension, celui du « standby », comme un écho à l’attente de tout un peuple. Le projet présente une série de sept tableaux, représentant la figure quasi abstraite d’un homme assis, se mouvant avec difficulté, dans un maëlstrom de couleurs sourdes. Le matériau goudron, utilisé comme un symbole de l’état de latence du peuple palestinien, fixe l’originalité de l’œuvre. » ( info. IMA )

   Mohammed Rachdi écrivait, en octobre 2008, dans son compte-rendu de l’exposition « Projections » à la Galerie Rê, Marrakech : « Hani Zurob adopte une attitude picturale qui évoque les techniques chères aux Surréalistes, très proche également de l’Expressionnisme Abstrait, caractéristique de la peinture américaine des années 50. La démarche qui est la sienne, curieuse, active et interrogative, reste toujours soucieuse de la qualité des moyens plastiques mis en œuvre, afin d’exprimer sa vision d’un vécu difficile.

    Dans ce contexte, le support de l’œuvre devient à la fois espace de projection corporelle et écran de projection conceptuelle.

Le peintre utilise son support à la manière d’une arène au sein de laquelle il se jette littéralement, dans l’affolement d’une dynamique physique et psychique nécessaire à son activité plastique,  qui écoule, recouvre, racle et griffe, trace et incise les matières granuleuses et goudronnées. Sa peinture s’avère alors tentative pour structurer l’insoutenable vertige d’un monde chaotique. Tous ses travaux depuis

« Le Barrage », « La Guerre des Billes », « Standby »,  jusqu’à aujourd’hui dans

« Projections » incarnent de fait l’expression rigoureuse d’une souffrance vive et inconsolable. »

   Hani Zurob est né à Rafah, bande de Gaza, en 1976. Il vit et travaille à Paris depuis 2007, date à laquelle il est empêché de rentrer à Ramallah.

   Suha Shoman, dernière des « anciens » que nous offre cette remarquable exposition, est née à Jérusalem en 1944, vit et travaille à Amman.

   Deux court-métrages d’elle nous sont présentés. « Dans « Stop for God’s Sake » l’artiste récupère et monte des extraits de reportages diffusés dans différents journaux télévisés. Mises bout à bout, ces images constituent un court-métrage qui illustre la véhémence des parti pris dans les médias et confronte le spectateur à sa responsabilité face au conflit.

   Dans « Bayarratina » ( 2009 ) , la réalisatrice aborde la question de la terre, comme lieu commun aux peuples exilés. Cette problématique ouvre d’autres perspectives lorsque ce peuple se trouve en exil sur ses propres terres… »

( info. IMA )

   L’immense citronneraie familiale , fierté de deux générations successives est déracinée petit à petit et transformée en no man’s land en sept années de destruction systématique par l’armée israélienne, qui finalement rase la demeure familiale au bulldozer. Insoutenable violence, sans images de violence .

 

   La boucle se boucle, ce parcours en Palestine prend fin comme il a commencé, avec la vidéo « A Space Exodus » ( 2008 ) de Larissa Sansour, dont l’image drôlatique illustre l’affiche et le catalogue de l’exposition, « surprenante adaptation du film de Stanley Kubrick « 2001, l’Odyssée de l’Espace », court-métrage qui propose une vision tout à la fois optimiste et humoristique du futur palestinien. »

Il sera également au programme de la FIAC, du 22 au 25 octobre.

   « Enfin, avec « Land Confiscation Order 06/24/T » ( 2006 ),la cinéaste travaille sur la notion de territoire comme élément de l’identité nationale mais aussi de l’identité personnelle. » ( info. IMA )

   Humour et mélancolie.

   Larissa Sansour est née à Jérusalem en 1973. Elle vit et travaille à Copenhague.

 Avec un grand remerciement à Mona Khazindar, Djamila Chakour, commissariat et direction du musée et des expositions, Hoda Makram-Ebeid, régie des œuvres, et Fanny Gillet-Ouhenia, stagiaire.

 

  Me revoilà sous le ciel de Paris, bouleversée de vérité, d’humanité, de poésie .

       

 Combien de chemins ?

 Nous marchons

 marchons vers le sens

 et n’arrivons pas

 Nous marchons, notre sagesse

 mûrit dans le désert

 et nous ne disons pas : l’errance s’accomplit

 Mais notre sagesse a besoin d’une chanson

 à la cadence légère

 pour que l’espoir ne se fatigue pas

 Loin encore, le lointain ?

 Combien de chemins ?   *

Je hèle un taxi, le hasard existe-t-il ? A peine dedans, le chauffeur s’exclame :      Géniale, l’affiche, vous avez vu ?

 je viens de voir l’expo…

 Ah! J’aimerais bien, il faut que je trouve le temps, vous savez, quand j’étais à Jussieu, dans les années 60, on ne parlait que de ça, il y avait les stands de propagande sioniste, et ça chauffait, vous savez, il y avait des débats houleux…

 

Et c’est reparti. Paris serait-elle bien Paris sans ses chauffeurs de taxi ?

 

* En semaine, de 10 h. à 18 h. , les samedis, dimanches et jours fériés, de 10 à 19 h. 

* Mahmoud Darwich, extrait de « Loin, encore, le lointain ? » La Trace du Papillon, Actes Sud 2009.

 

samedi 11 juillet 2009

Expos d'elles : suite

Je dois être trop "cloche" mais enregistrer un nouveau rédacteur qui ne soit pas un simple dépositaire de commentaire apparaît sur ce site comme une aventure surhumaine, pour moi en tout cas! Alors, lecteur sache-le : ce n'est pas moi qui ai écrit, mais l'auteure du précédent billet sur le sujet, au pseudo d' Anna K.

Une chose paraît certaine. Le discours des femmes créatrices contemporaines, colonnades du Capitole, reconnues, encensées, exposées dans les galeries et les musées, n'est pas gai.
A de rares exceptions près, et plutôt chez les anglo-saxonnes - une pensée aussi pour Pippilotti Rist et Niki de St Phalle - , l'absence d'humour, ne serait-ce que de joie, est assez prévalente.

La deuxième remarque qui vient à l'esprit est cette obsession du moi. Mon corps s'habille, se déshabille, mes organes, écorchés, disséqués, torturés, mes sécrétions et mes fluides, mon enfance, mes blessures, mon utérus, mon enfant, mes peurs, ma solitude, mes désirs avortés, ma souffrance. Quelques expressions politiques, tout de même, moins vouées à la subjectivité complaisante. Intériorisation, exorcisme de la victimisation, analyse des tréfonds meurtris, nombrilisme déprimant, accablant.

La quête d'une vision de la beauté du monde trouve peu d' écho, le discours
sociologique est âpre, l'humour amer et rare.
Pourtant, de Bardot dans " Et Dieu créa la femme " , étincelle qui mit le feu à une imparable traînée de poudre, à Madonna dans " In bed with Madonna ", pour citer deux performances remarquables, des " Supremes " aux " Spice Girls " pour l'union fait la force, le bond en avant phénoménal de la conscience féminine, durant ces cinq dernières décennies, est incontestablement jubilatoire.

De l'antre qui abritera jusqu'au 18 juillet l'exposition " Histoires d'Elles " - un soupir obligé pour Pauline Réage qui elle, au moins, nous aura bien fait rire - , on émerge au grand jour avec un sentiment partagé : se suicider
tout de suite ou tout à l'heure. L'article de Philippe Dagen dans " Le Monde " des 21-22 juin derniers , qui signalait l'exposition, s'abstenait de tout commentaire, sinon de mentionner les artistes qui s'y " distinguaient tout
particulièrement ". C'est tout à l'honneur de l'auteur, que de faire preuve d'une telle mansuétude.

D'emblée, on est saisi d'un haut le coeur. Deux figures de Louise Giamani, " Chair de l'oubli " ( 2009 ), en terre grise et filasse, assises, de taille humaine, aux membres décharnés, la tête réduite à une noix de coco desséchée,
poitrine aux seins absents striée par ce que l'on dirait des scarifications, l'une tenant contre elle de longs rejetons- racines filandreux et l'autre un avorton à bout de bras, difficile de dire si mort-né ou pas. La Somalie, irrémédiable.
A son corps défendant, on approche de deux oeuvres de Lydie Arickx, " Sans Titre " ( 2009 ). Technique mixte sur toile qui se présente comme peinture épaisse, lourde, dessin primaire et brutal, effets probablement délibérés. Une tête de femme de profil, langue projetée hors de la bouche béante dans un hurlement de douleur, un coup de poignard -pic à glace ?- lui étant asséné dans la nuque, crache son sang. Idem pour la deuxième, rictus sanguinolent, l'oreille tranchée dégoulinante, le surin planté dans le dos. Grandes toiles de surcroît. Une très grande toile d' Emmanuelle Renard, "Mauvais Rêve " ( 2009 ), d'une femme couchée en position semi- foetale, découverte, les yeux rouges, hagards,  éclaboussée par ce qui pourrait être une éjaculation, peinture ivoire pâle en coulées sur la tête et le flanc. D' Emmanuelle Renard encore, un grand tableau en technique mixte sur papier, " Dame au miroir ", d'une vieillarde dans un boudoir-bonbonnière rose, assise un miroir à la main, le visage distordu en vieilles coquetteries minaudantes, vêtue d'un bas, un pied en mule à talon sur un pouf, le corps dévasté, la vanité aveugle. Déjà-vu sinistre. Deux autres
oeuvres de Lydie Arickx, " Sans Titre ", technique mixte sur papier, couleurs sombres, de deux femmes aux lourdes jambes écartées, seins pendants, gros plan.

Changement de registre avec Christine Sefolosha, " Menine barbare " et " Pirate aux oiseaux " ( 2009 ), monotype sur papier, représentations de style africain au dessin naïf et aux couleurs délavées. Sylvia Reiftmann," Sans Titre " ( 2008 ), mine plomb sur longue bande de papier verticale où apparaissent des visages de femmes en larmes, style art brut, avec des séries de nourrissons-eskimos empilés ou alignés entre les têtes maternelles. Et enfin Julie Lorinet, deux petites aquarelles sur papier, " Ciseaux " ( 2009 ), d'une "pyramide sur canapé", petites culottes, jambes féminines et chaussures à talons poilues toutes mélangées en test de Rorschach, le tout surmonté d'une cage thoracique  violette et d'un pantalon brun descendu à mi-jambe, la deuxième d'une femme à plat dos, le sexe maintenu écarté par une
pince chirurgicale, un utérus et ses vaisseaux sanguins ?...

Les prix de la cuvée 2009 atteignant 15 000 euros selon l'oeuvre, on reste rêveur... Je m'éclipse en crabe vers un bon bol d'air.
   
Le temps de retrouver mes esprits et un entrain écorné, j'aborde l'exposition "Cris et Chuchotements " dont Philippe Dagen avait fait l'éloge, parlant de "réussite rare ", complémentaire d' " Elles@centrepompidou ", qui se
passe sur le trottoir d'en face. Il s'agit là de plusieurs artistes présentes dans la rétrospective " Elles " , d'autres à découvrir, au Centre Wallonie-Bruxelles et jusqu'au 6 septembre. En fait c'est une re-présentation de l'exposition réunie au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée de La Louvière, Belgique, de septembre 2008 à janvier 2009 - commissaire et responsable de la commission éditoriale Catherine de Braekeleer - , à l'occasion du 20ème anniversaire du Centre. Livre, estampe, gravure, dessin, sculpture et photographie sont les techniques en jeu. Je trouve au Livre d'Or le commentaire de l'éditeur de ces lignes : " Pourquoi ce parti pris de l'abjection, du rejet de la beauté des corps ? Le (s) commissaire (s) auraient pu présenter une vision plus équilibrée des " cris et chuchotements " féminins. J'oserais un propos de " mec " de plus : quoi de plus misogyne que les femmes ? " Un tic nerveux à la lecture du pronom, langage de " mec ",passons...Ca promet. Je rentre la tête dans les épaules et m'aventure en " misogynie ".

Izabelle Gustowska, avec trois grandes oeuvres en technique mixte, " Les traits relatifs à la ressemblance " (1982-83 ), tout d'abord. Thème du double, moi dupliqué, sororité, gémellité ? Deux femmes debout, noire, blanche, de
face, de dos. Derrière elles, le tracé de leurs corps d'une scène de meurtre ou d'accident. Les deux autres représentent chacun deux femmes allongées dans un environnement inexistant, nues avec d'étranges emplâtres aux genoux,
visages, mains, pieds, ou enveloppées de papier brun, le regard cerné de vert semblant étudier le ciel. " Ce cycle consacré à la représentation onirique du corps témoigne de l'aptitude de l'artiste à traduire la nature émotionnelle
féminine...vers 1982-83, le cycle connaît une transition et va se développer dans le sens du miroir et de la dualité, exploitant davantage les oppositions que les ressemblances des images. " ( Dominique Durinckx, catalogue de l'expo de La Louvière, 2008 ). L'artiste, Polonaise, déclare : " J'ai retrouvé un principe de dualité dans presque tous les phénomènes naturels, dans les systèmes philosophiques et plus encore en moi-même..." (Citée au même catalogue ).

Voici les sculptures de verre fragiles de Laurence Dervaux, artiste Belge. Etrange cordon parsemé de boules et rempli d'un liquide rouge évoquant le flux menstruel, les boules représentant peut-être les caillots de sang, c'est la
série " Fluides humains " ( 2004-2007 ). Seins contenant un liquide blanc, reins un liquide jaune, provoquent le type de fascination ressenti pour des objets de classe d'anatomie, sur la frange frémissante du dégoût. " La vie est là,
elle est précieuse ", dit-elle. Je ne sais trop. 

Kiki Smith est tout près, et ce n'est pas le fruit du hasard, on s'en doute. Citée dans l'introduction du catalogue de l'exposition de La Louvière, elle déclare : " Le corps est notre dénominateur commun et la scène de notre
désir et de notre souffrance. Je veux exprimer par lui qui nous sommes, comment nous vivons et nous mourons. " Un commentaire de Siri Hustvedt, auteure du chapitre " Lier et Délier " du cahier d'art contemporain - Repères No 139 - consacré à l'exposition " Wellspring " de Kiki Smith à la galerie Lelong en 2007, Ed. Galerie Lelong, est plus explicite. Elle écrit : " Parcequ'une grande partie de son travail a un rapport avec le corps, j'évoquerai d'abord la
question anatomique...Plusieurs pièces renvoient directement à l'anatomie en tant que science et à cette pratique ancienne qu'est la dissection. Les parties de corps sont parfois représentées sous forme d'unités autonomes : c'est le
cas de ..."Glass Stomach " ( 1985 ) ( Estomac en verre )..., de " Dewbow " ( 1999 ) ( Arc en ciel de rosée ) - goutelettes en verre fumé qui évoquent du sperme...sur le thème de la fragmentation corporelle..." Oeuvre sans titre "
( 1987-1990 ), composée d'un alignement de douze pots identiques en argent, arborant d'élégantes étiquettes qui en précisent le contenu : " sperme, mucus, vomi, graisse, larmes, sang, lait, salive, diarrhée, urine, sueur, pus " ...

Ils constituent la matière de nos frontières...Là où le corps commence et se termine, la notion de ce qui est acceptable et de ce qui est répugnant est façonné par la culture. Dans cette liste, tous les liquides, sauf peut-être
les larmes, font d'une façon ou d'une autre l'objet d'un tabou."

De Kiki Smith, née en Allemagne et travaillant à New York, j'étudie " Puppet " (1993-94 ) , gravure et collage photo un peu répugnant, en effet, on se demande ce que la femme tient dans la bouche, une fois refoulée l'idée qu'il
s'agit d'un tampon hygiénique usagé, " How I know I'm here " ( 1985-2000 ) , frise de quatre linogravures dont Catherine de Braekeleer disait dans l'introduction du catalogue de La Louvière : " La longue frise " How I know I'm
here " s'apparente à une même quête identitaire ( que " Puppet " ) ; cette fois, autoportraits et organes internes s'affichent sur un même plan forçant le spectateur à intégrer l'image inadmissible de cette femme, à partager son
intimité la plus inavouable dans un mélange de fascination et de répulsion. " Sur une tonalité plus légère et joyeuse," Tatoo " ( 1995 ), screen print, où figurent papillons, sexes, oreilles , virevoltants et entremêlés de mots, " honey, pleasure, nectar, dripping "...

La présentation rapprochée de Kiki Smith avec deux autres artistes tout aussi célèbres, Nancy Spero et Ana Mendieta, obeit, de nouveau, à un "  pattern " particulier. Nancy Spero et voilà le cri politique. Une première sérigraphie datée de 1975 " Torture in Chile " , toute en larges lettres d'imprimerie noires  : " ... INSECTS, LIVE MICE INTRODUCED INTO VAGINAS. NIPPLES BLOWN OFF OR BURNT. GENITALS DESTROYED BY ELECTRICITY ..." Toujours  se souvenir.
Ne jamais rien oublier. Une lithographie, encore, " Marie Sanders - Ballade von der Judenhure " ( 1991 ), document trouvé sur un membre de la Gestapo, d'une femme debout, ligotée, les jambes recouvertes d'une peau de bête (?)...
Toujours, ne rien oublier. Nancy Spero, Américaine ayant travaillé quelques années à Paris, vit à New York. Dominique Durinckx la présente dans le catalogue de l'exposition de La Louvière : " A cette époque, les artistes prennent de plus en plus conscience de la dimension politique de leur travail et commencent à s'organiser en groupes de pression. 1969 voit la fondation, à New York, de l' Art Workers Coalition ( AWC ) , mouvement de protestation contre la guerre du Vietnam mais aussi pour la défense des droits civiques et du droit de regard des artistes sur la présentation de leurs oeuvres dans les musées. Avec la participation de Nancy Spero, les membres de l'AWC fondent en 1970 le Women Artists in Revolution ( WAR ) . L'une des revendications du groupe est l'obtention d'une plus grande visibilité des oeuvres de
femmes artistes dans les musées de New York. Il obtient bientôt que 20 à 25 % des oeuvres présentées soient des oeuvres de femmes contre un pourcentage infime avant son intervention. En 1972, elle participe à la fondation de AIR, ( Artists in Residence ), première galerie de femmes à New York. "

Trois grandes photos de la Cubaine Ana Mendieta, " Silueta works in Iowa " ( 1976-78 ), la première d'un corps ensablé peint de signes rouges, la deuxième d'une excavation dans un pan de terre et la dernière de la trace en creux d'un corps sur une rive, le tronc d'arbre au deuxième plan laissant entrevoir une figure humaine sur l'écorce. " De 1973 à 1980 la silhouette deviendra récurrente dans l'oeuvre d' Ana Mendieta. L'artiste va ainsi laisser une trace dans le paysage dans une fusion quasi païenne avec les éléments, une volonté d'imprégner le règne végétal et minéral. Est-ce
l'artiste qui absorbe ou est-il absorbé ?...A 37 ans, Ana Mendieta se jette du haut du 34eme étage d'un immeuble, laissant une dernière silhouette sur un trottoir de New York, celle de son corps disloqué....Ses oeuvres éphémères
fixées sur pellicule photo nous laissent un singulier album intime, celui d'une artiste en symbiose avec le Vivant. " (Julie Van der Vrecken, catalogue de l'exposition de La Louvière ).

Jean Frémon, dans son commentaire intitulé " Des femmes et des fleurs ", dans le même cahier d'art contemporain 139 de la collection Repères consacré à l'exposition " Wellspring " de Kiki Smith, Ed. Galerie Lelong, 2007, nous
éclaire sur le lien entre les trois artistes :
    " ...Car la plupart des oeuvres que Kiki Smith appelle dessins, tous ceux qui sont faits sur ce papier de riz qu'elle fait venir du Népal, sont en réalité des collages de lithographies. De chaque figure, humaine ou animale, K.S.
fait tirer plusieurs exemplaires puis elle les fragmente, les anime...On peut voir dans cette habitude de travail, sinon une influence, du moins une parenté avec le travail de Nancy Spero qui depuis de nombreuses années ne travaille
plus que par assemblage de figures féminines imprimées. Kiki Smith n'a jamais caché son admiration pour le travail pionnier de Nancy Spero et de son compagnon Leon Golub. Cette admiration porte certainement sur le contenu revendicatif et politique de leur art et notamment sur l'engagement féministe de Nancy Spero, mais l'admiration pour le contenu entraîne souvent en art une influence stylistique, et le plus grand apport de Spero à Smith est sûrement cette utilisation du stéréotype ( c'était d'ailleurs un terme d'imprimerie ) , de la forme préformée, qui permet de tenir à certaine distance la sentimentalité du coup de crayon spontané...Comme si pour ces femmes qui s'aventuraient à
découvert sur une scène artistique largement dominée par les hommes, il avait fallu jouer au plus fin, abandonner le " grand style ", faire profil bas, aller chercher du côté des images folkloriques, historiques, bibliques, anatomiques
pour contourner le discours dominant qui de son côté, sûr de sa force, produisait un modèle après l'autre ( expressionnisme abstrait, pop art, minimalisme...) avec l'assurance tranquille du rouleau compresseur. Pendant ce temps, en marge, secrètement, souterrainement, ( underground disait-on alors ), surgissaient des oeuvres nouvelles, polymorphes, sexuelles, provocantes, qui n'hésitaient pas à affronter de nouveau la figure - humaine et animale - , car ce sont souvent des corps, entiers ou morcelés...Les personnages au pied fragile dont Louise Bourgeois peuplait son
exil à la fin des années 40, les " War Drawings " de Nancy Spero pendant les années Vietnam ( dont on peut avoir un aperçu à " Elles@centre pompidou ), les structures molles d'Eva Hesse ( idem ), les silhouettes féminines qu'Ana
Mendieta traçait dans le sable ou sur l'écorce des arbres...Les unes et les autres construisaient des oeuvres complexes et déconcertantes, toutes en facettes mais qui ont en commun une même forme d'iconoclasme : le dédain de la peinture.
Du coup la grande forme souveraine dont les hommes avaient la maîtrise semble soudain datée comme le bel canto..."

    Autre salle, autre chapitre. " The Bronx " ( 2002 ) de Sophie Calle est un livre-installation de 9 textes et autant de photos. La plaquette raconte : " On lui propose d'exposer au Fashion Moda Museum, dans le South Bronx, des
oeuvres relatives au quartier. Elle y stationne tous les jours de 2 h à 5 h pendant quelques jours. Quand entrent des inconnus, hommes ou femmes, elle leur demande de l'emmener dans un endroit de leur choix dans le Bronx, faisant sens dans leur vie. Elle photographie et écrit un texte descriptif de la situation. 8 personnes participent entre le 6 et le
14 novembre 1980. La nuit avant le vernissage, break in et tout est recouvert de graffiti . " Ils ajouteront au réalisme de l'installation.

    Toujours dans le champ social, deux oeuvres attachantes, l'une de Sylvie Eyberg, " D'eux " ( Sunday ) (2004-2006), héliogravures de personnes, dos, mains se touchant à peine du bout des doigts , et Annick Blavier, " Sans titre " ( 2008 ), tirage aux pigments sur papier pur chiffon 1/5, d'une main, un entrejambe, une main...Toutes deux de Bruxelles et vivant à Bruxelles. Dessous, écrit sur le mur: " Introduire la question, le doute, le désordre, le non-sens, cinq pas en avant, deux en arrière, co-existence des fragments, installer un dialogue fragile. Il se pourrait bien que l'essentiel ne soit pas là où l'on croit. "

On reste en poésie avec Agathe May, " Envol " (2008-2009 ), très grande gravure sur bois et collage d'une femme vêtue de voiles volant au coeur d'un vol d'oiseaux, on pense un peu à Escher pour la géométrie. Et aussi , de la même, née et vivant en France, " Les cracheurs " (2007 ), série de trois gravures sur bois à encrage monotype. Une femme jeune et belle, légèrement vêtue, en chaussettes ou pieds nus, avenante, dans un environnement nu que l'on sent hostile, avec à l'arrière plan un individu masculin emmitouflé de vêtement hivernal, et crachant devant lui. Oeuvre censée évoquer sa fille à l'adolescence. Arrêt devant le grand panneau de 18 dessins , lavis d'encre, de la Française Françoise Petrovitch, " Poupée " ( 2006-2008 ). Poupées inquiétantes, aux yeux brûlants ou brûlés, cernés, parfois blessées, accompagnées de petits animaux relativement réconfortants. Arrêt surtout devant " Tenir debout " (2004 ), grand lavis d'encre aux roses délavés de rouge sang. Deux bottines à talons de femme, à mi-mollet de jambes un peu
écartées, l'empeigne de la chaussure couleur sang dont les taches roses marbrent le reste du cuir, comme par capillarité sous la pluie. Sous l'une des bottines, l'ombre un peu tachée aussi d'un agneau désincarné. Tout est blanc,
la lumière crue. Est-ce l'écartement particulier des pieds, le poids appuyé sur une jambe, la pose comme en attente passive, le symbole projeté au sol qui fait penser à une jeune tapineuse et à la violence inhérente ? Ou l'idée du sang
sous la pluie ? Un frisson passe...

Frédérique Loutz, Française de culture mixte franco-germanique, dont Gilles Jourdan dit, en exergue de la présentation de l'artiste dans le catalogue de l'exposition de La Louvière, : " Elle organise le chaos de la
dévaluation anticipant magistralement sur ce que deviendront nos simulacres, nos fausses certitudes, notre dérisoire fétichisme de la marchandise sensés nous protéger des autres, du monde, de nous-mêmes. " Catherine de Baekeleer, dans l'introduction du même catalogue, est plus explicite : " Ce recours aux sujets voire aux objets modestes et dérisoires
pour traiter des passions et de la destinée de l'espèce humaine trouve sa quintessence dans l'oeuvre de Frédérique  Loutz...de l'association de ces objets dispersés sur le papier surgissent des significations nouvelles, des ambiguïtés qui refusent de se laisser enfermer dans une lecture univoque : " Fillette " ( 2006 ), lithographie regroupant sur une même planche l'image d'une poupée désarticulée et d'un ouvre-bouteille peut ainsi se lire comme la métaphore d'une enfance maltraitée..." De " Doppel Moppel " ( 2007 ), Marie Van Bosterhaut, dans sa présentation de l'artiste au même
catalogue, dira :
" " Doppel Moppel " ( Monsieur Double, en référence à Kurt Schwitters )..., présentant l'artiste le visage à moitié caché par une coulée d'encre, souligne non pas la duplicité mais la dualité de l'homme. "

 On  ne peut repartir sans présenter ses respects à Louise Bourgeois et Annette Messager, et retranscrire le message de Louise Bourgeois qui figure à même le mur : " Il faut abandonner son passé tous les jours, ou bien
l'accepter, et si on n'y arrive pas, on devient artiste. " Une fois encore, on ne peut citer tout le monde. Il faut partir, un dernier regard, tendre celui-là, sur " Sans titre " (2008), de Sylvie Cannone, née et travaillant en
Belgique, série de dessins émouvants à la mine de plomb, de vapeurs se faufilant entre les arbres d'une forêt, prenant consistance de sylphide, et soulevant du sol un oiseau mort puis se recueillant, debout, sur sa dépouille. " Je crèe pour découvrir mon rapport à la vie, c'est pour moi une sorte d'archéologie ", dit-elle.

samedi 20 juin 2009

L'expo "elles" à Beaubourg. Récit .

Note de la rédaction : Ce billet a été rédigé par une amie lectrice qui a bien voulu m'envoyer cette contribution que j'ai trouvée stimulante, intéressante, et en plus bien écrite.  Je la publie, qu'elle me le pardonne, sous mon nom, en attendant d'avoir  satisfait aux procédures d'enregistrement de rédacteurs, pas immédiates chez le fournisseur/gestionnaire de ce site. Le pseudo (provisoire? définitif? à elle de nous le dire) de cette "nouvelle plume européenne" est Anna K.    

Faites un tour chez "elles " , vous ne le regretterez pas !

Il dit " tu pourrais en profiter pour aller à Beaubourg, " ils " exposent les femmes "...Il est ma lanterne de mineure de fond, je fonce. Et je me marre,preuve que je suis post-libé, pas si aliénée, et tout ça. Pense t-elle.

Pas vu Beaubourg depuis vingt-cinq ans. J'ai le sentiment sympa d'être dans la cuisine d'une famille nombreuse, jamais assez vide pour faire les " à-fonds ". C'est bon signe, les multitudes qui sont passées par là - et ça se voit.
Je passe la gentille ticketière ( j'ai déjà eu affaire au gentil guichetier, à la gentille informationniste, à la gentille nettoyeuse des toilettes, avec la densité de visitants visible, c'est éberluant toute cette gentillesse ), un coup d'oeil au papillon-plan, 8000 mètres carrés, courtoisie et travail colossal de Camille Morineau, Quentin Bajac, Cécile Debray,Valérie Guillaume, Emma Lavigne, Conservateurs au Musée national d'art moderne, Commissaire et Co-commissaires de cette énorme entreprise que d'exposer un siècle de créativité féminine.

Un pied dedans, et c'est nettement moins gentil. Happage instantané. Devant moi l'habitat, les habitantes. Pas de doute, je suis chez " elles" . En guise d'accueil, l'imposant habitacle de Rachel Whiteread, " Untitled " ( Room 10 ) .
Trois blocs accolés. On dirait des plaques de béton, l'enduit blanc est inégal, un peu comme la crème appliquée au couteau sur un gateau, avec quelques reliefs indéchiffrables. C'est un coffre. Hermétique. Clos et archi-clos. Deux
fenêtres, une porte sur une autre façade. Barricadées. Fenêtres un peu à l'ancienne, style colonial ibérique, à treillis, rien ne filtre derrière les volets serrés. Porte que l'on dirait blindée, porte de coffre, d'abri anti-atomique sans le sas. Très verrouillée. C'est l'opacité murée, tombale, de cachot de surface.
   En vis à vis sur le grand mur de gauche, les habitantes. La maman et la putain, seules sur fond blanc, deux impressionnantes sculptures de Niki de St Phalle. " Crucifixion ", la prostituée écartelée, plaquée au mur, énorme et amputée, les rouges acides et les noirs denses du triangle pubien velu projeté en avant, des bas noirs tendus sur des cuisses si grasses qu'ils sont faits de grands morceaux de bas cousus les uns aux autres, le visage d'un jeune métis entrevu sur son corsage cramoisi, un éléphant ( ? ) de profil à la trompe enfoncée dans sa chair. C'est un torse. Seins, ventre, cuisses, sexe. Elle explose, va exploser. A quelque distance, la mère ou mère en devenir. C'est la mariée, ce qu'il en reste. Si tragique que les jeunes visiteuses latines s'attardent à la détailler, l'observent fascinées et secrètement horrifiées, en silence. " La Mariée ou Eva Maria " est grise. Du même gris éteint, terne, son visage, son corps, sa robe. Son visage penché sur son corps dit la désolation résignée. Sa grosse main de travail est à plat sur son aine. Son abdomen, sa poitrine sont une cavité béante, grise, lisse, évidée, curetée. Sa robe de dentelle grise est figée dans un apprêt épais vieux de mille ans. La femme, la robe viennent du grenier de la maison des morts. Il n'y a pas une particule vivante. Elle absorbe la lumière, ne renvoie que néant. Elle est accablement, désespoir absolu.
On tourne les talons et on marche vers du texte. Pas d'image tout de suite.
En exergue sur le papillon sont citées Simone de Beauvoir, bien sûr, "on ne naît pas femme, on le devient...c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin " ("Le deuxième sexe", Gallimard, 1949 ), et Michelle Perrot
" On le voit : il ne s'agit pas de constituer un nouveau territoire qui serait l'histoire des femmes...mais bien davantage de changer la direction du regard historique, en posant la question du rapport des sexes comme centrale. " (Préface à " Une histoire des femmes est-elle possible ? ", Rivages 1984 ).
Il s'agit peut-être d'arts plastiques, on est tout de même bel et bien en politique. Au mur, un historique nous apprend que Jenny Holzer est la première femme à représenter les U.S.A. à la Biennale de Venise en ... 1990. Annette Messager, elle, sera la première femme à représenter la France, avec son installation " Casino " -c'est le pavillon national - , à la 51ème Biennale de
Venise, dont elle reçoit le Lion D'or,...en 2005. Et enfin la Documenta 12 de Cassel présente pour la première  fois 50 % d'artistes femmes ... en 2007, sous la direction artistique de Roger Buergel .

L'expo est divisée en " thèmes-force" , on pénètre dans " Feu à volonté ". Le " SCUM Manifesto " de Valérie Solanas est mentionné, ( SCUM pour " Society for Cutting Up Men ", que l'on pourrait traduire par " Association pour tailler les hommes en pièces " ,( Wikipedia ), ou plus simplement par "  Mouvement pour les leur couper ",  " scum " signifiant en termes généraux "rebut, lie...( de la terre ), déchet nauséabond ", et en termes personnels insultants " ordure, pourriture, fumier, salaud "... Il est aussi fait mention de sa tentative d'assassinat vengeur sur Warhol,pour laquelle elle fut emprisonnée et internée. Le " Manifeste ", écrit en 1968, est explicite : " Rien dans cette
société ne concerne les femmes.
Alors à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités et celui de la rigolade, il ne reste qu'à renverser le gouvernement, en finir avec l'argent, instaurer l'automation à tous les niveaux et supprimer le sexe masculin."..." Le mâle est un accident biologique : le gêne Y  
( mâle ) n'est qu'un gêne X ( femelle ) incomplet, une série incomplète de chromosomes. En d'autres termes, l'homme est une femme manquée, une fausse couche ambulante, un avorton congénital. Etre homme c'est avoir quelque chose en moins, c'est avoir une sensibilité limitée. La virilité est
une déficience organique, et les hommes sont des êtres affectivement infirmes ."..." Une véritable communauté se compose d'individus - pas de simples échantillons de l'espèce, pas de couples - qui se respectent les uns les autres dans leur individualité et leur intimité, établissent entre eux des contacts intellectuels et affectifs - en esprits libres ayant des relations libres
- et coopèrent à l'achèvement de buts communs. Pour les traditionalistes, l'unité de base de la société est la famille; pour les " hippies " c'est la tribu. Pour aucun d'eux, ce n'est l'individu. " (Wikipedia)

Il y a aussi, incontournables, les " Tirs " de Niki de St Phalle (1961), rappelant la phase de son oeuvre où utiliser des armes à feu contre les symboles et représentations artistiques masculins représentait un acte libérateur. Sur le mur face au texte, l'exemple.
J'examine la toile, les impacts de balles sont bien réels, des images du documentaire de l'époque me traversent, où elle vidait ses chargeurs avec une énergie jouissive évidente. 
Pippilotti Rist, dans le registre de la jouissance subversive , ne saurait être absente, et voilà les Guerrilla Girls, au départ ( 1985 ), groupe de femmes artistes américaines qui prirent les noms de femmes artistes disparues, camouflèrent leur identité - ce qu'elles font encore aujourd'hui - sous des masques de gorilles en peluche acrylique et se rendirent célèbres par des actions de dénonciation de l'ordre dominant masculin percutantes. 
Comme elles disent, " re-inventing the " f " word - feminism -  ", et perdurant au point de " re-investing the " f " word into the 21st century ", le groupe s'est rendu mondialement célèbre par toutes sortes de démarches provocatrices, produisant affiches, collages, livres et coups d'éclat publics. En 1985 leur démarche fondatrice fut de dénoncer une exposition du Museum of Modern Art qui exposait 165 artistes dont seulement 17 femmes. S'auto-proclamant la " Conscience du Monde de l' Art " , elles commencèrent à produire des affiches. Ces affiches qui apparaissaient alors
sur les murs de SoHo à la faveur de la nuit, sont aujourd'hui sur Internet :
" Do women have to be naked to get into the U.S. Museums ? " (1999 )
( Les femmes doivent-elles être nues pour figurer dans les musées américains ? )
 " Less than 3 % of the artists in the Met. Museum are women, but 83 % of the nudes are female "
( Moins de 3 % des artistes exposés au Metropolitan Museum sont des femmes, mais 83 % des nus sont féminins )
Ou encore, pour une Biennale de Venise , un poster représentant une femme en position de levrette, un homme en costard blanc assis sur son  dos :
   " Where are the women artists of Europe ? Under this man . "
   ( Où sont les femmes artistes d'Europe ? Sous cet homme . ) (Peut-être le directeur artistique de cette année-là...).

Ces affiches sont maintenant propriété de particuliers, de musées, d'institutions telles que la New York Public Library, la Library of Congress, le
Museum of Modern Art, le Getty. Les Guerrilla Girls ont fait l'objet d'innombrables reportages dans les médias, comme, pour ne citer qu'eux, " the New Yorker ", " Ms. Magazine " , " Vogue ", " Esquire ", " the New York Times ", " the Washington Post " , qui leur accordera pleine page, " Bitch ",
" Art Forum ", BBC, PBS, CBS, CBC, CNN, et de nombreuses autres stations TV et radio internationales. Elles ont donné des conférences dans plus de 90 collèges, universités, et musées dans le monde entier, participent à la campagne d' Amnesty International " Stop Violence Against Women ", collaborent avec Greenpeace, érigent des panneaux de collages pour la remise des Oscars à Hollywood, ont créé des projets de grande envergure pour la Biennale de Venise, à Istanbul, Mexico City, et ont mené d'importantes manifestations dénonciatrices à Bilbao, Athènes, Rotterdam, ainsi que Sarajevo et Shanghaï.
   " We could be anyone, we are everywhere " est l'un de leurs slogans.
   ( Nous pourrions être n'importe qui, nous sommes partout )
Elles publient des ouvrages, le dernier datant de 2003, " Bitches, Bimbos and Ballbreakers : the Guerrilla Girls Guide to Female Stereotypes " ,
( Garces, Bimbos et Casseuses de Couilles : le Guide des Guerrillas Girls des Steréotypes Femelles ) .
Elles reçurent de nombreuses récompenses pour leur combat contre le sexisme, le racisme et l'injustice sociale, y compris du Ministère de la Culture à Berlin.
( Traduction et adaptation libres du site Web officiel des Guerrillas Girls ).

Je détaille en gloussant un grand panneau-collage d'affiches d'elles, à l'humour mordant et acidulé. Le ton est donné, place à la contemplation.

 J'entame mes pérégrinations dans cet énorme espace d'exposition, et je tombe en arrêt devant la série d'affiches simili gravures de Valie Export :" Aktionshose : Genitalpanik ( 1969 ), oeuvre de jeunesse de cette actionniste viennoise où, assise face à la caméra et jambes écartées, le visage fermé et les cheveux hirsutes, un fusil à la main, elle exhibe son sexe dans le triangle découpé de son pantalon. La photo claque, le discours est clair. Radical. La salle porte le nom de l'oeuvre, Genitalpanik. Sur le site officiel de l'exposition on lit : " Rassemblées sous le titre de la célèbre performance de Valie Export - dans laquelle l'artiste circulait entre les spectateurs d'une salle de cinéma pornographique, le sexe à découvert, mitraillette à la main - les oeuvres de cette salle évoquent d'une manière nouvelle et provocatrice la représentation du sexe féminin. S'inscrivant
contre les représentations traditionnellement avilissantes du regard masculin désirant, les féministes se sont réapproprié le motif de la vulve en le remettant en perspective dans l'histoire de l'art "... Un autre exemple est la performance au Jeu de Paume, Paris, en 2003," Man and Woman and Animal" , qui " s'ouvre sur un sexe de femme (celui de l'artiste ), exhibé dans les frémissements de la jouissance d'une masturbation clitoridienne."
( www.paris-art.com). C'est la porno contre l'ordre porno, à rebrousse-poil, subversive, inacceptable.
Plus loin, deux grands tirages chromogéniques couleur de Sophie Ristelhueber m'arrêtent, " Série WB no 43 " ( 2005 ), d'une petite route de campagne au milieu d'oliviers, abandonnée, barrée d'un tumulus caillouteux, qui se couvre de verdure sur la photo suivante. On pense tout de
suite à la Palestine. Pourquoi ? Violence insidieuse dans un paysage serein, contradiction inhérente ? Temps étiré ? Et photo choc de Susan Meiselas, " Soldiers Searching Bus Passengers, Northern Highway, Salvador " ( 1980 ), ombres projetées sur un mur , noires sur blanc, les bras levés ou arme à la hanche. La photo provient du portfolio de Magnum "In Our Time 1932-1988 " . La terreur suinte. J'enchaîne sur une salle des horreurs, " Face à l' histoire ", où la video de Sigalit Landau, " Barbed Hula " ( 2001 ), passe en boucle pour son public prostré. Le " Groupe de 13 " d' Eva Aeppli ( Hommage à Amnesty International , 1968 ), personnages disparus, victimes anéanties, assis sur des chaises de jardin, sont les témoins éteints d'une jeune femme nue, dos à la mer sur sable et fond de ciel, qui se mutile inlassablement en faisant tournoyer son hula-hoop - cerceau de fil de fer barbelé, sur son ventre et ses hanches. Je file.

Hommage rapide à Gae Aulenti et son Musée d'Orsay; témoignage capteur, intrigant de Taryn Simon, une épreuve couleur d'une machine à surgeler l'humain, " Cryopreservation Unit, The Cryonics Institute, Clinton Township, Michigan " ( 2008 ), de la série " An American Index of the Hidden and Unfamiliar ". Les couleurs sont blafardes, l'imaginaire tout autant. L'objet, lui, est bien réel. 

Retour à la galerie, et me voilà charmée par l'humour de Karen Knorr, deux grandes photographies couleur encadrées de bois avec plaque de
cuivre, " The Analysis of Beauty ( 1988 ), de la série " Connoisseurs ", et " The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction " (1986 ),qui " ironise sur l'idée du connaisseur comme un expert du regard " . " The Analysis of Beauty " emprunte son titre au livre du même nom du peintre-
graveur et satiriste William Hogarth, 1753 ( Joe Banks copyr. ). Karen Knorr, née à Francfort, vit et travaille à Londres. Citée dans le catalogue " Compostures " , en 1987, elle dit : " Connaisseurs et Collectionneurs des Grandes oeuvres d'Art ont construit leurs demeures et leurs jardins,
choisi leurs tableaux et leur mobilier, selon les règles néo-classiques de la Symétrie et de l'Ordre, des Convenances et de la Beauté, qui assurent une position d'Hommes de Goût. " Chez " elles ", elle figure dans " Muses contre Musées ".

Me voilà dans le " corps slogan ", l'oeil rond face à une vidéo de Marina Abramovic ( 1975 ), où elle se peigne en répétant le titre de l'oeuvre d'une voix monocorde : " Art Must Be Beautiful , Artist Must Be Beautiful ", je passe...M'attarde sur un nu vulnérable et poignant de Marlène Dumas " Labelled " ( 1998 ), médite sur " Lying with the Wolf " de Kiki Smith ( 2001 ), dessin austère à l'encre et mine graphite, entr'aperçoit des bribes de " Meat Joy ", festin peu habillé de corps lascifs et appréciatifs, de Carole Schneeman ( 1964 ), à travers une tribu hilare et très appréciative de pré-adolescents stridents, renonce à comprendre avec le film video cubain d'Ana Mendieta, " Untitled " ( Chicken Piece Slot # 2 ),( 1972 ), d'une femme apparemment nue tenant par les pattes un poulet agonisant, m'approche avec hésitation de l'installation de Gina Pane, sorte d'énorme échelle suédoise d'acier à barreaux verticaux et horizontaux, ceux-ci en fait destinés à l' " Escalade non anesthésiée ", titre de l'oeuvre,( 1970-71 ) - une pensée pour la guerre du Vietnam - , avec panneau de photographies d'une escalade à l'appui, les barreaux horizontaux , donc, étant hérissés de pointes d'acier triangulaires aiguisées et acérées. L'artiste dit dans un extrait publié dans " Gina
Pane, les Revues Parlées, Paris,Centre Pompidou, Colloque international du 29 mai 1996 " : " Je me blesse mais ne me mutile jamais...La blessure ? Identifier, inscrire et repérer un certain malaise, elle est au centre. "

Je m'empresse de circuler. Dans la galerie, un sourire perplexe devant la fiole d'eau de rinçage répugnante de la robe d'Orlan lors de son MesuRage de l'espace Pompidou, un dernier coup d'oeil rigolard au panneau des Guerrilla Girls " Les avantages d'être une femme artiste " comme par exemple " Savoir que votre carrière pourrait prendre son envol après 80 ans " ou encore " Avoir la chance de choisir entre carrière et maternité " , " Avoir plus de temps pour travailler lorsque votre mec vous largue pour une nana plus jeune ", et autres délices marrants de la même veine.

La boucle sera bouclée avec une robe étrange habillant un mannequin, dont la texture, on a beau lui tourner autour, est totalement indéfinissable. Je m'informe. Il s'agit de " Vanitas : robe de chair pour mannequin albinos et anorexique "  ( 1987 ) ,  de Jana Sterbak. Elle est brune et grumeleuse d'apparence et j'apprends qu'elle est en viande de boeuf, très exactement en steacks cousus, remplacés toutes les six semaines pour cause de décomposition. Le but : dénoncer l'hiatus entre vanité et décrépitude physique. Le jour du vernissage la viande est crue, puis elle sèche (pourrit). L'oeuvre s'inscrit dans la démarche de dénonciation de " la condition d'animal humain ". De multiples polémiques furent soulevées lors d'expositions au Canada, l'artiste étant originaire de Montréal, pour cause de gaspillage de nourriture.
   Mon périple m'amène dans une toute autre sphère. Du thème force " Eccentric Abstraction " , je retiendrai beaucoup d'images, dont les plus spectaculaires à mes yeux sont l'énorme botte de paille carrée composée de cure-dents (!) de Tara Donovan, " Toothpicks ", dont je suppose qu'elle porte la date de chaque installation successive, et qualifiée sur le panneau descriptif de " menue corvée ", par l'artiste, j'imagine. Il y a aussi l'arbre de cauchemar rouge sang de Yayoi Kusama, fait de ressorts de lits et de gants de coton, " My Flower Bed " ( 1962 ), qu'elle dit inspiré, comme beaucoup de ses oeuvres, par ses hallucinations.
Mais là où le coeur s'arrête vraiment, c'est avec la fascination , l'émotion ressentie face aux onze grands panneaux de croquis et aquarelle annotés de Louise Bourgeois, " Extrême Tension " ( 2007 ), son dernier travail - si on pense qu'elle est née en 1911 !
- , voyage intérieur dans son propre corps, ses sensations, ses mécanismes, intitulés " The Breathing ", ou " The Pains and Cramps ", et pour le dernier panneau " The Smell of the Hunted Animal " , le corps écorché, imaginé, ressenti, " The Solar Plexus, " The Back Between the Shoulder Blades "... Emouvant au point de la sensation physique transmise. " Lamentations sur les Limitations du Corps ", dit le site Boston.com. Elle même dit : " Racontez votre propre histoire, et vous serez intéressant. N'attrapez pas la maladie verte de l'envie. Ne vous laissez pas duper par le succès et
l'argent. Ne laissez rien se glisser entre votre travail et vous. "

Je la quitte silencieuse en dedans - pour aborder " une chambre à soi ", thème-hommage à Virginia Woolf,  après avoir étudié encore un petit dessin, maisons en élévation, maison à l'escalier extérieur en colimaçon disconnecté en haut et à la base, maison en hauteur à l'escalier métallique improbable.
Le travail de Sophie Calle, " l'Hôtel " ( 1981-83 ), très particulier, envoûte. Travail de sociologie photographique , peut-on dire ? L'artiste, femme de chambre en fonction, notait, photographiait chaque jour les modifications parfois infimes de l'environnement d'une chambre, le moindre déplacement d'objet appartenant aux clients ou pas, pour y lire, comprendre, trouver - une histoire de vie - ? L'oeuvre est poétique, intrigante, profondément humaine, ne répond pas, questionne peu. Sophie Calle avait déjà surpris à la Biennale de Venise de 2007 avec les " Lettres de Rupture ". Un nouvel étonnement, ue dimension narrative étrange, une poésie mystérieuse des traces du vivant. Privé-public-secret-livré-occulté dévoilé. Espaces de désespoir, espaces de cauchemar. " Sans titre " ( 2001 ) de Koo Jeong-A, pièce sans fenêtre, longue , froide , moderne, le sol jonché de déchets, d'emballages, éclairée par des tubes de néon blêmes posés sur une étagère irréelle, unique meuble où les objets miniature se trouvent à l'étage le plus haut, hors de vue, hors d'atteinte, à une hauteur démesurée, où les objets ne font pas de sens. " Chambre 202 " Hotel du Pavot ( 1970 ) de Dorothea Tanning, autre installation inquiétante où la tapisserie du fauteuil et de la cheminée (!) se boursoufle d'excroissances repoussantes, où de hideuses créatures se distinguent dans la pénombre, sur les meubles, tapies ou abandonnées, dans une pièce hors du temps.
Enfin, dans cette " chambre  à soi " , deux photographies remarquables. Correspondant l'une et l'autre à ce que le site officiel de l'exposition définit comme la " nouvelle tendance photographique dite de " mise en scène " , et apparue à la fin des années 1980. "
La première est de Florence Paradeis, " Sans Titre " ( 1989 ), ( de la série 1 : 1988-1989 ). Un jeune couple et son bébé déjeunent dans la cuisine.
Ils sont jeunes, rayonnants, ils " incarnent la norme de la famille occidentale ". Photo haute en couleur, famille sereine apparemment. Il tient la main de son enfant, tout en regardant tendrement sa femme, assise devant lui, qui regarde...le bébé, assis entre eux deux, et qui lui regarde...
au loin, en l'air et devant lui. Les germes de la dissonnance sont diffus, latents sous ce bonheur évident. Chacun son rôle...Le courant circule t-il vraiment ? Sous une apparence d'unité, ne sont-ils que trois individus différenciés ?
La deuxième, plus immédiatement inquiétante, est de Sandy Skoglund, " Radioactive cats " ( 1980 ). Un vieux couple dans une cuisine délabrée, misérable. Partout les chats verts, menaçants, se dirigeant vers le réfrigérateur que la vieille dame entr'ouvre. Omniprésents, on les sent féraux,létaux. Aux Etats-Unis, pays d'origine et de résidence de Sandy Skoglund, cette oeuvre fut souvent interprétée comme " l'aftermath " nucléaire, les retombées de la bombe. Son travail, très proche du fantastique-réaliste et d'un soin de mise en scène extrême, ne ressemble à aucun autre. 

 Je jette un regard sur l'heure.. Ciel ! Il est 20 heures. J'amorce une retraite au galop, encore tant à voir que je n'ai pas pu voir ! Les  " pionnières ", le design, le " mot à l'oeuvre "... Il faudra revenir. Au passage, en courant, j'aperçois une table en plexiglas aux roues de vélo de course, un fauteuil avant-garde génial, trop, trop. Je plante les freins tout de même : distraite, je l'avais manqué,
pourtant il est énorme .
   WHAT BIG MUSCLES YOU HAVE ! En larges lettres rouges, premier plan, et le fond tapissé de texte façon " newsband "défilante, je n'en crois pas mes yeux, c'est le fou-rire ! " My lordship, my lawyer, my baby mogul, my sugar daddy, my pimp, my doctor, my Rambo, my banker, my Popeye,
my landlord, my capo , (!), my pope , (!!!), my ayatollah , (!!!!!!!), my daddy , (!!!!!!!!!!!!!!!), noir sur blanc !
   Je hoquète de rire .
   Barbara Kruger, artiste américaine, peintre et peintre pour agences de publicité, familière du langage médiatique,
" Untitled " (What big muscles you have ! ) ( 1986 ).
   " Barbara Kruger, en reproduisant sur un mode dramatique les stéréotypes de notre idéologie, offre au spectateur des images où les signes renvoient à des modèles de représentation dont nous avons parfaitement conscience, des modèles avec lesquels nous jouons dans une liberté buissonnière toujours renouvelée. Montrer les signes de l'aliénation renvoie à la façon dont nous inventons le quotidien à coup de ruses, d'astuces,et de tactiques de résistance. " ( Wikipédia )

J'attrape les escalators au vol, je me marre, fière de mon sexe, bien moins seule. Je suis une femme, c'est l'heure du dîner, Jean-Marie m'attend, je suis en retard. Va falloir qu'il attende.

samedi 23 mai 2009

La f(o/a)rce de l'art 02 : trop fort!

Une visite à la F.D.A.02...laisse plutôt sur sa faim sur la sincérité de l'ambition affichée par les organisateurs, (et donc les pouvoirs publics, puisque souvenons-nous, nous devons l'organisation de cette "triennale" au voeu du Premier ministre d'alors, Dominique de Villepin, qui souhaitait montrer au monde que l'art français était bien vivant). Non, Madame Albanel, vous n'offrez pas là "un point de vue sur l'art dans son actualité et sa diversité avec un regard ouvert, généreux, et pluraliste", comme vous l'écrivez dans la notice de présentation de L.F.D.A.02. Vous montrez un pan de la création d'aujourd'hui, chez nous. Un pan seulement. Je vous laisse penser que c'est le meilleur, mais ne dites pas que vous avez offert là une image de la création en France, dans sa diversité. Comparez d'ailleurs avec ce qui se montre à la FIAC (et encore la FIAC ne présente-t-elle qu'un miroir bien réducteur). Je pense ne pas sacrifier à l'esprit de polémique en écrivant cela.

Je ne vais pas aller jusqu'à asséner, comme Hugo Arcier sur son blog,   que "L. F. D. A. 02 bande sérieusement mou. Le résultat est déprimant...". Je me retrouverais cependant avec lui pour sauver quelques oeuvres comme l'amas de poubelles fondues d'Anita Molinero, amas auquel on ne peut contester une certaine expressivité, et force, puisqu'on veut à tout prix mettre de la force partout sous les verrières du Grand Palais . Mais cette dame est loin d'être une inconnue, elle travaille depuis plus de vingt ans, est exposée dans plusieurs galeries, et il n'y avait aucun risque à prendre en l'exposant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne soyons pas négatif par principe, et rendons hommage pour commencer à l'objectif affiché par les trois commissaires de l'exposition, Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais et Didier Ottinger, d'avoir cherché à mettre en valeur non l'"art" -avec ses modes, ses -ismes, ses coteries-, mais les oeuvres elles-mêmes...C'était déjà un premier choix, auquel on ne pouvait que souscrire s'il eût été respecté. Mais làs! Il semble qu'ils aient donné au mot "oeuvre" un sens bien précis, en éliminant ou à peu près, les formes traditionnelles comme le tableau, et de la sculpture, au profit des installations, constructions montages scéniques et bricolages de toutes sortes.
Influencés sans doute par la monumentalité du lieu -n'habite pas qui veut l'espace gargantuesque du Grand Palais-, et par les deux expositions qui ont marqué l'endroit de leur empreinte, sans doute pour longtemps, de Kiefer et Serra, ils ont privilégié le monumental, et la dimension, et sont allés demander à un architecte de leur fournir le fil conducteur servant d'écrin à la présentation des oeuvres. C'est un jeune architecte lausannois, Philipe Rahm, qui a été choisi, et qui a habillé de blanc les espaces cubiculaires qu'il a constitués, et qui peuplent la nef. La présentation littéraire qui en est donnée dans les fascicules de présentation en est est légèrement prétentieuse, pour ce qu'elle est en réalité : "géologie blanche"si l'on veut, avec ses techtoniques et son "biotope"...le tout pour décrire de très classiques alvéoles, un peu perdues dans l'immense Palais..Peut-être pouvait-on faire l'économie de cet emballage... 
Sur les oeuvres, ce n'est pas parce qu'on occupe et qu'on tient de la place qu'on impressionne et qu'on a forcément quelque chose à dire, et l'un des "clous" de l'expo, "l'International Kebab" de Wang Du, dont le tour, au lieu de viande, mouline débite et abrase, sur une hauteur d'une dizaine de mètres, une pile infinie de photographies, apparaît comme un truc de plus, au symbolisme bien fade et banal. Pareil pour le cube noir (qui prétend être un simulateur de vol), qui se dandine frénétiquement à quelques centimètres au-dessus du sol, à grand renfort de vérins et de bruits de soufflets de forge. On peine avec lui, et on se dit que Fabien Giraud et Raphaël Siboni, les "créateurs" se sont donné du mal pour pas grand-chose...Une pensée iconoclaste nous vient à l'esprit, bien loin du discours qui plaque les explications : nos deux plasticiens ne viseraient-ils pas le culte rendu à la fameuse "pierre noire", la Kabaa, de La Mecque?  
Au rayon extravagances de la démesure, on notera des pseudo-traces de  griffures de plésiosaure sur un mur de béton à la verticale d'environ huit mètres, censé être un "espace fangeux du Massif central" dues à Virginie Yassef. Mais tout est faux : les traces n'en sont pas bien sûr, le béton n'est pas du béton, mais un vulgaire agglomérat plastique...alors? quel est l'intérêt? Quelle histoire nous raconte-t-on?  Ailleurs, à côté, dans le genre plus soft, nous avons un igloo en glaçons monté par "Le gentil garçon" ( nous avons un slammeur qui s'appelle Grand corps malade, pourquoi n'aurions nous pas un plasticien au doux nom de "gentil garçon"?)..Gentillet, et assez sympa...Il parait que chaque glaçon est unique et différent des autres, "comme dans la nature"...On se fait photographier à l'intérieur, on passe un bon moment à l'abri, mais n'importe quel parc d'attraction offre bien plus, bien mieux fait, plus "pro"...Alors? Quel est le sens? 
En fait, nous avons affaire à d'assez médiocres artisans, même s'ils sont imaginatifs pour décrire leurs oeuvrettes ou artefacts. Un peu plus loin, c'est une certaine dame Véronique Aubouy, qui aime beaucoup le chef d'oeuvre de Marcel Proust à la recherche du temps perdu, et qui a en conséquence pris une décision d'importance historique : elle a décidé de demander à des inconnus de lire devant sa caméra quelques pages du chef d'oeuvre...il en y en a ainsi un peu plus de 3.000 dont les heures et dates d'apparition à l'écran sont minutieusement consignées sur plaques métalisées comme pour un mémorial, se déployant le long du couloir conduisant à la pièce obscure où le proustomane peut entendre anônner par l'un de ces inconnus tirés désormais de l'inexistence par la grâce de Mme Aubouy quelques pages de la recherche : on regarde un peu et on s'en va...Que s'est-il passé? Rien...Tant d'application pour si peu...A moins que...Là aussi, il n'y ait, derrière ce travail appliqué de mémoire, une espèce de dérision de la manie qu'a notre siècle de multiplier les lieux de mémoire et de célébration morbides, culte paradoxal rendu par une civilisation tout entière tournée vers le culte de l'immédiateté et de l'instant? Mon hypothèse est purment iconoclaste et provocatrice et je suis persuadé qu'elle serait rejetée avec horreur par ntore découvreuses de terres vierges de l'imaginaire...On pourrait citer ainsi quelques performances du même acabit, fruit d'efforts considérables  pour rien et l'ennui du spectateur qui, dans le meilleur des cas, se force à l'exercice, au pensum, en faisant semblant de suivre un certain temps les obsessions des auteurs : ainsi voit-on, pas très loin, de notre admiratrice proustienne, un "bénédictin" qui a décidé de recréer un arbre du savoir humain, rien de moins : les murs de la pièce qui lui est consacrée sont tapissés de schémas inspirés d' arborescences informatiques, détaillant dans un souci maniaque de collector  les liens supposés entre des événements intervenus à n'importe quel moment et dans n'importe quel domaine durant les années soixante ou soixante-dix, tous événements rapportés dans des livres rassemblés dans une petite bibliothèque circulaire  occupant le centre de ladite pièce : ces livres ont pour point comun d'être dépassés, sans intérêt..le genre d'ouvrages que vous trouvez dans n'importe quel dépôt-vente, et que vous feuilletez sans vraiment y faire attention. On regarde, on baille et on tourne les talons...Si encore, il y avait là une entreprise franche de dérision, dans le genre de celles auxquelles les pataphysiciens, disciples d'Alfred Jarry, se sont complus il y a plus de soixante ans...Mais même pas. Le travail du bibiothécaire-fou en est un véritable, qui a dû lui prendre plusieurs mois, et si on devait en accoler un autre à l'adjectif qui s'impose face à cete oeuvre titanesque, le dérisoire, on devrait choisir le sérieux...Le sérieux dérisoire. Voila une bonne définition pour nombre de "choses" produites sous les voûtes de verre veinées d'acier du Grand Palais. Ce n'est pas neuf, c'est une tendance de "l'art contemporain" ; chacun peut citer des entreprises de la même veine menées ici ou là.
Les présentateurs de FDA02 font grand cas d'une installation due à Gilles Barbier qui se déploie circulairement : on y devine des formes assez bien dessinées (comme cela devient rare, des artites "A.C" qui savent encore manier un crayon, on le signale), mais pour être franc, et en dépit des très longues explications dispensées, on n'y voit et on n'y comprend pas grand-chose. D'ailleurs pour ajouter à la confusion, l'artiste a pris soin de protéger ses carrés de BD par des verres très réfracteurs de la lumière, afin que le spectateur y voie encore moins. Qu'on ne nous demande plus d'admirer soit, puisque les critères ne sont plus esthétiques, qu'on nous demande plus de comprendre, bon à la rigueur, mais que reste-t-il alors? L'énumération est aussi ennyeuse que la visite elle-même. On peut citer quelques narrateurs de talent qui nous racontent, comme pour un futur scénario de film, des histoires, comme Stéphane Calais qui retrace sur le mode hyper allusif et détourné, la vie d'un artiste juif qui aurait, prétend-t-il, décoré une chambre pour un officier allemand dont il aurait fait la connaissance pendant la guerre...cet artiste aurait, a, existé : la chambre est en fait une ruine en carton pâte, et les murs sont tapissés de dessins- obscènes- dessinés par cet artiste juif à cet officier allemand nazi de surcroît...On voit le rappel des "Bienveillantes"...Je nous trouve bien gentils de regarder passivement de telles billevesées, sans être autorisés à y ajouter nos propres commentaires. Je passe...
Deux exceptions dans ce paysage plutôt désolant: un vrai peintre, Philippe Perrot, qui dépeint des scènes en apparence totalement sans lien mais en fait très construites. C'est plutôt sanguignolent et violent, mais cela existe. Une salle lui est consacrée, et malgré les thèmes de mort, de sang, de meurtres que retracent les tableaux, on y respire. Le tableau ci-dessous n'est pas le plus évocateur, mais il donne une idée de la patte de l'artiste (dont la cote monte rapidement).

Autre découverte, Frédérique Loutz : ce qu'elle présente dans la salle qui lui est consacrée n'est pas très convaincant, mais on sent un certain talent, une façon pressée et intense de dessiner et de peindre. On est en attente toutefois d'une thématique propre,  pour l'instant, à l'exception de la grande composition nommée les Ambassadeurs. ( NB: Une revisite me conforte dans mon appréciation de Frédérique Loutz, dont le grand panneau triptyque nommé ur-nest, et surtout Sado (aquarelle, crayon) est vraiment très riche, pas de cette profusion anarchique -au demeurant assez "sympa" d'un  Fabien Verschaere qui nous déploie des fantaisies style fourre-tout facteur cheval, non d'une vraie richesse.

Je n 'ai pas parlé d'un artiste qui a d'habitude une certaine force d'expression et qui présente ici des sacs plastique plutôt malheureusement disposés, Kadder Attia, parce que justement il ne donne pas du tout, cette fois, sa mesure. Ce sera pour une prochaine fois...
D'autres enfin font de la réptition de recettes éculées. Comme Philippe Mayaux dont les bras mécaniques agitent des panneaux de slogans tantôt révolutionnaires tantôt du genre Ben..le style bobo soixante huitard dont on se demande ce qu'un jeune de vingt ans doit penser, en le regardant...Rien du tout sans doute.

Au final, la Force de l'art 02 n'a pas et ne donne pas la pêche...Et ça se voit, ça se sent. Les visiteurs d'ailleurs, ne s'y trompent pas, que l'on voit errer dans ce grand espace, comme en attente et désemparés. Il faudra vraiment que les organisateurs s'interrogent sur  la formule : plutôt que de renoncer, car l'idée de présenter, en dehors des tendances du marché, les lignes de force de la création artistique en France est à préserver. Mais ils devraient plutôt rechercher les moyens d'être fidèles à l'idée originelle, et que leur impose une exigence déontologique d'impartialité : offrir un reflet aussi honnête que possible de la diversité de l'expression artistique dans notre pays. Quitte à déplaire, en respectant le critère de la diversité et d'une certaine qualité objective (il y a bien le meilleur ouvrier de france, pourquoi n'y aurait-il pas le meilleur peintre, le meilleur sculpteur? Que ne dirait-on pas! Mais il faut savoir accepter les quolibets des imbéciles et des snobs ? Cela passe, non par un retour aux formules d'antan, mais par une nécessaire clarification des "métiers". On voit bien l'absolue nécessité de retrouver une forme minimale de compétence technique qui se perd à grande vitesse. Et permettre, ce faisant, aux artistes de retrouver la voie du dialogue avec leur public : un artiste ne peut créer que pour un autre, et donc pour un public.  Le rôle des pouvoirs publics n'est-il pas en toute modestie, de contribuer à précipiter une évolution de toute manière inéluctable? On ne saurait tabler sur la mort du "grand Art" lorsqu'on est français..Avec le devoir que nous donne, vis à vis des générations futures, notre patrimoine et notre passé...Je crois profondément que le discours que nous tenons dans les autres domaines de l'activité humaine, de la connaissance et de la vie de l'esprit, nous ne pouvons simplement pas ne pas le tenir aussi dans le domaine de l'art. Une manifestation comme "la force de l'art" devrait contribuer à une telle re(con)naissance... 

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