Le nouvel européen

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 20 décembre 2009

Le "sommet de Copenhague": pour l'histoire, le contre-exemple.

Copenhague 2009 restera très certainement dans la Petite histoire (la Grande retenant plutôt les guerres que les Conférences internationales) comme l'exemple parfait de tout ce qu'il faut éviter en matière de négociations internationales. Elle signe aussi, accessoirement et sur le plan de la gouvernance de notre planète, le déclin ( relatif, irréversible, irrémédiable? seul l'avenir le dira...) de quelques grands "rêves post-45", dont les Nations-Unies ou la Construction Européenne, et dessine -pas forcément pour notre plus grand bien d'Européens en tout cas - l'avenir, un avenir façonné par la Chine et l'Inde, les Etats-Unis luttant pour conserver un leadership qui tend à leur échapper progressivement, et désormais bien plus intéressés, dans la poursuite de cet objectif, à nouer des alliances de circonstance avec la Chine, qu'à faire front commun avec les Européens face au reste du monde. Ce qu'on a appelé "l'Occident" est en train de se déliter sous nos yeux.

Le combat écologique, et particulièrement celui du changement climatique, était le combat des Européens, et on allait voir ce qu'on allait voir.

Sans rentrer dans la querelle entre scientifiques sur le caractère "anthropogénique" (=créé par l'Homme) ou non du réchauffement actuellement enregistré (partout? en certaines parties du globe? de combien? quelles parties du globe : les océans, les continents? les masses glaciaires? chacun sait que la réponse n'est pas univoque, et il suffit de lire les documents de la conférence pour se rendre compte qu'un élément central dans l'analyse du phénomène du réchauffement manque, celui des données, données qui restent beaucoup trop fragmentaires en maints endroits du globe, en dépit des engagements pris par les Etats - et cela vaut en particulier pour, l'Afrique, ( pour ne pas parler des masses océaniques ) , on pouvait en effet se demander si cette cause-là était la bonne.

En tout cas, pour la majorité des pays de cette planète, la réponse allait de soi. Et c'était non. Le seul énoncé de l'objectif que s'étaient finalement fixé les négociateurs donne à penser : réduire à deux degrés centigrades l'augmentation prévisible de la température moyenne d'ici 2050. Obligation de résultats et non de moyens...

Malheureusement, on a retrouvé à Copenhague, sur cette question, qui se voulait consensuelle, et qui d'une certaine manière l'était, à un stade de la discussion et des négociations, le bon vieux clivage Nord-Sud, "pauvres contre riches", et les pays moteurs, en tête l'Europe, avec leur intransigeance, et pour l'Europe, son incapacité à exister en tant que telle, à négocier, en dehors des lignes tracées laborieusement auparavant à Vingt-Sept, ont échoué à renverser la tendance, à faire naître un consensus réaliste. Certains, comme la Chine et les Etats-Unis (dans une moindre mesure), ont réussi là une bonne partie de poker menteur. Le pays le plus riche, aussi très gros pollueur, et aurait donc dû se trouver au banc des accusés, avec la Chine qui venait de ravir aux Etats-Unis la place peu enviée de premier Etat pollueur, a réussi, grâce à l'astuce de son Président, à apparaitre comme le grand sauveur du Sommet, en présentant la solution de compromis. Echec tactique, échec stratégique majeurs pour l'Europe. Dont les conséquences n'apparaitront que petit à petit, bien au-delà du domaine de l'environnement.

Le texte finalement agréé par une petite minorité des Etats présents (et par une plus petite minorité encore d'Etats de l'UE, -les "chanceux" qui avaient assisté aux derniere réunions restreintes, soit les "Grands"- ont cru devoir signer , sans concertation préalable à Vingt-Sept) n'est qu'une parodie d'accord. Le projet préparé par la Présidence (danoise en l'occurrence) a été purement et simplement mis de côté, au profit de ce texte, concocté par le Président américain...Personne alors n'a osé s'en plaindre dans les rangs européens...

Quelle mouche a piqué nos grands responsables politiques européens, de choisir un tel terrain pour tester leur force de conviction et d'influence? Cela mériterait une étude approfondie. On ne saurait négliger le rôle (extrêmement pernicieux) d'événements médiatiques à résonance mondiale comme le film d'Al Gore. Mais cela n'a certainement pas suffi. Au sein de l'Union Européenne, chacun des "Grands" avait ses propores raisons d'enfourcher le "tigre climatique". L'Allemagne était en pointe, qui assurait la présidence de l'UE en 2007 et en avait fait une priorité de sa présidence, ayant fait depuis longtemps du combat écologique son cheval de bataille; elle laboure méthodiquement le terrain, notamment sur le plan industriel et économique ("energies vertes", industries des énérgies renouvelables) et institutionnel, avec l'installation du secrétariat de la conférence sur le climat à Bonn, la création toute nouvelle de l'Agence pour les économies renouvelables (ARENA), délocalisée partiellement à Abou Dhabi, mais dont le coeur sera à Bonn également. Le Royaume-Uni a fait chorus, afin de peser dans le débat interne des Etats-Unis en période pré-électorale, la France a emboité le pas avec Sarkozy, tout à son propre agenda politique (récupérer le potentiel de voix des Verts, pour désarticuler la gauche dans la perpective des régionales de 2010, anti-chambre des présidentielles de 2012).

Et puis, après la désillusion de l'échec du projet de Constitution, il fallait bien créer de l'empathie et se rassembler : le climat était un thème consensuel (au départ, pas à l'arrivée, comme on l'a vu lors du Conseil européen de juin 2009, où il a fallu assouplir le cadre initial des réductions fixées pour tenir compte des exigences de pays qui, comme la Pologne (ou l'Allemagne), sont de gros brûleurs de charbon, voire, horribilie dictu, de lignite). On retrouvait même, grâce à ce thème fédérateur, des accents intégrationnistes perdus depuis longtemps, comme Gordon Brown qui découvrait, à peine arrivé aux affaires, une ferveur européenne nouvelle pour saluer l'implication de l'Union dans ce domaine ("le climat refera l'Unité de l'Europe"). Petit à petit en effet, et bien que cela ne figurât point en tant que tel dans les traités fondateurs, le domaine de l'écologie était devenu un domaine à forte composante communautaire (compétence mixte Commission/Etats), et nul n'oubliait qu'à la Conférence sur le climat de Kyoto en 1997, c'était l'UE qui était apparue en pointe sur la question, que c'est l'UE qui avait été à peu près la seule à mettre en place le "marché du carbone" prévu par le protocole de Kyoto (les pollueurs- essentiellement les industriels, mais pas les agriculteurs- négocient des droits d'émission de carbone qu'ils peuvent céder à d'autres - par exemple des pays en voie de développement, qui peuvent ainsi financer des actions de reforestation, ou de lutte contre les émissions de CO2) . L'UE s'est ainsi créé sa propre urgence, en dramatisant, d'abord en son sein pour fixer des objectifs ambitieux de réduction des émissions de CO2, à l'extérieur ensuite, l'enjeu climatique, et en faisant de la 15ème réunion de la Conférence sur le climat, qui devait se tenir à Copenhague, en décembre 2009, LE grand rendez-vous climatique qui devait marquer un nouveau pas en avant dans la réduction des émissions de carbone et pourquoi pas, sauver la planète...

L'heure des bilans, des révisions déchirantes ne semble pas encore arrivée au sein des Vingt-Sept. Pour le Conseil environnement de l'après Copenhague, le 22 décembre, on a manifestement choisi de calmer le jeu. La présidence suédoise, qui vit des dernières heures, avant de passer le flambeau à l'Espagne, a publié un communiqué qui choisit le volontarisme positif. En l'absence de version française (eh oui, on en est rendu maintenant à Bruxelles au fait que les communiqués de presse ne sont même plus traduits en français), voici le texte anglais : "The EU strives for an agreement that is legally binding for all parties and sufficiently ambitious to limit global warming well below 2o C compared to pre-industrial level by reducing global emissions by 50% by 2050. The Copenhagen Accord is a first step which involves most parties and gives basis to reduction commitments, financing, MRVs and fight against deforestation. The climate change challenge has not diminished and further work should follow a tight time schedule with clear deadlines and the EU should continue to offer ambition and leadership. To this end, it is necessary to review, assess and learn from the meeting in Copenhagen. It is important to build on the progress made in the UNFCCC negotiations during the last years, including the COP 15.

Une question (subversive) : avec le traité de Lisbonne en vigueur depuis peu, y aurait-il eu quelque chose de changé dans les négociations de Copenhague, du côté européen? Aurions-nous été plus crédibles, plus écoutés des Chinois, des Indiens, des Américains? La seule réponse réaliste est qu'au lieu de cinq "Européens" lors de l'ultime marchandage de la nuit du 18 décembre, aux côtés de Barroso, Sarkozy, Merkel, Brown, du Président suédois, on en aurait eu deux de plus : le Président du Conseil européen (le Belge au nom imprononçable ), et très certainement la Haute Réprésentante aux affaires extérieures, la Britannique Catherine Ashton...Mais la voix européenne n'aurait pas été plus audible, faute pour l'un ou l'autre de ses représentants patentés (les institutionnels comme Barroso) ou auto-proclamés (Merkel, Brown, Sarkozy) de pouvoir s'exprimer avec autorité et "au nom de ..". Voilà Lisbonne. Deux couches de plus au mille-feuilles, c'est à peu près tout, car l'accroissement (positif ) du nombre des sujets pour lesquels une décision prise à la majorité qualifiée et non plus à l'unanimité suffira, est dans les faits contournée par la montée en force du Conseil européen, réunion intergouvernementale des Chefs d'Etat et de Gouvernement, qui se réunit de plus en plus souvent, et où les décisions sont prises à l'unanimité. Il suffira à un Etat ne voulant pas d'une décision de choisir de l'évoquer au Conseil européen pour que l'unanimité redevienne la règle.

Relisons les objectifs que l'UE s'était donnés pour Copenhague , lors du dernrier Conseil européen le 11 décembre (et on savait déjà alors que les choses seraient très loin d'être faciles): "Toutes les parties doivent tout mettre en oeuvre pour qu'un accord planétaire, global, ambitieux et politiquement contraignant soit dégagé à Copenhague, couvrant l'ensemble des composantes du plan d'action de Bali et fondé sur les éléments essentiels du protocole de Kyoto. L'accord qui sera dégagé à Copenhague devra impérativement faire appel à des normes internationales transparentes et définies d'un commun accord pour la mesure, la notification et la vérification, afin de garantir la transparence et le respect des engagements, des actions et du soutien. À cet égard, l'Union européenne soutiendra les efforts visant à renforcer la gouvernance internationale en matière d'environnement. Cet accord devrait conduire à la mise au point d'un instrument juridiquement contraignant de préférence dans les six mois qui suivent la conférence de Copenhague, pour la période commençant le 1er janvier 2013". ... Si Copenhague pouvait conduire les Européens à adopter une vision plus réaliste des limites de leurs moyens, et surtout des obstacles politiques et institutionnels qui enserrent et gênent leur action globale en tant qu'entité organisée , ce serait déjà un progrès. Car il ne s'agit pas d'être défaitiste et de simplement constater les faiblesses et les manques. Il faut tirer les conclusions qui s'imposent. Les effets de manche de tel ou tel leader européen s'imaginant être assez puissant ou assez influent pour peser tout seul sur le cours des choses n'y feront rien : il ne remplacera pas l'action collective, organisée de l'Union Européenne (et l'annonce toute récente du président Sarkozy de tenir à Paris une conférence de relance de Copenhague -en mars prochain, relève une fois de plus de cette bonne vieille méthode de l'instrumentalisation dont nos leaders politiques ont toujours été coutumiers vis à vis de l'Union Européenne). Un "groupe des Sages" est en train de plancher en ce moment sur l'avenir de l'Union : avec la crise financière et économique et Copenhague, il a de quoi nourrir ses réflexions critiques sur le fonctionnement actuel de l'Union, ses dérives vers l'intergouvernemental (qui signent à terme son arrêt de mort en tant qu'organisme efficace et crédible d'organisation des peuples européens, il faut en être conscients). Nous n'éviterons pas un vrai débat sur les fins de l'Union Européenne, malgré les discours de politiques "sur l'Europe des résultats, des avancées concrètes".

Faute de quoi, d'élargissements en élargissements ( tout élargissement sans approfondissement concomitant n'aboutit qu'à la dilution...Ce fut longtemps la doctrine française) , d'accrocs des uns et des autres -et spécialement les Grands-aux règles élémentaires de fonctionnement de l'UE, d'absence de solidarité basique, qui fait qu'un pays de l'UE en situation de catasrophe doit être secouru (et nous avons deux Etats membres en situation de quasi faillite en ce moment, la Lettonie et la Grèce), les forces centrifuges l'emportreront fatalement.

Quant à la négociation sur le nouveau Protocole devant remplacer celui de Kyoto, qui vient à échéance en 2012, il y a de fortes chances qu'elle sorte bien mal en point de l'exercice de Copenhague *: on voit mal en effet comment il sera possible d'imposer des mesures plus sévères et contraignantes en matière d'émission de gaz à effet de serre, que celles qui figurent dans le dit Protocole. Une négociation internationale, est, comme une guerre, le champ clos de rapport de forces, avec des gagnants et des perdants (l'idéal étant que chacun n'ait pas l'impression ni d'avoir vraiment gagné ni d'avoir tout à fait perdu). Ceux qui ont gagné à Copenhague sont les pays qui, comme l'Arabie séoudite, représentent des intérêts bien précis et estiment pouvoir continuer encore longtemps à vivre de leurs réserves fossiles, ou comme la Chine, ou encore d'autres, plus discrets, comme l'Indonésie, la Malaisie, ou même l'Australie, qui pourront continuer à déforester en toute (relative) impunité. Etablir un nouveau rapport de forces favorable à de vraies mesures en faveur d'un usage plus raisonnable de nos ressources naturelles ne sera pas facile.

Une autre réflexion d'ordre méthodologique cette fois (et là le diplomate que je suis, généralement plutôt critique vis à vis de mes collègues, et de leurs travers, resurgit) : Copenhague n'a pas été préparé comme l'est une conférence diplomatique ordinaire. Les ministères des affaires étrangères n'ont pas joué de rôle moteur dans la préparation, et les Etats ont plutôt mis en avant leurs experts environnementalistes, leurs fonctionnaires de la branche (lorsqu'ils en avaient), et les équipes rapprochées des Présidents et chefs de gouvernement, vers la fin. Le secrétariat en charge de la préparation est celui d'une conférence de suivi d'une convention-celle de 1992 sur le climat- donc une équipe restreinte ; aucune organisation internationale n'était derrrière avec sa capacité logistique : d'où peu de moyens finalement, peu d'expertise en matière de négociations, et cela s'est senti jusqu'à la fin. Les chefs d'Etat sont arrivés à Copenhague, avec une série de questions non résolues, et c'était, dans ces conditions, l'échec à peu près garanti, sauf miracle (qui n'avait aucune raison de se produire, l'urgence n'étant pas au coin de la rue, et les Etats ne consentant à des décisions qui les gênent-puisque, fatalement, elles restreignent leur liberté d'action- que sous l'empire de la nécessité) . L'Onu en tant qu'institution, n'avait pas la première main sur le dossier, et on lui a fait porter abusivement la responsabilité de l'échec. Il suffit de lire l' Accord de Copenhague pour constater l'impréparation dont il est le résultat : à peine une page et demie d'engagements fort vagues, pas d'adoption formelle des nombreux textes préparés en amont et qui devaient être avalisés par la conférence...Travail bâclé, diront les experts! En général les diplomates s'arrangent pour limiter le nombre des sujets non résolus à un ou deux, sur lesquels les "Chefs" auront à trancher. Là on était très loin du compte, même à quelques jours du Sommet (qui n'en n'était pas un au sens technique du terme). C'est là, quand ils ne sont pas vraiment aux commandes, que l'utilité des diplomates apparaît "en creux" ...

Et on peut relire les propos -fort sages- de M. Blocher (eh oui M. Blocher, le père de l'infâme UDC- qui vient de s'illustrer dans le réferendum sur les minarets en Suisse)- mais qui a écrit un texte judicieux sur l'abus des négociations directement menées par les plus hauts responsables politiques dans le monde d'aujourd'hui. Dans la guerre, les généraux ne sont pas en première ligne, mais en retrait pour avoir le recul nécessaire à la maîtrise de leurs choix stratégiques et tactiques. Il en va de même en diplomatie, poursuit notre homme d'affaires suisse : j'y renvoie le lecteur...Sans vouloir cautionner en quoi que ce soit, pour le reste, les propos et pensées du Monsieur!

  • : à signaler un article très court et très synthétique sur le site de la Documentation française, quant aux enjeux concrets et précis de l'étape de Copenhague, dans le processus fort long et complexe, de la négociation sur le climat.

samedi 8 août 2009

Comment va, et où va l'Europe?

Au lendemain du premier anniversaire de la guerre russo-géorgienne, stupidement lancée et illico perdue par le Président Saakashvili, de la médiation européenne plutôt réussie, après une crise financière et économique où la prestation de l'Europe a, à l'exception du rôle joué par la Banque centrale européenne- elle, été plutôt ratée, au lendemain d'élections européennes peu suivies par les électeurs, où la gauche n'a nulle part su tirer parti d'une crise sans précédent, où les Chefs d'Etat ont décidé dans la foulée de reconduire le président de la Commission pour 5 autres années, enterrant ainsi toute ambition pour l'institution centrale de l'UE, à l'avant-veille du referendum irlandais qui va décider de l'avenir du Traité de Lisbonne*, au moment où l'Islande, en banqueroute (frauduleuse) décide, pour se faire renflouer, de solliciter l'adhésion à l'UE, après l'avoir obstinément refusé pendant trente ans, il est peut-être temps de s'interroger sur le sort de l'Union. Comment va-t-elle, et où va-t-elle? Il n'y a absolument pas lieu de pavoiser. Même, à en croire Le Monde**, et aussi selon d'autres échos, un ministre payé si je puis dire pour être optimiste, M. Lellouche, le secrétaire d'Etat aux affaires européennes se dit "sceptique" sur les résultats du référendum irlandais, et, partant sur la suite.

Les responsables politiques se gardent bien d'analyser au moins publiquement les implications et conséquences catastrophiques de la crise pour l'Europe. Le dogme fondamental de la construction européenne, a été le libéralisme à tout crin, la croyance -aveugle- dans les vertus du marché***, la lutte contre le "protectionnisme"' avec l'ouverture des marchés, et dans tous les domaines, la destruction systématique de services publics qui fonctionnaient pourtant efficacement,  l'affaiblissement des Etats. Ce dogme, ne nous le cachons pas, a été frappé à mort avec la crise. Chacun le sait, ceux qui sortiront renforcés de la crise, auront été ceux qui auront su définir de nouvelles priorités industrielles et y consacrer les moyens nécessaires. L'Europe, avec ses 27 Etats, chacun tirant de son côté en fonction de ses interêts purement nationaux, n'a pas pu jusqu'à présent définir un plan de sortie de crise crédible. avec des objectifs clairs, et elle ne le fera pas. Les forces centrifuges ne pourront arithmétiquement que s'accroître, Surtout si l'objectif de l'élargissement à tout va continue comme devant. Personne n'a osé dire tout haut que la crise créait, à cet égard, un nouveau paradigme, et la mécanique "infernale" continue sur sa lancée. La France avait essayé d'ouvrir un front alternatif, avec la Turquie. Mais ce combat, comme d'autres****, peut maintenant être considéré comme perdu : de nouveaux chapîtres de négociation entre l'UE et la Turquie ont été ouverts, y compris sous présidence française; le partenaire turc a donc compris que les Français n'étaient pas sérieux  dans leur refus, et la France n'a pas cru devoir ou pouvoir s'opposer à l'opinion majoritaire des Etats membres, et indiquer précisément les contours de ce que serait l'autre voie à proposer à la Turquie.  Plutôt que de prendre le problème à bras le corps, nous préférons attendre...Tactique bien française : nous venons d'en voir les effets ravageurs dans la question du remboursement des aides illégales versées par l'Etat aux agriculteurs, question sur la table depuis des années et qui, à force de n'être pas traitée, a fini par s'imposer dans l'agenda avec le couperet des voies de droit.  

A terme, il faut en être conscient, c'est le noyau dur de la zone euro, qui risque l'implosion : la poursuite d'une politique monétaire, budgétaire, sociale  laxiste de la part d'un membre clé de la zone, la France, constitue une menace mortelle pour le "vouloir vivre ensemble" des membre de l'Eurogroupe. Tôt ou tard, qu'elle en fasse le choix conscient ou non (personnellement je n'exclus pas du tout la première hypothèse, en voyant le grand large pris par les milieux d'affaires allemands et le soutien dont ils bénéficient de la part des dirigeants politiques), l'Allemagne se lassera d'entretenir nos  "frasques". Dès à présent, l'eurogroupe n'a pas saisi l'occasion de la crise pour se renforcer en une véritable instance de gestion politique; le geste du Président Sarkozy de convoquer un Sommet des pays de l'euro est resté sans lendemain, les égoismes nationaux ont repris le dessus. Toute velléité d'unifier la représentation des pays de l'Euro au sein des institutions financières, et en particulier au sein du FMI, au risque de réduire à des gestes symboliques l'ouverture du capital du Fonds aux "nouveaux acteurs" comme la Chine, l'Inde et le Brésil, a été tuée dans l'oeuf par le refus des grands partenaires comme l'Allemagne et la France : un siège unique des pays de l'Euro en aurait fait le premier participant du Fonds en termes de voix et donc d'influence, en détrônant le dollar, mais cela aurait signifié la fin du droit de parole des Etats : selon les propos du ministre Peer Steinbrück, "on ne paye pas pour laisser les autres s'amuser à votre place". Une formule de compromis, comme celle qui prévaut à l'OMC où c'est la Commission qui parle au nom des pays de l'UE, bien que ceux-ci conservent leur siège, eût pour l'Eurogroupe été aussi envisageable, mais cela supposait l'acceptation du principe d'une discussion sur le sujet, ce qui n'a même pas été le cas. Les périodes de crise permettent parfois de précipiter des décisions qui traînaient : il n'en a pas été ainsi.

Ayant tous ces éléments à l'esprit, on ne peut qu'être pessimiste pour la suite. L'affaiblissement de l'influence de la France dans l'ensemble du processus décisionnel européen, dans les idées lancées à Bruxelles est, malgré les initiatives du Président Sarkozy durant la présidence française, spectaculaire. La politique énergétique, trompétée à grands renfort d'annonces publicitaires comme la décision sur la liaison gazière Nabucco, n'est qu'une piètre série d'échecs et de demi-mesures, et fait fi d'une politique à long terme reposant sur de vrais accords à long terme des grands opérateurs publics ou semi publics européens avec des fournisseurs stables et diversifiés. Ces outils qui existaient il y a encore peu de temps ont disparu du paysage européen.

Il faut en être conscients, en sachant que le déclin français, qui se traduit aussi par un fort déficit de reflexion sur l'avenir de l'Europe de la part des dirigeants français, signe aussi le déclin d'une certaine conception de la construction européenne.  

*: quand on pense, qu'après tout ce que ces Irlandais se sont permis, et ont finalement obtenu dans les négociations avec les 26, aucune voix en Europe ne s'est élevée pour dire que, quel que soit le résultat, "les autres", ceux qui avaient ratifié Lisbonne, continueraient sans l'Irlande, (ce qui serait tout de même un argument de poids pour les électeurs irlandais le 2 octobre), on a du souci à se faire sur "l'affectio societatis" qui unit les Etats membres, et finalement sur l'avenir.

**= du 8/8/09  

***= au point d'avoir fait reposer la politique de réduction des gaz à effet de serre sur une " une usine à gaz" : la création d'un marché des "droits à polluer"..ce qui est tout de même un comble..heuresuement ça ne marche pas!

****: comme l'Union pour la Méditerranée

samedi 6 juin 2009

J-1 : élections européennes : quel enjeu?

A la veille du septième scrutin européen (1979 : 1ère élection au suffrage universel, 1984, 1989, 1994, 1999, 2004),  on retrouve toujours les mêmes traits caractéristiques des campagnes européennes : l'opinion se dit mal informée, peu intéressée, les partis en lice font des promesses sur une information renforcée de leurs candidats une fois élus, les "anti" ayant le haut du pavé face à des pro un peu mous et confus, qui ne disent pas précisément ce qu'ils ont en tête ...

En réalité, rarement, une campagne aura été aussi terne, dépourvue de véritables enjeux et débats politiques sur l'Europe, tout entière tournée sur les questions franco-françaises. En cherchant bien, on trouve deux thèmes : le "rosé" et la position face à la Turquie...avouons que c'est un peu mince.

L'UMP a choisi de faire de ce rendez-vous électoral, un référendum sur le Président Sarkozy, avec l'alibi de la présidence française (pas très mobilisateur, reconnaissez-le, de vendre un produit ayant dépassé la date de péremption..la prochaine présidence française revenant dans une quinzaine d'années...). M. Barnier, tout entier à son rêve de redevenir Commissaire à Bruxelles, s'est prêté à cette mascarade, dont le seul but aura été de mieux préparer dans l'opinion les thèmes de la campagne de Sarkozy pour 2012. Le PS, seule opposition crédible possible au niveau européen, a commis une erreur stratégique majeure, en faisant de la campagne un "TSS", tardivement converti en TSB, "Tout Sauf Barroso".  Et ne parlons même pas de Bayrou qui a dilapidé en quelques semaines l'héritage européen du courant démo-chrétien, sa famille de pensée d'origine : plus qu'une erreur dans son cas, une trahison métaphysique, et la réaction de Daniel Cohn-Bendit sur un plateau de télé avait tout d'une prophétie le concernant (NB : j'ai conscience d'être quelque peu injuste, face à un parti qui a, régionalement, de bonnes listes et a nationalement élaboré un bon programme; mais il faut voir la très grande diversité des listes, établies au gré des choix personnels du Président pour les têtes de liste, et le complet décalage avec les orientations du parti auquel se rattache le Modem au Parlement européen, l'Alliance des libéraux et des démocrates européens, ALDE-et c'est là que réside l'imposture car ce qui compte au PE, ce sont les choix des partis européens). Les seuls qui soient sortis à peu près intacts et fidèles à des convictions et des compétences reconnues en matière européenne sont les Verts, mais ils sont restés très en deça dans la dénonciation des périls et des menaces planant sur la construction européenne.

Car, de ce point de vue, l'heure est grave, très grave. 

Vu la situation économique mondiale, catastrophique, vu l'état de l'Union-tout aussi catastrophique- ce simple fait, l'inconscience de la part des pro-Européens sur les risques pesant sur l'ensemble du projet européen est des plus inquiétants.

Il aurait dû y avoir au moins un sursaut de ceux qui croient encore à l'idée européenne, afin de défendre ce qui peut être défendu, de s'entendre sur quelques idées force, sur un socle commun.

Le rendez-vous électoral aurait pu en particulier être l'occasion de dresser un bilan des trois principaux événements intervenus en Europe depuis la précédente élection, qui ont été, chacun dans leur domaine respectif, autant d'enjeux fondamentaux, et de défis plus ou moins bien relevés, et d'en tirer les leçons pour l'avenir : l'élargissement aux Douze pays d'Europe centrale, l'avortement de la constitution européenne, la crise. Aucun parti ne l'a fait sérieusement.  

Il n'est pas utile d"épiloguer longement sur le déni cruel apporté par la crise financière et économique à ce qui est, pour l'UE, devenu un dogme : la construction européenne par le marché unique, un "marché" débridé envahissant tous les secteurs de la vie sociale. La seule institution qui apparaît comme ayant joué un rôle positif et protecteur durant ces périodes de tempête est la Banque Centrale Européenne. Elle a effectivement permis d'éviter, par son action aux niveaux à la fois global et mondial et européen extra et intra-communautaire  que les pays de l'UE  connaissent la catastrophe financière et monétaire, dans un climat de panique qui aurait certainement mis très gravement à mal l'ensemble des rouages du marché unique. Aucun responsable n'a beaucoup insisté sur ces risques dont la Banque de Francfort nous a  préservés, parce que cela aurait trop mis en lumière nos propres faiblesses et désordres nationaux, mais chacun peut se remémorer les périodes difficiles comme la première ou la deuxième crise pétrolières qui ont tué dans l'oeuf les premières tentatives de régulation des monnaies européennes. Mais personne n'a non plus profité de ce drame vécu "en live" pour faire le retour d'expérience et, comme le Président de la BCE, M. Trichet, est un homme discret, il est aussi resté très gardé sur ce qu'il faudrait changer pour faire de la BCE un acteur central des économies des Etats européens, les solutions à apporter, et l'accroissement possible du rôle de la Banque pour en faire une véritable banque centrale dont la première mission est d'être un outil au service de la monnaie- et de l'Etat d'appartenance. La Banque centrale européenne, rappelons-le, ne peut rien faire pour les Etats : ses seuls interlocuteurs sont les acteurs privés du système financier. ..même si à son directoire, ce sont les directeurs de banques centrales qui siègent! Rien sur cette évolution indispensable...Il y a eu la grande tourmente financière, les réunions au sommet, le G-20, des engagements pris. Mais de tout cela l'UE en tant que telle a été cruellement absente, alors même que la BCE s'activait pour sauver ce qui pouvait l'être du désordre financier international. Plus de deux mois après le Sommet de Londres, et à moins de deux semaines du Conseil européen (qui sera présidé-c'est un comble!- par un homme profondément hostile à l'Europe telle qu'elle s'est construite en trente ans, le Président tchèque Klaus), on ignore toujours quelles seront les mesures que prendra l'Union vis à vis de son propre système financier pour accroître les indispensables contrôles de la machinerie financière, si ce sera du chacun pour soi, ou la mise en place d'un dispositif commun (ou unique, les deux variantes, avec d'autres, sont sur la table). Qui nous a parlé durant le campagne de ces sujets vitaux pour l'avenir de l'Europe?

Quant à la réponse européenne à la crise dans ses aspects multiformes, elle a été inexistante, en tant que telle. L'addition des mesures nationales présentée habiblement par le Président de la Commission, M. Barroso, comme un Plan européen anti-crise, n'en était pas. C'est une occasion historique qui vient ainsi d'être perdue; elle ne se retrouvera pas de sitôt.

Des leaders politiques à la hauteur du défi en eussent tiré parti pour faire avancer l'Europe, la réinstaller solidairement et solidement en tête dans la course indutrielle et technologique, dans l'esprit de reconquête dont la stratégie de Lisbonne a pu donner l'idée naguère. Toutes choses égales d'ailleurs, un Mitterrand avait su profiter de la chute du mur, de la réunification allemande, pour arracher à Kohl la monnaie unique. Personne, parmi les leaders européens qui comptent, n'a été en mesure de proposer à l'Europe, durant ces heures exceptionnelles, un plan de sauvetage économique -et social-digne de ce nom, avec des objectifs ambitieux et de nouveaux instruments financiers correspondants (quand on voit avec quelle gourmandise les marchés, convertis par force et pour un temps seulement aux délices des obligations, "avalent" en ce moment n'importe quel emprunt public, on se dit : quelle occasion perdue pour l'Europe qui, si elle avait lancé un super-Emprunt -de l'ordre de cinq cents milliards d'euros en plusieurs tranches annuelles qu'elle n'aurait eu aucun mal à mobiliser car sa signature, garantie le cas échéant par la BCE, qui a garanti bien plus et pour de bien moins bonnes signatures, valait plus que de l'or en ces temps déraisonnables -, pour financer, par des outils directement opérationnels, et ne transitant pas par les Etats, des projets industriels structurants, aurait pu se donner les moyens d'une vraie politique industrielle). Cela nécessitait, c'est vrai, de passer outre aux règles admises, y compris de déroger aux traités existants, par exemple pour convenir à côté du volet industriel de la crise,  d'une aide européenne harmonisée -temporaire- pour les "victimes de la crise". Mais à la guerre comme à la guerrre, et on a  bien vu que lorsqu'il le faut, même les règles les plus absolues, comme celles du Pacte de stabilité ou sur l'interdiction des aides publiques, admettent des entorses -dès lors qu'elles ont la faveur d'une majorité d'Etats.  Un Delors au mieux de sa forme, épaulé par des dirigeants conscients des périls aurait peut-être pu  convaincre l'inévitable bloc de prudence et de méfiance atavique allemande, d'accepter un tel plan, tablant sur l'état réel de l'économie allemande, et notamment du système financier et bancaire, dont on découvre avec retard qu'il a été le plus atteint des systèmes bancaires continentaux. Une occasion qui aurait pu permettre, les opinions y étaient prêtes, de grandes mesures de relance industrielle, comme cela a été fait en Chine, ou aux Etats-Unis. Un temps précieux a été ainsi perdu, et l'Europe va traverser la crise dans de bien mauvaises conditions.

En tout cas, le citoyen, qui réfléchit, se sera dit: l'Europe, sauf l'euro, n'aura rien fait pour nous.

Sur un autre sujet fondamental, car il détermine l'avenir, l'élargissement, qui a tiré durant la campagne les leçons du séisme que fut en 2004, l'entrée sans préparaton adéquate dans le club de dix nouveaux membres, avec une culture politique, des intérêts géostratégiques tout différents (on l'a vu dans le conflit entre l'Ukraine et la Russie), puis avec un décalage de deux ans, de deux autres nouveaux membres? Il est clair que l'on ne fait pas les mêmes choses à 6, à 9 ou à 27 : en s'élargissant, l'UE ne modifie pas seulement son espace, mais aussi sa nature. Jusqu'au dernier élargissement, nous, Français, étions encore au centre de l'espace européen. Ce n'est plus le cas. Notre influence s'est diluée, comme le prouve anecdotiquement le fait que la langue française ait cessé dans les faits d'être utilisée par les délégations lorsqu'elles s'expriment en public dans les enceintes bruxelloises. Est-on sûr que nous ayons intérêt à ce Drang nach Osten perpétuel? Que les Allemands -l'industrie allemande-y ai(en)t, eux intérêt, c'est sûr. Pour nous, c'est beaucoup moins évident. Le débat se focalise sur la Turquie, mais il pourrait aussi s'ouvrir sur les autres candidatures : pourquoi accepter par principe l'entrée des pays balkaniques? Quel est notre intérêt, à nous Européens, d'avoir à tirer à bout de bras  perpétuellement des économies très désarticulées, qui ne rejoindront pas avant plusieurs dizaines d'années les standards de vie européens? Ne doit-on pas, avant toute nouvelle adhésion, donner des signes tangibles de notre vouloir vivre ensemble? Et l'objectif de l'harmonisation sociale, avec la fixation de standards sociaux,  n'est-il pas un élément déterminant, au moins autant que le marché unique, de ce vouloir-vivre, en même temps qu'un moyen de lutter contre les concurrences sauvages, et les délocalisations?

Le vieux slogan de la diplomatie française "pas d'élargissement sans approfondissement", nous l'avons oublié. Redisons-le clairement. Tirons en les conséquences. Vendons-le de manière convaincante aux autres Européens. Ce qui suppose que nous ayons des idées sur l'avenir de l'Union, sur ce qu'elle doit apporter en termes d'avantages, de facilités dans la vie quotidienne des Européens. Des idées originales. Comme celle de faire vraiment l'Europe des citoyens, qui est en panne, comme chacun sait, et surtout depuis le rapport Lamassoure,  une Europe qui donne à ses citoyens des droits (et aussi des devoirs) nouveaux, et qui est très loin d'être une réalité. Et si ça déplait à quelques partenaires, aux Suédois par exemple, ce n'est pas très grave. . Si nous avons un langage clair, honnête, et surtout constant, les autres apprendront à s'en accommoder.

L'autre défi, très lié au précédent, celui de la réforme institutionnelle et de l'adaptation de l'UE à ses nouveaux défis, le bilan de ces cinq dernières années n'est pas glorieux. le débat constitutionnela laissé des traces profondes. Le replâtrage de Lisbonne, n'est même pas garanti. Se développe parmi les dirigeants européens un scepticisme sur la validité juridique des engagements pris, qui laisse présager de nouvelles déconvenues, de nouveaux reculs. Or l'Europe, c'est "zéro divisions", elle ne tient que par la force du droit, et donc du respect des règles convenues ensemble. Les Irlandais qui s'étaient engagés à organiser un nouveau referendum sur le traité de Lisbonne avant l'été, ont obtenu un nouveau délai, et nul ne sait s'ils tiendront l'échéance promise de l'automne. Pour obtenir un consentement, -mol consentement-,  du Premier ministre irlandais, les Vingt-Six ont pris sous Présidence française des engagements qui les conduisent à violer les dispositions existantes sur de nombreux points, à s'engager à ne jamais rien décider en termes d'harmonisation fiscale et sociale sans que ce soit à l'unanimité, allant au-delà des dispositions déjà très restictives du Traité de  Lisbonne dans ces  domaines essentiels. Les Vingt-Sept ont, au Conseil européen de décembre dernier, toujours sous présidence française, -eh oui, Monsieur Sarkozy, sous votre présidence!- d'emblée passé outre une disposition fondamentale politiquement du futur traité de Lisbonne. Et il vaut la peine de le rappeler, à la veille des élections européennes : "ils" ont tout simplement décidé que le prochain président de la Commission serait désigné- pour un nouveau mandat de cinq années- selon les anciennes règles, c'est-à-dire exclusivement par les Chefs d'Etat et de gouvernement (avec une confirmation de forme par le Parlement), alors que le nouveau Traité prévoit que le Parlement européen élit ce dernier sur proposition du Conseil (qui décide à la majorité qualifiée, ce qui empêcherait théoriquement la répétition du veto de M. Blair à la candidature, soutenue par Français et Allemands de M.Verhostatt Président en 2004)...ce qui change tout. Une solution honnête et "européenne" eût consisté à prolonger du temps nécessaire le mandat de M. Barroso, jusqu'à ce que les règles nouvelles s'appliquent...Pour le coup, c'est là que le terme d'"arnaque" trouve sa juste acception! De la sorte, les Chefs d'Etat pourront compter sur un Président reconnaissant qui sera leur obligé...Aucun risque d'agitation "fédéraliste" de la part de la Commission pour cinq années. Accessoirement, la prolongation de M. Barroso est une victoire britannique, M. Brown ayant été l'un des premiers à lui apporter son soutien public pour un nouveau terme. Les Anglais font tout avec méthode : après avoir dit non en 2004, ils auront été les "faiseurs de roi" en 2009. Ils préemptent en quelque sorte la position dont ils savent bien, eux, qu'elle est stratégique.   

Quel homme politique, lorsqu'il présente ses projets sur tel ou tel sujet européen, a le courage d'aborder la question sérieusement, c'est-à-dire aussi en renseignant l'électeur sur les positions des autres Etats, clé de toute décision, puisqu'il se trouve malheureusement, que la France n'est qu'une sur Vingt-Sept. Nous continuons de parler de l'Europe comme si nous étions seuls à la faire... Comment voulez vous que les citoyens nous prennent au mot?     

Avec un tel bilan, avec de telles occultations de la part des hommes politiques, à quoi peut-on s'attendre au soir des élections? Pas à grand-chose de très enthousiasmant, peut-on craindre.

Abstention recordrésultats records aussi des listes anti-européennes (dont les élus ne vont pas cracher sur les émoluments qu'ils recevront de la part de cette Europe qu'ils vilipendent), reconduction de la situation actuelle d'absence de claire répartition entre une majorité et une opposition grâce à l'entente entre les deux grandes formations, PPE et PSE,  qui stérilise toute focalisation politique des sujets et ne fait qu'entretenir les tendances au compromis, et donc à la persistance des clivages nationaux (on pense en particulier au groupe allemand)  -ou régionaux (comme le bloc des Nordiques)-, clivages dont on parle trop peu..Tels sont les fruits amers de la situation actuelle auxquels on peut s'attendre.

Le groupe parlementaire PPE/DE à droite est dirigé par un député français,-on ne le sait pas assez-, M.Joseph Daul , un honnête alsacien, de l'ancienne école MRP: voilà un Monsieur que personne n'a invité sur une tribune ou sur un plateau télé durant la campagne, et qui doit pourtant bien connaître le PE et ses rouages.... A gauche, avec le PSE dirigé par un Allemand, M. Martin Schultz, c'est pareil. On annonce un renforcement du parti des Verts, dont le groupe est co-dirigé par Daniel Cohn-Bendit et Monica Frassoni (mais c'est un petit groupe de 43 membres, à comparer aux 100 membres du parti des Libéraux).  Mais sauront-ils, PSE et Verts, en s'alliant, offrir une véritable alternative politique, seul moyen d'introduire un peu de vie dans ce grand corps un peu mou qu'est encore le PE, qui n'a pas encore acquis face au puissant Conseil des Etats, ses "lettres de patente" politique, et ne les obtiendra qu'en s'affranchissant du carcan des Traités que lui ont tissé les diplomates?  A ce prix, pourrait, dans la douleur, et pour le plus grand bien des citoyens européens, se constituer cet espace public européen qui n'existe pas encore...

dimanche 26 avril 2009

élections européennes : un peu plus d'un mois.

Le 7 juin, c'est dans à peine plus d'un mois. Le débat national va commencer. Espérons qu'il se développe et permette, quatre ans après le grand débat référendaire sur le traité constitutionnel,  d'aborder avec un minimum de sérieux de la part des candidats, de vraies questions de fond sur la construction européenne, sa nature, son avenir, ce que nous Français pouvons en attendre, comment "la crise" peut et doit (ou pas) modifier le cap suivi jusqu'à présent.

Avec de solides doutes, hélas confortés par l'expérience de cette dernière mandature parlementaire européenne de cinq ans, qui n'ont pas été loin s'en faut de grandes années pour les progrès de l'Europe, si on excepte la "digestion" de l'élargissement aux douze pays d'Europe centrale (ce qui n'est pas une mince affaire). On salue généralement le succès, globalement, de cet élargissement, et d'un point de vue technique et sur le long terme, sans doute a-t-on raison, mais on oublie chemin faisant l'impact politique considérable - lui pas du tout positif- et le changement de nature dans le projet européen provoqués par l'arrivée de ces nouveaux acteurs. On peut dire, et on reviendra là-dessus, car c'est un point qui me semble important, que l'élargissement a donné raison à ceux de nos partenaires qui en étaient les plus ardents défenseurs, soit parmi les grands joueurs, l' Allemagne et le Royaume-Uni (et dans une moindre mesure l'Italie), et aussi raison à ceux qui s'en défiaient le plus, et avant tout la France.   

Mais aussi avec une foi qui doit rester intacte dans les atouts d'une Europe unie, entité politique nouvelle, dans ce monde si incertain du XXIème siècle. Mais cette foi doit rester lucide. Elle doit nous éclairer sur les conditions fondamentales pour réussir ce projet, sur le rôle unique et irremplaçable de la France pour le faire advenir (cette affirmation n'est pas une proclamation nationaliste mais la simple constatation d'une réalité géographique et historique). 

 

  

 

lundi 13 avril 2009

M. Sarkozy, prenez donc la Turquie au sérieux!

Vous avez, courageusement (témérairement?), répété de manière claire et nette, votre avis sur l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne. Ceci dans une occasion particulièrement solennelle, lors d'une réunion au Sommet entre l'Union Européenne et les Etats-Unis, alors que le "grand frère" américain avait, sans guère de précautions oratoires, réaffirmé le soutien de l'Amérique à la candidature de la Turquie à l'UE.
  "J'ai toujours été opposé à l'entrée de la Turquie et je le reste. ..Comme l'immense majorité des pays de l'Union. Ma position n'a pas changé et ne changera pas».
Mais, ces propos, vous les avez tenus devant les micros, hors séance, tandis que, dans la salle, au moment où Obama a prononcé ces paroles, sur un sujet qui n'était pas à l'ordre du jour, aucun des Vingt-Sept n'a pipé mot, et les applaudissements qui ont ponctué l'intervention présidentielle, qui s'adressaient à l'ensemble du discours, ont pu passer pour une approbation aussi de ce dernier point. 
Une intervention de votre part, après le discours d'Obama qui concluait la réunion, aurait créé ce qu'on appelle un incident diplomatique. Je suppose que vous avez quelques secondes eu l'intention, ou la tentation, de demander la parole (ou de la prendre), puis que vous vous êtes ravisé. Par correction sans doute. Mais surtout, sans doute, pour ne pas donner l'image de la division, car un mot de votre part eût entrainé trois ou quatre interventions en sens contraire de collègues européens, trop heureux de s'aligner sur le Président américain.
Maintenant, chacun connait votre position. Il ne sert plus à rien de "finasser", pour parler comme ce bon Stresemann. Mais il est clair que cela ne suffit pas. Il faut être conscient des conséquences de ce geste, qui est un défi aux Turcs, aux Etats-Unis, à la majorité des Etats européens

Car il est évident que cette position vous engage triplement, et avec vous la France:

 -vis à vis du partenaire turc, qui est comme vous l'avez dit, "un très grand pays", un pays ami, un allié. Il faut donc proposer à ce partenaire un statut clair et sans ambiguïté, qui serait une déclinaison précise de ce que l'on appelle dans les discours le "partenariat privilégié". C'est-à-dire quelque chose qui serait davantage que l'Union douanière actuelle-c'est déjà beaucoup-, avec le droit de participer à certains programmes de l'UE, mais pas à tous (ce qui veut dire déjà un recul par rapport à la situation actuelle, où le statut de candidat à l'adhésion entraîne la présence de la Turquie dans à peu près toutes les réunions de l'UE, et sa participation à de très nombreux programmes). Ne serait pas envisagée, notamment, l'adhésion à "l'espace de sécurité de liberté et de justice", soit la suppression des frontières intérieures. Ni la participation à la politique européenne de sécurité et de défense. Ni bien sûr l'adhésion. Mais qui incluerait un programme de développement économique et de cohésion sociale (donc la poursuite, voire l'accroissement des aides financières déjà importantes que la Turquie reçoit, mais ces aides n'auraient plus le caractère quasi automatique actuel, et seraient négociées). Ce partenariat pourrait continuer à avoir pour objectif à terme une adhésion future. Mais il la subordonnerait, non seulement aux "progrès" du partenaire turc, situation exigeante et humiliante dans laquelle les gouvernements turcs se sont engagés depuis plus de dix ans maintenant (non sans courage), mais aussi et surtout aux réformes fondamentales dans le fonctionnement de l'Union. Il doit être clairement affirmé et démontré que l'adhésion de la Turquie, dans l'état actuel d'absence de gouvernance et d'indétermination stratégique de l'Union, signifierait la mort de l'UE, comme projet d'intégration politique, et accessoirement la fin des politiques communes -notamment la politique agricole. C'est d'ailleurs exactement le but que poursuivent ceux de nos partenaires qui sont les plus ardents défenseurs de l'entrée de la Turquie. Ce n'est pas un non à la Turquie, c'est un non à l'Europe telle qu'elle survit cahin caha aujourd'hui que la décision française signifie. L'enterrement prévisible du Traité de Lisbonne d'ici la fin de l'année facilitera les choses de ce point de vue. Il obligera à rechercher de nouvelles voies pour  définir les règles de fonctionnement de l'UE, et offrir des perspectives dans l'avancée vers l'Union politique. Pour la France, c'est la reprise de notre politique de toujours : pas d'élargissement sans approfondissement. Ce discours ne sera pas accepté par le partenaire turc, il faut le savoir. Il faut donc se résigner à devoir gérer une relation politique tempêtueuse, à ce que nos entreprises, nos intérêts en subissent les contrecoups. Mais n'oublions pas que nous sommes en régime d'Union douanière, et que les rétorsions commerciales turques devront être enfermées dans certaines limites. C'est donc à de nouvelles négociations sur ce nouveau statut de partenariat privilégié qu'il faut inviter dès à présent la Turquie, et en attendant que le rapport de forces s'inverse à l'intérieur de l'UE en notre faveur, bloquer systémtiquement toute nouvelle étape dans les négociations d'adhésion. Le petit jeu auquel la France s'est livré durant sa Présidence, qui consiste à faire "comme si", c'est-à-dire à continuer les négociations d'adhésion en acceptant l'ouverture de "chapitres" (les négociations pour l'adhésion consistent en la reprise par le pays candidat de "l'acquis communautaire" -divisé en autant de chapitres )  qui ne touchent pas au "coeur du réacteur" de l'Unio, ne peut durer très longtemps. Comme on le sait, l'ouverture de nouveaux chapitres à la négociation, est prise à l'unanimité des Etats membres : il faut en même temps désormais s'opposer systématiquement à l'ouverture de tout nouveau chapitre, et définir les contours du nouveau partenariat qui sera offert au partenaire turc. Le non à la poursuite des négociations d'adhésion avec la Turquie doit faire partie d'un changement stratégique de l'Union Européenne, et d'une pause dans la dynamique de l'élargissement, se conjuguant avec la poursuite et l'approfondissement de la politique de voisinage.   

- vis à vis des partenaires de l'Union. Il faut s'attendre là aussi à de fortes et négatives réactions d'un certain nombre de pays de l'Union, menés par le Royaume-Uni. Cela suppose impérativement la définition d'une position commune sur le sujet avec l'Allemagne. Ce ne sera pas facile, car l'Allemagne a son propre agenda dans la relation bilatérale avec la Turquie, dont la forte minorité turque en Allemagne n'est pas l'un des moindres aspects (environ 5 millions de Turcs de la première, seconde ou troisième génération) et les élections fédérales de l'automne imposent la retenue au moins jusqu'au début 2010. Une victoire du SPD (peu probable) rendrait la situation plus difficile. Avec l'Allemagne, la conséquence en sera la reprise de négociations sérieuses sur la construction politique, et l'établissement, au sein de l'UE, d'un noyau dur de pays prêts à bâtir une entité politique digne de ce nom, c'est-à-dire avec un éxécutif européen démocratiquement élu, et de nouveaux pouvoirs pour le Parlement, des compétences plus précisément définies.      

- vis à vis des Etats-Unis. Ce sera sans doute l'objection la plus facile à lever. Il y faudra beaucoup de pédagogie, et l'affirmation d'une sollidarité "occidentale"sur d'autres sujets, moins fondamentaux.

Cette voie, ne nous le cachons pas, est celle de la difficulté. Elle nécessite une mobilisation sans faille de notre appareil diplomatique autour de cet objectif stratégique, qui n'est pas "le non à tel ou tel pays", mais l'exigence d'une réorientation de la construction européenne, avec l'émergence d'un pouvoir économique communautaire qui, tout en respectant l'indépendance de la Banque centrale européenne, permette de disposer, face à la BCE, d'un exécutif responsable pour la gestion économique, financière, avec un programme clair d'harmonisation y compris fiscale , pour les pays qui accepteront de franchir avec nous ce nouveau pas, dont la crise a révélé la nécessité. C'est un programme pour le moyen terme. La première phase en sera la formulation d'offres nouvelles pour faire repartir l'Europe.   

 Faute de quoi, votre position restera un acte d'insubordination sans lendemain, bientôt débordé par la dynamique propre aux actions bruxelloises. Tôt ou tard, nous serons isolés, montrés du doigt (c'est déjà le cas) face à un partenaire turc qui usera de tous les moyens pour saper notre position. L'appui américain qu'il vient de se faire confirmer  déclatante manière, sera pour le gouvernement de M. Erdogan un puissant soutien dont il ne tardera pas à mesurer l'efficacité. Vous n'avez guère le choix, Monsieur le Président, votre prise de position vous contraint à être innovant et offensif sur le dossier de la construction européenne. Il est impératif de constituer autour de vous une équipe en mesure d'abord de lancer des idées, puis de définir, à côté de la stratégie, les outils et parades tactiques, bref de concevoir et piloter une telle politique, à côté des outils traditionnels de notre politique extérieure. C'est rien moins qu'à l'esquisse d'une nouvelle Europe, ramassée autour d'un nooyau dur disposant d'un gouvernement économique que la position vis à vis de la Turquie vous pousse. Mais d'autres facteurs, tout aussi importants, comme la crise actuelle, contribuent aussi à un tel changement de cap stratégique. Le résultat des élections européennes risque aussi d'être un de ces signes d'avertissement qu'il est temps de changer profondément les objectifs et la gouvernance de l'Union.           


 

- page 1 de 12