Un nouveau billet de notre chroniqueuse anonyme Anna
K.
Dans un mois, le 22 Novembre, une exposition extraordinaire
fermera ses portes. Il s’agit de « PALESTINE : LA CREATION DANS TOUS SES
ETATS", à l’Institut du Monde Arabe, Médina de l’IMA* .
Alors, si le cœur vous en dit…
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Reportez-vous, durant la lecture du
billet, aux images des œuvres et aux informations détaillées sur le
parcours de vie et de prouesses des artistes.
Le chauffeur du
taxi qui roule vers l’Institut du Monde Arabe, victime de distraction
amalgameuse, s’arrête à la mosquée dans un premier temps puis, empêtré dans ses
excuses, reste insensible au « sophisme, quand tu nous tiens
« amusé que je lui offre
pour le rasséréner et me lance des coups d’œil perplexes dans le rétroviseur
jusqu’à l’arrivée à bonne destination.
Dans ce
taxi qui me fait traverser Paris mes pensées s’entrechoquent et les images
m’assaillent, de temps lointains de guerre, en cet été Beyrouthin de ‘82. Le
petit Yassine aux yeux de faon rieurs et tendres, avec ses camarades pour seule
famille, vaillant défenseur d’une ligne de front du haut de ses neuf ans. Les
jeunes femmes fières, jeans, baskets et t.shirts blancs, portant calmement
leurs petits à la hanche sous les sifflements des obus. Les hommes dignes,
épuisés, qui distribuent pain et eau à la part de ville assiégée, au cœur de la
nuit éclairée par les seuls phares des véhicules, en tenue de combat. Le regard
de la femme-statue debout silencieuse des semaines durant là où sont disparus
ses sept enfants dans la première expérimentation mondiale de la bombe à vide
(vacuum-bomb ), sur l’immeuble Akka de Sanayeh, 350 civils décimés, aucun
guerrier, le « vieux « , Arafat, encore loupé.
Les images
m’assaillent des rues méconnaissables de Sabra et Chatila en ce matin hideux
d’ouverture post-carnage, décombres hérissés de drapeaux blancs, cadavres
boursouflés et violets encore ça et là, alignement à perte de vue de corps sous
linceuls blancs, arpenté de silhouettes éplorées, odeur blanche et douceâtre
qui m’imprègne définitivement et resurgira à chaque reportage télévisé.
L’esprit tétanisé pendant des jours, l’eau devenue élément inapprochable,
intouchable, repoussant.
La suite,
Jenine, Bethlehem, Ramallah, Canaa, Hébron, le Mur, Juillet 06, Gaza, est aussi
entrée dans l’histoire, de ce nouveau et glorieux millénaire.
Nul ne
peut prétendre à l’ignorance, sinon volontaire.
Mais il
faut se ressaisir. Là, ce sont des artistes que je vais rencontrer. Paris
défile, une musique, un texte, Marcel Khalifé me traverse. Je pense Ghassan
Kanafani,
Edward Saïd, Mahmoud Darwich. Le conteur, l’historien, le
poète.
Le taxi
s’arrête, me voilà arrivée, je m’extirpe, et lève le nez. Pour celles et ceux
qui reconnaissent les facultés du peuple palestinien, la constante de
résilience est indéniablement l’humour. Caustique, grinçant, mordant,
sarcastique ou tout simplement situationnel et bon enfant.
Pour
celles et ceux qui se souviennent des campements de nomades en peaux de chèvre,
au ras des dunes des Sables Blancs de la banlieue sud de Beyrouth, dans les
années 50, des tôles ondulées du ghetto de la Quarantaine, en bordure est de la
ville, sous le gigantesque panneau publicitaire du bébé dodu et rose sur
matelas Sleep Comfort qui, lui, a perduré, remis au goût du jour, puis des
camps s’édifiant lentement au fil des ans et au rythme des briques et du ciment
obtenables, la tranche de façade qui arbore jusqu’au ciel l’immense affiche de
l’expo, d’une cosmonaute plantant le drapeau palestinien sur la lune, seul
objet coloré dans la nuit inter-galactique, en cet an 2009 d’anniversaire
spatial, au titre ironique de « la Palestine dans tous ses états » ,
est à l’aune du chemin parcouru de reconnaissance culturelle, d’existence
médiatique, d’actualisation de ce que l’on nomme encore à mots couverts
aujourd’hui « le problème palestinien » . L’image est extraite
de la vidéo « A Space Exodus » (2008), de Larissa Sansour,
présentée par l’expo.
Le nez en
l’air, la gorge serrée, je contemple, saisie d’une étrange fierté, comme d’une
réparation longtemps attendue, d’une réhabilitation judiciaire.
Je mesure
la trajectoire d’affirmation identitaire avec les mots de Kamal Boullata, tirés
de son ouvrage « Palestinian art from 1850 to the present » (
Ed. Saqi, 2009) : « Beyrouth n’est peut-être pas apparente dans les
œuvres des artistes palestiniens qui y vécurent pendant quelque trois décades
consécutives, et cependant nul autre lieu, hormis la capitale libanaise,
n’aurait permis une telle évolution de leur art. (…) Beyrouth fut la métropole
de la modernité arabe, de 1952 à 1982, deux dates-pivot de son histoire, tant
sur le plan politico-historique que culturel. En 1952 éclate la révolution
égyptienne, parmi les premières conséquences directes de la chute de la
Palestine, et son idéologie nationaliste et anti-impérialiste entrainera les
coups d’état syrien et irakien, ainsi que l’instabilité politique jordanienne
et libanaise.
Au plan
culturel, Beyrouth devient pendant les trente années suivantes la plateforme
panarabe émergente régionale (…) La même année, en ce qui concerne les arts
visuels, Nicolas Sursock lègue sa résidence à la municipalité de Beyrouth pour
y fonder le premier musée d’art contemporain du Liban, le Musée Nicolas
Ibrahim Sursock. En quelques années, les galeries se multiplient,
exposant les œuvres récentes des artistes locaux mais aussi du monde arabe et
occidental.
Période
qui prend fin en 1982, quand Israel envahit le Liban et que Beyrouth devient la
première capitale arabe hors Palestine à tomber sous occupation israélienne.
Bien que la résistance locale à l’une des machineries guerrières les plus
sophistiquées du monde soit devenue légendaire, 1982 marqua, comme le notait
Georges Corm dans « Le Proche-Orient éclaté : de Suez à l’invasion du
Liban : 1956-1982 » (Paris 1983), la « fin d’une ère de lutte
anti-impérialiste dans la région ». Le rôle crucial de Beyrouth dans
l’émergence de la culture moderne prit fin. Au moment où les rues résonnaient
de l’adieu aux forces palestiniennes, la majorité des membres de
l’intelligentsia arabe qui y étaient établis étaient déjà partis, et les
artistes palestiniens qui s’y trouvaient encore furent rapidement
dispersés… »
Mais
mettons de côté ce passé, cet ailleurs. Abordons l’actualité et entrons
retrouver Kamal Boullata, écrivain et critique d’art, mais également peintre
qualifié d’ « historique », rangé, avec Samia Halaby, Laïla
Shawa, Suha Shoman, parmi les « grands anciens », et aussi les
autres créatrices et créateurs plus récents.
Un signe
sûr de l’évolution en marche, les femmes-artistes représentées sont
plus nombreuses que les hommes. Une révérence à l’IMA, coordinateur de
l’exposition, dont l’Infomag nous apprend que « ce faisant, l’IMA
s’associe d’une part, aux choix de la Ligue des Etats Arabes de faire de
Jérusalem la capitale de la culture arabe en 2009, et d’autre part, inscrit
cette exposition dans le prolongement de celle, « Artistes palestiniens
contemporains », qu’il a présentée en 1997.
Au mur,
bien sûr, Mahmoud Darwich, dont Simone Bitton dit, dans la
préface à « Palestine mon pays - l’affaire du poème » (Ed. de Minuit
1988 ), « un homme dont les poèmes et les articles constituent, de son propre
aveu, et bien avant sa nomination politique, « le baromètre de la
température palestinienne et l’expression des états d’âme nationaux ». Lui
dont le village natal, près de St Jean d’Acre, a été rayé de la carte par les Israéliens en 1948,
avec plus de trois cents autres villages palestiniens, accueille le visiteur en
douceur avec un extrait de « Plus rares sont les roses » ( Ed. de
Minuit 1989, traduction Abdellatif Laâbi ) :
« Je
ferai l’éloge de ce matin nouveau, j’oublierai les nuits, toutes les nuits. Et
j’irai à la rose du voisin, je lui ravirai sa façon d’être joyeuse. Je
cueillerai le fruit de la lumière à un arbre debout pour tous. J’aurai du temps
pour écouter un air de noces sur le plumage de ces colombes. »
En
contrepartie murale immédiate, au son lancinant d’une musique techno
aguicheuse, qui remplit l’espace à pleins baffles, aux basses sourdes
martelantes de cœur battant, défilent en continu, grandeur nature, aller-retour
de podium et démarche saccadée de mannequins haute couture, les modèles de
« Chic Point , Fashion for Israeli Checkpoints » (2003) de Sherif
Waked, écran énorme, couleur, costumes résolument noirs-blancs.
D’emblée,
les deux pôles sont en vis-à-vis, tendresse et nostalgie, humour dénonciateur
sarcastique.
La
performance est désopilante, jusqu’aux dernières images qui, elles, sont
réelles et tragiques. Pour dénoncer les fouilles arbitraires dégradantes
auxquelles sont soumis les Palestiniens aux innombrables checkpoints
israéliens, on verra défiler : le T.shirt à hublot, celui cagoulé avec treillis
médian de large résille et short en jupette, la chemise blanche
boutonnée sous le menton, s’ouvre sur le sternum, le sweatshirt qui se
remonte sur le ventre avec un lacet noir, façon store, I love NY au cœur
découpé sur le thorax, la chemise avec cintre vide dans le dos, ou avec zip
noir horizontal pour l’ouvrir en deux, la chemise dont le plastron est en
lanières horizontales, le T.shirt-camisole de force avec bras plaqués au corps,
le costard noir dont la veste s’arrête sous les seins , porté sans
chemise… on éclate de rire, et puis plus du tout. Le film s’achève sur
des stills-reportage situés, datés, d’hommes de tous âges se dénudant devant la
soldatesque, parfois les yeux bandés, menottés à terre contre les
murs…Jerusalem checkpoint 2002, Ramallah 2001, Jenin checkpoint 2001, Al Khalil
2001, Beit Lehem 2002...
Sherif Waked, artiste-cinéaste travaillant sur la notion du
déplacement, est né à Nazareth en 1964, vit et travaille à Nazareth.
En 2007,
Nat Muller écrivait dans DPI : la revue électronique du Studio XX :
…
« … la mobilité devient un acte de défiance pour ceux à
qui elle n’est pas permise : ceux qui franchisent des zones interdites
dérangeant l’ordre des choses et l’hégémonie établie. La mobilité devient une
statégie de survie pour ceux qui vivent dans les circonstances suffocantes
engendrées par la guerre et les conflits. Il n’y a probablement pas de meilleur
exemple que la situation critique des Palestiniens qui, sous un régime
d’occupation, subissent quotidiennement des entraves à leur liberté de déplacement…(…) Le temps et le mouvement
sont toujours liés en tant que mécanisme de contrôle et stratégie de pouvoir…
Nous nous sommes habitués aux images des files interminables au passage des
checkpoints, des taxis et des minibus attendant leurs passagers ; nous
connaissons le système des « routes pour colons uniquement », qui
interdisent aux Palestiniens une contiguïté territoriale, nous sommes au
courant des murs, des couvre-feux, de l’impossibilité d’obtenir de permis pour
voyager, vivre et travailler librement. Les Palestiniens sont acculés, depuis
1948, à un perpétuel transit sans destination finale. »
Sur un pan
de mur, le message introductif de l’IMA :
« L’art palestinien ne reflète pas l’art occidental. Il
l’utilise, il s’en empare, il le prend au vol. Le message est si grand : la
traversée du malheur, le débordement de la vie, la force du quotidien - qu’il
transcende les écoles et passe le garde-fou des disciplines comme on jette son
cri hors les murs et son espoir par-dessus les fortins. Sans polémiques, sans
entrer dans le discours idéologique, mais bien au contraire, en recourant
souvent à l’humour, cet art nous livre l’essence même de l’expérience
palestinienne de ces soixante dernières années...On lira, au fil des œuvres, la fragilité humaine prise dans ces jeux
d’étaux, le fractionnement mental de l’exilé, le déplacement du tragique vers
le sourire, la vie malgré tout. Mais cet exil et cet enfermement sont les
nôtres, nous qui sommes les nantis de la planète, et le moins, ici, est fort
bien placé pour dire le plus...On mesurera à quel point cette diversité, suscitée par une histoire
géopolitique pleine de violences et de contradictions, épouse le large spectre
de l’art contemporain sans paraître lui obéir et comment, une fois encore,
l’adversité a été mère de nombreuses vertus. »
Deux
grands tirages numériques montés sur aluminium de Raeda
Saadeh. Née à Umm-el-Fahem, Palestine, en 1977, elle vit et travaille
à Jérusalem.
En rappel,
une œuvre commanditée par la Biennale de Sharjah 8 témoignait de son humour et
de son investigation de la notion de soi, soumission et révolte, dans un
environnement sous occupation : « Vacuum », (2007), DVD, la
représentait dans la tâche Sisyphéenne de passer l’aspirateur sur le sol d’un
désert montagneux à perte de vue. « Crossroads » (2003), qui figurait
dans l’exposition « Occupied Space 2008- Art for Palestine » ( U.K.),
est une photo d’elle debout devant une porte ouverte d’une ancienne demeure en
pierre de taille, une valise posée à terre et le pied gauche coulé dans un cube
de béton.
La femme
occupe une place prépondérante dans l’œuvre de Raeda Saadeh. L’artiste
travaille principalement sur le rapport de la Palestinienne à son système
politique, et à la situation d’opression que beaucoup d’entre elles vivent avec
courage et abnégation. La position de l’Islam à l’égard des femmes et de la
sexualité féminine est un autre de ses thèmes des prédilection, intégrant
rituels et symboles chrétiens et musulmans dans ses mises en scène.
Ici elle nous offre « Who will make me real ? »
(2005), où, vêtue d’un pyjama de papier journal, allongée sur
une couche modeste dans la position classique de la Vénus d’Urbino du Titien,
elle fait face à la caméra, le visage intense et impassible.
Des formes d’oppression qu’elle dénonce elle dira : «
Ainsi, la femme se retrouve à assumer une certaine névrose dans son attitude
quotidienne, créant pour elle-même et pour ceux qu’elle aime et protège une
barrière contre la peur… A la fois forte et fragile, elle est consciente
de son environnement en agissant contre sa condition sociale. »
Le
deuxième tirage, « Emergency Room » (2003) a pour décor deux lits
d’hôpital. Elle subit une transfusion sanguine pour le petit ours en peluche
qui occupe le lit voisin. De cette étrange photo elle dit : « Je pose un
regard sombre sur les nouvelles générations de Palestine…au nom de tous les
enfants palestiniens dont l’existence - jalonnée par les meurtres, assombrie
par les agressions - serait en attente d’un principe vital qui tarde à couler
dans leurs veines. »
Une
autre citation de Mahmoud Darwich est inscrite sur le mur :
« Que nous soyons à l’étroit sur terre ou non, nous
parcourons ce long chemin jusqu’au bout de l’arc. Que nos pas vibrent comme des
flèches. »( in « Je ferai l’éloge de ce matin » )
L’installation grandeur quasi réelle de Khalil Rabah
« United States of Palestine Airlines, London Office, 2007 » (
collection particulière, Zürich )
est drôle et mélancolique à la fois et suscite une attention prolongée. Agence
aux murs et sol blancs. Sur trépied chromé, la maquette d’un gros avion de
ligne, « United States of Palestine Airlines » s’inscrit sur le
fuselage en fragments de logos de différentes compagnies aériennes. Une
mappemonde partielle aux couleurs pastel est visible sur l’aileron dorsal de
l’avion. Aux murs, deux mappemondes de mêmes couleurs pâles, l’une petite en
monde « réel » et l’autre , habituelle, au-dessus du canapé
rectangulaire en skaï blanc, pieds chromés. Une étagère, un placard
entr’ouvert, un rack à prospectus vides.
Paravents en alu mat et verre dépoli. Quatre horloges
chromées, chiffres noir sur blanc, arrêtées sur des heures différentes. Le vide
est total, le temps suspendu, le message limpide.
Khalil
Rabah base son œuvre sur la mémoire, le déplacement et le replacement,
l’identité. Né à Jérusalem en 1961, il travaille et vit à Ramallah.
Deux
vidéos numériques de Mohammed Al- Hawajri. L’une est
« Les Enfants du Feu » (2006-2007) , où l’on voit , au rythme des
« derbakkés » (tambourins orientaux), les effets de trajectoires et
d’ellipses de lumière que font des ribambelles d’enfants avec des baguettes à
étincelles et des torches enflammées. Galopades, cris de joie.
L’artiste
commente le film de ces mots : « L’image de la nuit, dès l’enfance,
représente pour nous tous le sommeil. Sa couleur noire et sombre rappelle ces
contes imaginaires et effrayants qui font tant peur aux enfants. Les enfants de
Gaza, malgré l’obscurité profonde de la nuit, sortent de chez eux pour inventer
des jeux et vaincre leur peur. Leurs rires candides et espiègles, dont je ne
connais pas le secret, résonnent comme des victoires. Je sais que les enfants
du feu, malgré la noirceur de la nuit, possèdent la vie. »
La
deuxième est « Molokhiya » (2008). Omniprésente dans la culture
culinaire moyen-orientale, la savoureuse préparation au poulet est aussi
l’objet d’une vidéo de Larissa
Sansour, de dégustation en famille et conversation gastro-politique autour du
plat traditionnel. (« Soup over Bethlehem », 2006, www.saatchi-gallery.co.uk
). Inconnue en Occident, la feuille verte un peu
amère, souvent confondue avec
l’épinard, est la mélochie, plante potagère modérément appréciée des
Occidentaux car de consistance un peu visqueuse après cuisson.
Une mère
de famille hache la « molokhiya » à toute vitesse avec une dextérité
bravant le danger. Grand couteau aiguisé et pointu. La verdure est empoignée à
pleine paume et hachée contre la main, le poing fermé, par mouvements rapides
du couteau. Parfois même dans la main, la pointe de l’outil à ras de
poignet.
L’auteur nous dit : « la « molokhiya », plat estival et populaire,
captiva, enfant, mon attention. J’avais l’habitude de regarder ma mère hacher
habilement les feuilles et les cuire rapidement. Adulte, j’ai réalisé que la
nourriture que nous mangeons est intrinsèquement liée à une vie façonnée par le
danger. La circonspection et la dextérité de ma mère dans le maniement
du couteau symbolisent la survie, un talent que nous nous devons d’imiter
malgré les périls et les obstacles de ce plat complexe qu’est notre
vie. »
Mohammed
Al-Hawajri nous offre un autre exemple de la diversité de son talent. Des
vitrines abritent l’œuvre « Sans Titre » (2000), encre et vernis sur
os d’animaux. Très impressionnant étalage d’os et de crânes d’animaux enduits
de vernis miel sur lesquels l’artiste peint des calligraphies à l’encre noire
« rappelant les pratiques des premiers transcripteurs du Coran et
rapprochant l’œuvre de l’objet-reliquaire. Ces sculptures-manuscrits éloignent
le spectateur de l’aspect mortifère que pourrait suggérer la présence de ces
« restes » et évoquent les traditions cabalistiques d’une
civilisation ancestrale… ( info. IMA )
Mohammed
Al Hawajri est né en 1976 dans le camp de réfugiés d’Al Burj. Il vit et
travaille à Gaza.
Une série
de tirages numériques polychromes montés sur aluminium de Jumana Abboud, à
présent. Humour amer et regard fraternel, encore une fois. « Broken
toes » (2005) montre le bas d’un pantalon mauve duquel dépassent, en guise
de chaussures, deux tuyaux de canalisations cassés, en ciment.
La
série « Tables » , cible les étals furtifs des vendeurs à la
sauvette, cartons de chaussures ou toiles cirées offerts sur des cartons
d’emballage, ( Jérusalem 2005 ), un sac de semences noué aux quatre coins, posé
contre une voiture à même le sol, un baluchon de feuilles de vigne par terre (
Jérusalem 2008 ).
Enfin
« Gone to Pray » ( Vieille Ville de Jérusalem, 2005, 2006, 2007 ).
Dans cette série, l’artiste « capture les instants significatifs des
commerçants musulmans de Jérusalem qui, au moment de la prière, ferment
partiellement leurs magasins en plaçant de manière impromptue un objet humble
devant l’entrée ( parasol, échelle ) afin d’indiquer aux clients qu’ils sont
tout de même les bienvenus. » ( info. IMA )
Jumana
Abboud est née en 1971 à Shefa Amer, vit et travaille à Jérusalem.
Etrange
installation que celle de Fawzy Emrany, « Skin and
Years » (2007-2009 ), tirage
numérique monté sur PVC, réalisée dans les tentes de réfugiés palestiniens en
Jordanie avec la coopération des artistes suisses Jörg Köppl et Peter Zacek. Le
sol en lino de cette pièce blanche est un gros plan de deux mains jointes, que
l’on peut arpenter en se déchaussant. Une voix de femme chuchote . « Les
contributeurs à l’œuvre sonore, « Counting Years » (2007), sont un
groupe de Palestiniens des camps de Jordanie, d’âge et de sexes différents qui
ont entrepris de compter les années depuis leur naissance jusqu’au présent et
pour l’avenir, faisant écho à la force de l’image piétinée. » (info. IMA
)
Fawzy
Emrany est né à Gaza en 1968. Il vit et travaille à Bonn.
Remarquable, saisissant, le « Kuffiyah for Prisoners » (2009), de
Rana Bishara. Installation technique mixte que j’avais
intérieurement dénommée le « Chabké » (filet de pêche) avant de m’en approcher pour
l’observer de près, très grand filet à larges mailles occupant tout un mur et
parsemé, à le voir de loin, de sortes de gros oursins noirs luisants qui en
renforçaient l’aspect maritime. En l’étudiant à distance rapprochée, on
constate qu’il est formé de ces bracelets de plastique blanc à serrage à cran
utilisés comme menottes modernes , et que les oursins noirs comme des nœuds de
barbelés à longues pointes sont la version chevilles de la même
invention.
En fait,
la plaquette descriptive nous apprend que « comme un canevas dont la trame
est faite de fils plastiques, utilisés par l’armée israélienne pour appréhender
les Palestiniens, Rana Bishara recrèe le tissage du « kuffiyah »
traditionnel. Les liens souples et maniables autorisent cependant une extension
de la trame… Il s’agit d’une œuvre symbolique et engagée, véritable plaidoyer
en faveur des prisonniers enfermés dans des geôles israéliennes. » ( info.
IMA )
Toujours
de Rana Bishara, une installation toute en demi-teintes,
tendre-amère.
« Homage to Childhood » (2008), installation
technique mixte, est une grande pièce blanche au tapis acrylique blanc. De
tailles diverses, une centaine de ballons blancs transparents portant des
impressions de photos d’enfants se déplace erratiquement sur le sol au gré des
courants d’air. Suspendus au plafond, des cerceaux de fil de fer barbelé, aussi
de diverses tailles , certains tendus de tulle blanc à l’intérieur. Un matelas
au coins arrondis, blanc, des photos d’enfants ont l’air d’y avoir été
éparpillées, quelques ballons se dandinent. Spots de lumière douce, rouge,
bleu, rose, éclairage de nursery. La bande sonore est un chant de femme très
doux et très bas, à peine audible. C’est une berceuse, « Yallah
Inam » ( !?) ( Allons dormir
), interprétée par Sanaa Moussa.
Le texte
précise : « En 2008 on a commémoré le 60ème anniversaire de la
« Nakba » ( catastrophe qui entraîna l’exode ), de même que
l’intervention de l’UNWRA, antenne humanitaire de l’ONU dépêchée en territoires
palestiniens depuis 1948. A cette occasion l’artiste Rana Bishara conçoit
l’installation « Homage to Childhood » avec des ballons transparents
contenant des graines pour oiseaux et sur lesquels sont imprimées des photos
d’enfants tirées des archives de l’UNWRA.
Le spectateur ne se retrouve pas dans une impression
confortable. Le tulle, utilisé généralement pour protéger le lit des enfants,
est ici disposé comme une auréole, tendu sur des fils barbelés, symbole à la
fois de protection et de douleur, évocation de la tragédie de l’enfance
dépossédée. »
Rana
Bishara est née en 1971 à Tarsheha en Galilée. Elle y vit et y
travaille.
Et voici
Sandi Hilal et le « Al Qasas Project » (2008) - camp
de Fawwar, zone d’Hébron, Cisjordanie. Ce projet réalisé avec Philippe
Misselwitz consiste en deux films vidéo, à la caméra Anne Misselwitz, en
collaboration avec les membres du Camp Improvement Pilot Research Project,
l’UNWRA, le SIAAL/Université de Stuttgart, et les habitants du camp de Fawwar.
Le projet implique également le West Bank Education Department and Relief and
Social Services et fut réalisé grâce à une subvention de la Commission
Européenne.
Ce projet
collectif questionne : Comment définir un espace public idéal dans un camp de
réfugiés ?
Film I : « Roofs : Public-Private, Spaces in the
Camp » (2008), vidéo numérique.
« Dans le camp traditionnel et religieux d’Al Fawwar, les
femmes ne peuvent que rarement expérimenter la vie en société dans les zones
publiques…Par manque d’espace au rez-de-chaussée, la cour traditionnelle,
« hawsh » , des maisons arabes a été recréé sur le toit. Cet espace
de tranquillité retrouve une place; les interconnections créées avec les toits
adjacents permettent un espace parallèle de socialisation pour les
femmes. » (info. IMA )
Edifices
très rapprochés, toits communicants séparés de murets, hérissés de piques
d’armature de béton, briques sans enduit, paraboliques, cordes à
linge,
« zarri’a » (plantes souvent dans des bidons en fer
blanc ). Une femme escalade les murets pour passer de terrasse en terrasse, un
baluchon de plastique à la main, pour aller nourrir les élevages d’un clapier
et d’un pigeonnier, tout en devisant avec la voisine à sa fenêtre, de lessive,
plantes, jobs que l’on espère et attend de l’UNWRA. Espace privé-collectif,
promiscuité solidaire, l’information circule… Puis retour sur sa propre
terrasse pour mettre le linge à sécher…
Film II : « I love Fawwar / I hate Fawwar » (2008) ,
video numérique.
« Deux jeunes femmes révèlent leur point de vue
radicalement différent sur la vie quotidienne du camp de Fawwar. L’une
s’identife pleinement avec la vie du camp et loue l’esprit de communauté et la
solidarité. L’autre souffre de la promiscuité et des règles strictes imposées
surtout aux femmes. Dans l’environnement traditionnel et religieux du camp de
Fawwar il est inhabituel de voir des femmes s’exprimer devant des
caméras. » (info. IMA )
La
mécontente : « Il n’y a rien qui nous donne l’impression que c’est à nous,
que ça nous appartient…on ne respecte rien…les jeunes détruisent les lignes de
téléphone pour vendre le cuivre 20 shekels le kilo… J’aimerais faire du sport.
Mettre mes baskets, sortir le soir vers 11 h quand personne ne me voit, courir
jusqu’au square, et retour… Simplement. Mon mari me dit : « Où, quoi, où
crois-tu que tu vis? Tu te crois où ? » Alors je cours sur la terrasse,
qui fait 120 mètres carrés. (Dit tout cela en riant ). Mon mari compte les
tours. Je lui demande : « Je suis arrivée au square ? » Il répond :
« Non, pas encore… » Ici une femme ne peut pas sortir. Une femme
jeune, les gens vont dire tout de suite « Elle va faire quelque chose,
elle va voir quelqu’un » . Une femme, elle a envie d’aller s’asseoir
dehors, sous un arbre, dans la verdure, prendre l’air…Mais non, ici les gens ne
comprennent pas ça. Ils vont tout de suite dire « Elle va dehors pourquoi
? Pour voir quelqu’un, pour faire quelque chose »…C’est difficile. Je
rentre du travail à midi. L’après-midi les gosses, le ménage. On sort très
rarement en famille. On ne va jamais nulle part.Ce n’est pas dans les
habitudes. Ici les gens ne font pas ça. »
Dit tout
cela avec un grand sourire, rit par moments.
La
contente : « Prendre soin de moi ? Pas le temps. Mais j’aimerais bien…En
Occident elles se soignent, arrangent les dents, mettent des nouvelles dents,
même le corps après les grossesses, elles font des opérations pour arranger…
Moi j’aimerais bien…Et après vous pourriez me filmer, pas comme maintenant,
enceinte de 8 mois et fatiguée, tellement fatiguée…Les enfants, le garçon, la
fille, je ne fais pas de différence, ils vont jouer dehors, près de la maison,
mais je veux pouvoir les voir depuis la fenêtre, pas qu’ils
s’éloignent…Dommage, il n’y a pas de parc. On pourrait les y envoyer, ils
seraient bien. Mais il n’y en a pas. En Occident il y a des parcs pour enfants,
mais là ils sont trop permissifs…je m’imagine, ma fille arrive à 15 ans et veut
sortir comme elle veut, quand elle veut ? Non, ce n’est pas pensable. Je veux
savoir où ils sont, et avec qui. »
Dit tout
cela avec un sourire, mais moins rieuse que la mécontente…
Sandi
Hilal est née en 1973 à Beit-Sahour, Bethlehem, vit et travaille à
Beit-Sahour.
Mahmoud
Darwich me revient à l’esprit…
« Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous
saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas le propre des
autres…
Nous serons
un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu, que l’individu
s’attachera aux petits détails…
Nous
serons un peuple lorsque la police des mœurs protègera la prostituée et la
femme adultère contre les bastonnades dans les rues…
Nous serons un peuple
lorsque le chanteur sera autorisé à psalmodier une sourate du Rahmân dans un
mariage mixte…
Nous
serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons
l’erreur…"(« Si nous le voulons », La Trace du Papillon, Actes Sud 2009,
Ed. originale Riad El Rayyes Books, Beyrouth, 2008).
En exergue
de la série de superbes C Prints montées sur aluminium « Palestina, West
Bank » (2007) de Noël Jabbour, photographe de formation et s’inspirant
directement de la pratique documentaire, née ( si,si ) en 1970 à Nazareth et
résidant et travaillant à Berlin, un texte d’Edward Saïd extrait de « La
Palestine n’a pas disparu » , paru dans le « Monde
Diplomatique » de mai 1998 :
« Nul
ne peut nier que, comme idée mémoire et réalité souvent enterrée ou invisible,
la Palestine et son peuple n’ont tout simplement pas disparu. Qu’importe
l’hostilité ininterrompue de l’establishment israélien à l’encontre de tout ce
que la Palestine représente, notre seule existence a déjoué, voire défait
l’entreprise israélienne visant à nous éliminer complètement. » ( info.
IMA )
De ces
photos splendides j’ai retenu une femme assise sur une botte de paille, la tête
dans un keffieh couvert d’herbes fleuries, une belle oasis de pins, peupliers,
palmiers et buissons de thym, avec un ancien restaurant enfoui dans la verdure
au bord d’un ruisseau probablement et de vieilles maisons en pierre aux lilas
énormes. Aussi celle d’un très vieil olivier dans un champ envahi d’herbes, au
bord d’une route clôturée, grillagée, un radar, une colonie sur la droite, des
grues. Un beau vieillard digne portant baluchon à l’épaule, sur fond d’oliviers
et de cyprès. Deux jeunes gens au visage défiant, au bord d’un champ cultivé,
l’un tenant le tronc d’un arbrisseau.
Une salle
toute noire pour le film sombre de Taysir Batniji, dont j’ai loupé le titre,
brise dans les feuilles de palme, ombre de véhicule, un bus peut-être roulant
au pied du Mur, le Mur défile vu d’un véhicule qui le longe, couvre-feu, rares
lumières faiblardes, une orangeraie pas assez techno pour être israelienne, une
grève, des blocs de béton léchés par les vagues, plage barrée ? Une fête, des
hommes dansent, relèvent un homme affalé, des ombres sur les feuilles, la bande
son indistincte, orage ou avions, une voiture suit lentement des camions le
long du Mur, un musicien joue du oud (luth), image grise, floue, un croissant
de lune sur les réservoirs d’eau des toits et les anciennes antennes de
télévision.
Dans le
couloir, la série « Miradors » (2008), aussi de Taysir Batniji, de 26
photos noir-blanc, projet conçu dans le cadre de l’exposition « Nos
Réalités » au centre d’art « Le Quartier » de Quimper,
photographe Dieter Kik, conditions de prises de vue difficiles pour raison de
sécurité militaire.
Tours de
béton énormes à meurtrières, dont les légendes sont explicites : entrée nord du
camp de réfugiés Al Arroub, sud de Bethlehem; le « Container » ou Abu
Dis entre Bethlehem et Abu Dis près de la colonie de Ma’aleh Adumim ; est de
Jérusalem ; est de Jérusalem entre Abu Dis et Jérusalem ; Al Nashash, village
Al Khadr entrée sud-est de Bethlehem ; checkpoint de Qalandia, nord de
Jérusalem ; entre Jerusalem et Jericho, etc…
Cette
profusion de miradors est d’une ironie sans égale pour les générations qui se
souviennent…répétition cynique de l’histoire…
« Taysir Batniji développe une pratique autour des notions d’identité
individuelle et collective, de la disparition, du déplacement et de l’exil. Les
traces qu’il ramène de ses voyages à Gaza, de ses cheminements dans les rues
aux murs couverts d’affiches, les marchés et les boutiques, deviennent des
parcelles tangibles de mémoire qui sauvegardent une histoire. » (
www.le-quartier.net )
Taysir
Batniji, né à Gaza en 1966, vit et travaille à Paris.
De
Mona Hatoum, deux œuvres. La première « Boukhara -Red and
White » (2008) est un tapis persan à dominante rouge, posé au sol sur un
socle couleur sable. Au centre apparaît une mappemonde roseâtre. Avec cet
objet, « l’artiste recycle un tapis persan qui meublait la maison de son
enfance. Elle y fait apparaître, par prélèvement manuel de la laine - comme
mangées par les mites ou érodées par un quelconque impact extérieur - des zones
qui font penser à la mappemonde selon la « projection de Peters » qui
représente tous les pays et continents du globe selon leur réelle proportion,
les uns par rapport aux autres. » (info. IMA )
« Every Door a Wall » ( 2003 ), aussi courtoisie de l’artiste et de
la Galerie Chantal Crousel, est un rideau de tergal transparent suspendu devant
une ouverture murale, imprimé d’un fragment de page du « Herald
Tribune » où l’on découvre la photo d’immigrants illégaux à la frontière
mexicaine. » (info. IMA )
Mona
Hatoum est née à Beyrouth en 1952 d’une famille palestinienne réfugiée de
Haïfa. « Lors d’une visite à Londres en 1975, le déclenchement de la
guerre civile libanaise la contraint à une sorte de double exil. (…) Cette
étape de sa vie est sa majeure source d’inspiration. Du début des années 80
jusqu’en 1988, elle se consacre principalement à la performance et à la video,
et là un rappel s’impose : à la suite du massacre de Sabra et Chatila ,
« La Table de Négociation » (1983 ) la mettait en scéne, à Ottawa,
sous l’œil du public pendant trois heures d’immobilité totale, corps
ensanglanté et ligoté dans un sac de plastique transparent, sur une table, sous
une lampe. Des bandages sanglants masquaient son visage, et ses entrailles
s’échappaient de son abdomen. Dans l’obscurité, le spectateur entendait des
extraits de reportages sur la guerre du Liban entrecoupés de déclarations de
paix proférées par des chefs d’Etats occidentaux. Depuis la fin des années 80,
elle se concentre surtout sur la sculpture et l’installation. Elle développe
une représentation étrange des objets de la vie domestique ordinairement banals
en signes d’aliénation et de menace. Ces éléments sont essentiels aux œuvres de
Mona Hatoum et sont un exemple du style minimaliste de la sculpture
européenne.
On pense notamment à son « Keffieh » (1993-1999 )
tissé de cheveux humains sur coton, collection Peter Norton, Santa Monica, ou à
son « Prayer Mat » ( Tapis de Prière ) (1995 ), épingles et compas de
cuivre, toile et colle, British Council, Londres.
( « Palestinian Art from1850 to the present », Kamal
Boullata, Ed. Saqi 2009 )
&
www.er.uqam.ca/merlin
Mona
Hatoum vit et travaille à Londres.
Une
fresque immense de Samia Halaby, autre « grande
ancienne » , occupe un mur entier. « Palestine from the Jordan to the
Mediterranean » (2003), acrylique et papier sur toile, collection Naïm
Farhat. L’artiste « se réfère directement à l’espace géographique et
historique de la Palestine. L’agencement de ces multiples pièces peintes semble
recréer une cartographie imaginaire, la projection mentale, mais encore
indistincte d’un futur Etat palestinien. Le travail de Samia Halaby s’inspire
des créations et théories radicales des avant-gardes du XXème siècle, comme le
constructivisme, le cubisme, ou encore l’expressionnisme. » ( info. IMA
)
« L’art de Samia Halaby est abstrait, et elle utilise surtout la peinture
comme support habituel, mais aussi les acryliques, les vernis, le papier et les
impressions. En 1985 elle commence à utiliser les médias digitaux, programme
des tableaux kinétiques sur ordinateur qu’elle accompagne de performances
musicales. »
Née à
Jérusalem en 1936, Samia Halaby grandit à Haïfa jusqu’à l’exode de sa famille
au Liban en 1948. Elle vit et travaille entre les Etats Unis et la
Palestine.
http://www.sakakini.org/visualarts/halaby.htm
« La
série de trois photos « The Wall » (2005) de Rula Halawani, tirages
numériques montés sur aluminium, montre la construction du Mur à ses débuts.
Elle transpose sa fureur et sa colère sur ses clichés en noir et blanc, pris au
milieu de la nuit, tandis que des projecteurs diffusent sur la masse de béton
une lumière blafarde et inquiétante. » ( info. IMA )
Elle-même
en dit : « J’ai commencé mon travail sur le Mur quand débuta sa
construction mais à chaque fois que je développais mes images toutes montraient
ma colère et la laideur de cette construction. Puis le Mur atteignit le
checkpoint de Qalandia. Je m’étais toujours imaginé qu’on planterait des arbres
sur cette route. Le Mur atteignit Qalandia et devina ma peur. Je suis venue le
photographier la nuit. Peut-être pour lui faire savoir que je n’avais pas peur.
Il avait l’air amer et hostile dans sa lente genèse, effrayant même la terre
qui le soutenait, »
Rula Halawani est née à Jérusalem en 1964, elle vit et
travaille en Cisjordanie.
« Le
Mur. C’est un serpent de métal géant. Il nous encercle et avale les petits murs
qui séparent nos chambres à coucher, salle de bains, cuisine et salon. Un
serpent qui ondule pour ne pas ressembler à nos regards droit devant. Un
serpent qui brandit son cauchemar et déroule ses vertèbres de ciment armé
d’acier souple… qui l’aident à progresser vers ce qui nous reste d’horizons et
de bacs à menthe. (…) Et nous voyons l’autre versant du serpent, nous voyons
les gardiens du ghetto effrayés par ce que nous faisons à l’abri de ce qui nous
reste de petits murs… Nous les voyons graisser leurs armes pour abattre le
phénix qu’ils croient caché chez nous, dans un poulailler. Et nous ne pouvons
qu’en rire ! » ( Mahmoud Darwich, extrait de « La Trace du Papillon »,
dernière œuvre publiée de son vivant, traduite par Elias Sanbar, précitée et
référenciée).
Emily Jacir travaille sur la notion de trace. Voici sa célèbre
tente, devant laquelle, en halte observatrice, ont été photographiés Mahmoud
Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, Frédéric Mitterand, Dominique
Baudis et Mokhtar Taleb-Bendiab, président et directeur général de l’IMA, le 3
septembre dernier, lors du séjour de M. Abbas en France, dont il a consacré un
moment à visiter l’exposition.
« Memorial to 418 Palestinian Villages which Were Destroyed, Depopulated,
and Occupied by Israel in 1948 » ( 2001), installation en technique mixte,
collection du Musée national d’art contemporain, Athènes, est une
« rudimentaire tente de réfugiés, sur laquelle ont été brodés les noms des
villages détruits par les tanks israéliens. A l’instigation de l’artiste, de
nombreux Palestiniens et Israeliens ont souhaité coudre eux-mêmes ces noms sur
ce mémorial un peu particulier. »
( info. IMA )
Une
réalisation plus récente, découverte dans « Without Boundary :
Seventeen Ways of Looking », de Fereshteh Daftari, ouvrage superbement
illustré, édité en 2006 par le Museum of Modern Art, New York, et présentant
des artistes issus du monde de l’Islam et dispersés de par le monde, témoigne
de la diversité de son art.
« Ramallah, New York » ( 2004-2005 ) , est une
installation sur DVD de videos en double canal, qui montre en parallèle
facétieux un salon de coiffure et
un magasin d’alimentation à Ramallah et leur équivalent à New York. Difficile
de dire le palestinien de l’américain ! Monde globalisé…
Emily Jacir est née à
Chicago en1970, d’une famille originaire de Bethlehem. Elle vit et travaille
entre New York, Londres et Ramallah.
« In
Exile » (2008) de Steve Sabella sont de grands tirges lambdas montés sur
aluminium. Edition limitée à six exemplaires.
« Dans ce projet, Steve Sabella explore « l’imagerie mentale »
des Palestiniens de Jérusalem. Afin de recomposer la permanence de l’état de
« dislocation » et de « désorientation » qui caractérise
l’expérience palestinienne, l’artiste travaille sur cinq photomontages dans
lesquels il exploite la banalité et la monotonie des lieux qui l’entourent. Il
déconstruit ces lieux pour mieux les reconstruire, façonnant une mosaïque d’une
centaine d’images, et parvient à élaborer une nouvelle forme, celle d’une
réalité impossible. (info. IMA )
Steve Sabella est aussi célèbre pour ses « Identity
Series » ( 2002 ), de splendides photos du paysage rocailleux et rocheux
de son pays. Se refusant à tomber dans les pièges de l’imagerie mythique de
Jérusalem répandue par la propagande annexioniste israélienne, qui rebaptise le
célèbre Dôme du Rocher, monument de l’Islam vieux de 1300 ans en Mont du
Temple, et ce faisant répand l’idée de l’hégémonie et de la domination
politique d’Israel, entre autres exemples, il renonce à photographier sa ville
d’origine ( sa famille peut être retracée dans l’histoire de Jérusalem
jusqu’aux Croisades ), situe sa quête identitaire dans
la roche et les pierres de Palestine et nous rappelle que ce
fut autour d’un Rocher que fut fondée sa propre ville natale.
( éclairage Kamal Boullata, « Palestinian Art from1850 to
the present - Ed.Saqi 2009 )
Né à Jérusalem en 1975, Steve Sabella vit et travaille à
Londres.
« Illumination I » , « Ascencion III » ,
« Transfiguration », ( 2001 ), de Kamal Boullata, acrylique sur
toile, aux couleurs tendres et fraîches évoquent des impressions et souvenirs
d’enfance en réflections, ou contrastes d’ombre et de lumière. Ces grandes
toiles carrées, aux tons pastels, illustrent sa passion pour la géométrie, qui
lui faisait citer G. Apollinaire : « la géométrie est aux arts plastiques
ce que la grammaire est à l’art de l’écrivain », dans un texte qu’il
publiait en 2003 :
« Mesurer Jérusalem : Explorations du carré » (
http://www.autodafe.org
)
« Artiste travaillant principalement sur de grandes toiles de soie, ses
compositions sont souvent inspirées des règles et de l’esthétique de l’écriture
coufique ( écriture arabe la plus ancienne, rigide et rectangulaire, tracée sur
une même ligne de base et utilisée pour la calligraphie du Coran (Larousse) ).
Sa passion pour la géométrie est à l’origine de son inspiration et de son sens
des proportions et de la mesure. En tant que peintre et écrivain, Kamal
Boullata établit des parallélismes entre expression visuelle et verbale dans
ses œuvres intégrant poésie Biblique et Islamique ainsi que
contemporaine. » (info.IMA )
« Lors du « Postcard Project » ( 2007-2008 ) organisé avec
l’appui du programme Culture 2000 de l’Union Européenne, il disait :
« Etant un artiste visuel qui pratique également l’écriture sur l’art, les
deux questions de base avec lesquelles je me débats dans mon travail sont : Comment
générer un art d’aujourd’hui qui puisse inspirer espoir en un monde de plus en
plus désespéré ? Pour sauvegarder l’intégrité entre éthique et esthétique,
quelle stratégie suivre qui permette une résistance politique et culturelle
dans un monde de mutations accélérées ? »
http://www.culturebase.net (
House of World Cultures )
Dans une interview accordée à « Darat el
Funun » , la Fondation Khalid Shoman, il se souvient, petit enfant,
des heures passées à contempler le Dôme du Rocher en dessinant ses innombrables
motifs géométriques énigmatiques et sa calligraphie engravée. Adulte, ces
figures étudiées durant son enfance ne cesseront de réapparaître dans son
travail et lui feront dire : « Je me remémore sans cesse que Jérusalem
n’est pas derrière moi, mais constamment devant moi. »
http://www.daratalfunun.org
Kamal
Boullata est né à Jérusalem en 1942. Préparant une exposition à Beyrouth au
moment de la guerre des Six Jours, il s’est vu interdit de retour dans sa ville
natale. Il passe ainsi 25 ans de sa vie aux Etats Unis avant de s’installer au
Maroc. Il vit actuellement à Menton, en France.
Voilà la
peinture poignante de Hani Zurob « Standby 60 » ( 2007 ), collection
Nader Abou Dagga, France, sept
toiles sombres au coup de pinceau rageur, dans les tonalités noir-brun, où l’on
discerne un homme accablé, prostré, dont les postures parlent d’isolement et de
désespoir.
« Célébrant le 60ème anniversaire de la Nakba, Hani Zurob décide de
s’investir dans ce projet dont le titre fait référence à un état de suspension,
celui du « standby », comme un écho à l’attente de tout un peuple. Le
projet présente une série de sept tableaux, représentant la figure quasi
abstraite d’un homme assis, se mouvant avec difficulté, dans un maëlstrom de
couleurs sourdes. Le matériau goudron, utilisé comme un symbole de l’état de
latence du peuple palestinien, fixe l’originalité de l’œuvre. » ( info.
IMA )
Mohammed
Rachdi écrivait, en octobre 2008, dans son compte-rendu de l’exposition
« Projections » à la Galerie Rê, Marrakech : « Hani Zurob adopte
une attitude picturale qui évoque les techniques chères aux Surréalistes, très
proche également de l’Expressionnisme Abstrait, caractéristique de la peinture
américaine des années 50. La démarche qui est la sienne, curieuse, active et
interrogative, reste toujours soucieuse de la qualité des moyens plastiques mis
en œuvre, afin d’exprimer sa vision d’un vécu difficile.
Dans
ce contexte, le support de l’œuvre devient à la fois espace de projection
corporelle et écran de projection conceptuelle.
Le peintre utilise son support à la manière d’une arène au
sein de laquelle il se jette littéralement, dans l’affolement d’une dynamique
physique et psychique nécessaire à son activité plastique, qui écoule, recouvre, racle et griffe, trace
et incise les matières granuleuses et goudronnées. Sa peinture s’avère alors
tentative pour structurer l’insoutenable vertige d’un monde chaotique. Tous ses
travaux depuis
« Le Barrage », « La Guerre des Billes »,
« Standby », jusqu’à
aujourd’hui dans
« Projections » incarnent de fait l’expression
rigoureuse d’une souffrance vive et inconsolable. »
Hani Zurob
est né à Rafah, bande de Gaza, en 1976. Il vit et travaille à Paris depuis
2007, date à laquelle il est empêché de rentrer à Ramallah.
Suha
Shoman, dernière des « anciens » que nous offre cette remarquable
exposition, est née à Jérusalem en 1944, vit et travaille à Amman.
Deux
court-métrages d’elle nous sont présentés. « Dans « Stop for God’s
Sake » l’artiste récupère et monte des extraits de reportages diffusés
dans différents journaux télévisés. Mises bout à bout, ces images constituent
un court-métrage qui illustre la véhémence des parti pris dans les médias et
confronte le spectateur à sa responsabilité face au conflit.
Dans
« Bayarratina » ( 2009 ) , la réalisatrice aborde la question de la
terre, comme lieu commun aux peuples exilés. Cette problématique ouvre d’autres
perspectives lorsque ce peuple se trouve en exil sur ses propres
terres… »
( info. IMA )
L’immense
citronneraie familiale , fierté de deux générations successives est déracinée
petit à petit et transformée en no man’s land en sept années de destruction
systématique par l’armée israélienne, qui finalement rase la demeure familiale
au bulldozer. Insoutenable violence, sans images de violence .
La boucle
se boucle, ce parcours en Palestine prend fin comme il a commencé, avec la
vidéo « A Space Exodus » ( 2008 ) de Larissa Sansour, dont l’image
drôlatique illustre l’affiche et le catalogue de l’exposition,
« surprenante adaptation du film de Stanley Kubrick « 2001, l’Odyssée
de l’Espace », court-métrage qui propose une vision tout à la fois
optimiste et humoristique du futur palestinien. »
Il sera également au programme de la FIAC, du 22 au 25
octobre.
« Enfin, avec « Land Confiscation Order 06/24/T » ( 2006 ),la
cinéaste travaille sur la notion de territoire comme élément de l’identité
nationale mais aussi de l’identité personnelle. » ( info. IMA )
Humour et
mélancolie.
Larissa
Sansour est née à Jérusalem en 1973. Elle vit et travaille à
Copenhague.
Avec un grand remerciement à Mona Khazindar, Djamila Chakour,
commissariat et direction du musée et des expositions, Hoda Makram-Ebeid, régie
des œuvres, et Fanny Gillet-Ouhenia, stagiaire.
Me revoilà sous
le ciel de Paris, bouleversée de vérité, d’humanité, de poésie .
Combien de
chemins ?
Nous
marchons
marchons vers
le sens
et n’arrivons
pas
Nous
marchons, notre sagesse
mûrit dans le
désert
et nous ne
disons pas : l’errance s’accomplit
Mais notre
sagesse a besoin d’une chanson
à la cadence
légère
pour que
l’espoir ne se fatigue pas
Loin encore,
le lointain ?
Combien de
chemins ? *
Je hèle un taxi, le hasard existe-t-il ? A peine dedans, le
chauffeur s’exclame : Géniale, l’affiche, vous avez vu
?
je viens de voir
l’expo…
Ah! J’aimerais
bien, il faut que je trouve le temps, vous savez, quand j’étais à Jussieu, dans
les années 60, on ne parlait que de ça, il y avait les stands de propagande
sioniste, et ça chauffait, vous savez, il y avait des débats
houleux…
Et c’est reparti. Paris serait-elle bien Paris sans ses
chauffeurs de taxi ?
* En semaine, de 10 h. à 18 h. , les samedis, dimanches et jours fériés,
de 10 à 19 h.
* Mahmoud Darwich, extrait de « Loin, encore, le lointain
? » La Trace du Papillon, Actes Sud 2009.