Note de la rédaction : Ce billet a été rédigé par une amie lectrice qui a bien voulu m'envoyer cette contribution que j'ai trouvée stimulante, intéressante, et en plus bien écrite. Je la publie, qu'elle me le pardonne, sous mon nom, en attendant d'avoir satisfait aux procédures d'enregistrement de rédacteurs, pas immédiates chez le fournisseur/gestionnaire de ce site. Le pseudo (provisoire? définitif? à elle de nous le dire) de cette "nouvelle plume européenne" est Anna K.
Faites un tour chez "elles " , vous ne le regretterez pas !
Il dit " tu pourrais en profiter pour aller à Beaubourg, " ils " exposent les
femmes "...Il est ma lanterne de mineure de fond, je fonce. Et je me
marre,preuve que je suis post-libé, pas si aliénée, et tout ça. Pense
t-elle.
Pas vu Beaubourg depuis vingt-cinq ans. J'ai le sentiment sympa d'être dans la
cuisine d'une famille nombreuse, jamais assez vide pour faire les " à-fonds ".
C'est bon signe, les multitudes qui sont passées par là - et ça se voit.
Je passe la gentille ticketière ( j'ai déjà eu affaire au gentil guichetier, à
la gentille informationniste, à la gentille nettoyeuse des toilettes, avec la
densité de visitants visible, c'est éberluant toute cette gentillesse ), un
coup d'oeil au papillon-plan, 8000 mètres carrés, courtoisie et travail
colossal de Camille Morineau, Quentin Bajac, Cécile Debray,Valérie Guillaume,
Emma Lavigne, Conservateurs au Musée national d'art moderne, Commissaire et
Co-commissaires de cette énorme entreprise que d'exposer un siècle de créativité féminine.
Un pied dedans, et c'est nettement moins gentil. Happage instantané. Devant moi
l'habitat, les habitantes. Pas de doute, je suis chez " elles" . En guise
d'accueil, l'imposant habitacle de Rachel Whiteread, "
Untitled " ( Room 10 ) .
Trois blocs accolés. On dirait des plaques de béton, l'enduit blanc est inégal,
un peu comme la crème appliquée au couteau sur un gateau, avec quelques reliefs
indéchiffrables. C'est un coffre. Hermétique. Clos et archi-clos. Deux
fenêtres, une porte sur une autre façade. Barricadées. Fenêtres un peu à
l'ancienne, style colonial ibérique, à treillis, rien ne filtre derrière les
volets serrés. Porte que l'on dirait blindée, porte de coffre, d'abri
anti-atomique sans le sas. Très verrouillée. C'est l'opacité murée, tombale, de
cachot de surface.
En vis à vis sur le grand mur de gauche, les habitantes. La
maman et la putain, seules sur fond blanc, deux impressionnantes sculptures de
Niki de St Phalle. " Crucifixion ", la prostituée
écartelée, plaquée au mur, énorme et amputée, les rouges acides et les noirs
denses du triangle pubien velu projeté en avant, des bas noirs tendus sur des
cuisses si grasses qu'ils sont faits de grands morceaux de bas cousus les uns
aux autres, le visage d'un jeune métis entrevu sur son corsage cramoisi, un
éléphant ( ? ) de profil à la trompe enfoncée dans sa chair. C'est un torse.
Seins, ventre, cuisses, sexe. Elle explose, va exploser. A quelque distance, la
mère ou mère en devenir. C'est la mariée, ce qu'il en reste. Si tragique que
les jeunes visiteuses latines s'attardent à la détailler, l'observent fascinées
et secrètement horrifiées, en silence. " La Mariée ou Eva Maria " est grise. Du
même gris éteint, terne, son visage, son corps, sa robe. Son visage penché sur
son corps dit la désolation résignée. Sa grosse main de travail est à plat sur
son aine. Son abdomen, sa poitrine sont une cavité béante, grise, lisse,
évidée, curetée. Sa robe de dentelle grise est figée dans un apprêt épais vieux
de mille ans. La femme, la robe viennent du grenier de la maison des morts. Il
n'y a pas une particule vivante. Elle absorbe la lumière, ne renvoie que néant.
Elle est accablement, désespoir absolu.
On tourne les talons et on marche vers du texte. Pas d'image tout de
suite.
En exergue sur le papillon sont citées Simone de Beauvoir, bien sûr, "on ne
naît pas femme, on le devient...c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore
ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin
" ("Le deuxième sexe", Gallimard, 1949 ), et Michelle Perrot
" On le voit : il ne s'agit pas de constituer un nouveau territoire qui serait
l'histoire des femmes...mais bien davantage de changer la direction du regard
historique, en posant la question du rapport des sexes comme centrale. "
(Préface à " Une histoire des femmes est-elle possible ? ", Rivages 1984
).
Il s'agit peut-être d'arts plastiques, on est tout de même bel et bien en
politique. Au mur, un historique nous apprend que Jenny Holzer
est la première femme à représenter les U.S.A. à la Biennale de Venise en ...
1990. Annette Messager, elle, sera la première femme à
représenter la France, avec son installation " Casino " -c'est le pavillon
national - , à la 51ème Biennale de
Venise, dont elle reçoit le Lion D'or,...en 2005. Et enfin la Documenta 12 de
Cassel présente pour la première fois 50 % d'artistes femmes ... en 2007,
sous la direction artistique de Roger Buergel .
L'expo est divisée en " thèmes-force" , on pénètre dans " Feu à
volonté ". Le " SCUM Manifesto " de Valérie Solanas est mentionné, (
SCUM pour " Society for Cutting Up Men ", que l'on pourrait traduire par "
Association pour tailler les hommes en pièces " ,( Wikipedia ), ou plus
simplement par " Mouvement pour les leur couper ", " scum "
signifiant en termes généraux "rebut, lie...( de la terre ), déchet nauséabond
", et en termes personnels insultants " ordure, pourriture, fumier, salaud "...
Il est aussi fait mention de sa tentative d'assassinat vengeur sur Warhol,pour
laquelle elle fut emprisonnée et internée. Le " Manifeste ", écrit en 1968, est
explicite : " Rien dans cette
société ne concerne les femmes.
Alors à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités
et celui de la rigolade, il ne reste qu'à renverser le gouvernement, en finir
avec l'argent, instaurer l'automation à tous les niveaux et supprimer le sexe
masculin."..." Le mâle est un accident biologique : le gêne Y
( mâle ) n'est qu'un gêne X ( femelle ) incomplet, une série incomplète de
chromosomes. En d'autres termes, l'homme est une femme manquée, une fausse
couche ambulante, un avorton congénital. Etre homme c'est avoir quelque chose
en moins, c'est avoir une sensibilité limitée. La virilité est
une déficience organique, et les hommes sont des êtres affectivement infirmes
."..." Une véritable communauté se compose d'individus - pas de simples
échantillons de l'espèce, pas de couples - qui se respectent les uns les autres
dans leur individualité et leur intimité, établissent entre eux des contacts
intellectuels et affectifs - en esprits libres ayant des relations libres
- et coopèrent à l'achèvement de buts communs. Pour les traditionalistes,
l'unité de base de la société est la famille; pour les " hippies " c'est la
tribu. Pour aucun d'eux, ce n'est l'individu. " (Wikipedia)
Il y a aussi, incontournables, les " Tirs " de Niki de St
Phalle (1961), rappelant la phase de son oeuvre où utiliser des armes
à feu contre les symboles et représentations artistiques masculins représentait
un acte libérateur. Sur le mur face au texte, l'exemple.
J'examine la toile, les impacts de balles sont bien réels, des images du
documentaire de l'époque me traversent, où elle vidait ses chargeurs avec une
énergie jouissive évidente.
Pippilotti Rist, dans le registre de la jouissance subversive , ne saurait être
absente, et voilà les Guerrilla Girls, au départ ( 1985 ),
groupe de femmes artistes américaines qui prirent les noms de femmes artistes
disparues, camouflèrent leur identité - ce qu'elles font encore aujourd'hui -
sous des masques de gorilles en peluche acrylique et se rendirent célèbres par
des actions de dénonciation de l'ordre dominant masculin
percutantes.
Comme elles disent, " re-inventing the " f " word - feminism - ", et
perdurant au point de " re-investing the " f " word into the 21st century ", le
groupe s'est rendu mondialement célèbre par toutes sortes de démarches
provocatrices, produisant affiches, collages, livres et coups d'éclat publics.
En 1985 leur démarche fondatrice fut de dénoncer une exposition du Museum of
Modern Art qui exposait 165 artistes dont seulement 17 femmes.
S'auto-proclamant la " Conscience du Monde de l' Art " , elles commencèrent à
produire des affiches. Ces affiches qui apparaissaient alors
sur les murs de SoHo à la faveur de la nuit, sont aujourd'hui sur Internet
:
" Do women have to be naked to get into the U.S. Museums ? " (1999 )
( Les femmes doivent-elles être nues pour figurer dans les musées américains ?
)
" Less than 3 % of the artists in the Met. Museum are women, but 83 % of
the nudes are female "
( Moins de 3 % des artistes exposés au Metropolitan Museum sont des femmes,
mais 83 % des nus sont féminins )
Ou encore, pour une Biennale de Venise , un poster représentant une femme en
position de levrette, un homme en costard blanc assis sur son dos
:
" Where are the women artists of Europe ? Under this man .
"
( Où sont les femmes artistes d'Europe ? Sous cet homme . )
(Peut-être le directeur artistique de cette année-là...).
Ces affiches sont maintenant propriété de particuliers, de musées,
d'institutions telles que la New York Public Library, la Library of Congress,
le
Museum of Modern Art, le Getty. Les Guerrilla Girls ont fait l'objet
d'innombrables reportages dans les médias, comme, pour ne citer qu'eux, " the
New Yorker ", " Ms. Magazine " , " Vogue ", " Esquire ", " the New York Times
", " the Washington Post " , qui leur accordera pleine page, " Bitch ",
" Art Forum ", BBC, PBS, CBS, CBC, CNN, et de nombreuses autres stations TV et
radio internationales. Elles ont donné des conférences dans plus de 90
collèges, universités, et musées dans le monde entier, participent à la
campagne d' Amnesty International " Stop Violence Against Women ", collaborent
avec Greenpeace, érigent des panneaux de collages pour la remise des Oscars à
Hollywood, ont créé des projets de grande envergure pour la Biennale de Venise,
à Istanbul, Mexico City, et ont mené d'importantes manifestations
dénonciatrices à Bilbao, Athènes, Rotterdam, ainsi que Sarajevo et
Shanghaï.
" We could be anyone, we are everywhere " est l'un de leurs
slogans.
( Nous pourrions être n'importe qui, nous sommes partout
)
Elles publient des ouvrages, le dernier datant de 2003, " Bitches, Bimbos and
Ballbreakers : the Guerrilla Girls Guide to Female Stereotypes " ,
( Garces, Bimbos et Casseuses de Couilles : le Guide des Guerrillas Girls des
Steréotypes Femelles ) .
Elles reçurent de nombreuses récompenses pour leur combat contre le sexisme, le
racisme et l'injustice sociale, y compris du Ministère de la Culture à
Berlin.
( Traduction et adaptation libres du site Web officiel des Guerrillas Girls
).
Je détaille en gloussant un grand panneau-collage d'affiches d'elles, à
l'humour mordant et acidulé. Le ton est donné, place à la contemplation.
J'entame mes pérégrinations dans cet énorme espace d'exposition, et je
tombe en arrêt devant la série d'affiches simili gravures de Valie
Export :" Aktionshose : Genitalpanik ( 1969 ), oeuvre de jeunesse de
cette actionniste viennoise où, assise face à la caméra et jambes écartées, le
visage fermé et les cheveux hirsutes, un fusil à la main, elle exhibe son sexe
dans le triangle découpé de son pantalon. La photo claque, le discours est
clair. Radical. La salle porte le nom de l'oeuvre, Genitalpanik. Sur le site
officiel de l'exposition on lit : " Rassemblées sous le titre de la célèbre
performance de Valie Export - dans laquelle l'artiste circulait entre les
spectateurs d'une salle de cinéma pornographique, le sexe à découvert,
mitraillette à la main - les oeuvres de cette salle évoquent d'une manière
nouvelle et provocatrice la représentation du sexe féminin. S'inscrivant
contre les représentations traditionnellement avilissantes du regard masculin
désirant, les féministes se sont réapproprié le motif de la vulve en le
remettant en perspective dans l'histoire de l'art "... Un autre exemple est la
performance au Jeu de Paume, Paris, en 2003," Man and Woman and Animal" , qui "
s'ouvre sur un sexe de femme (celui de l'artiste ), exhibé dans les
frémissements de la jouissance d'une masturbation clitoridienne."
( www.paris-art.com). C'est la porno contre l'ordre
porno, à rebrousse-poil, subversive, inacceptable.
Plus loin, deux grands tirages chromogéniques couleur de Sophie
Ristelhueber m'arrêtent, " Série WB no 43 " ( 2005 ), d'une petite
route de campagne au milieu d'oliviers, abandonnée, barrée d'un tumulus
caillouteux, qui se couvre de verdure sur la photo suivante. On pense tout
de
suite à la Palestine. Pourquoi ? Violence insidieuse dans un paysage serein,
contradiction inhérente ? Temps étiré ? Et photo choc de Susan
Meiselas, " Soldiers Searching Bus Passengers, Northern Highway,
Salvador " ( 1980 ), ombres projetées sur un mur , noires sur blanc, les bras
levés ou arme à la hanche. La photo provient du portfolio de Magnum "In Our
Time 1932-1988 " . La terreur suinte. J'enchaîne sur une salle des horreurs, "
Face à l' histoire ", où la video de Sigalit Landau, " Barbed
Hula " ( 2001 ), passe en boucle pour son public prostré. Le " Groupe de 13 "
d' Eva Aeppli ( Hommage à Amnesty International , 1968 ),
personnages disparus, victimes anéanties, assis sur des chaises de jardin, sont
les témoins éteints d'une jeune femme nue, dos à la mer sur sable et fond de
ciel, qui se mutile inlassablement en faisant tournoyer son hula-hoop - cerceau
de fil de fer barbelé, sur son ventre et ses hanches. Je file.
Hommage rapide à Gae Aulenti et son Musée d'Orsay; témoignage
capteur, intrigant de Taryn Simon, une épreuve couleur d'une machine à surgeler
l'humain, " Cryopreservation Unit, The Cryonics Institute, Clinton Township,
Michigan " ( 2008 ), de la série " An American Index of the Hidden and
Unfamiliar ". Les couleurs sont blafardes, l'imaginaire tout autant. L'objet,
lui, est bien réel.
Retour à la galerie, et me voilà charmée par l'humour de Karen
Knorr, deux grandes photographies couleur encadrées de bois avec
plaque de
cuivre, " The Analysis of Beauty ( 1988 ), de la série " Connoisseurs ", et "
The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction " (1986 ),qui " ironise
sur l'idée du connaisseur comme un expert du regard " . " The Analysis of
Beauty " emprunte son titre au livre du même nom du peintre-
graveur et satiriste William Hogarth, 1753 ( Joe Banks copyr. ). Karen Knorr,
née à Francfort, vit et travaille à Londres. Citée dans le catalogue "
Compostures " , en 1987, elle dit : " Connaisseurs et Collectionneurs des
Grandes oeuvres d'Art ont construit leurs demeures et leurs jardins,
choisi leurs tableaux et leur mobilier, selon les règles néo-classiques de la
Symétrie et de l'Ordre, des Convenances et de la Beauté, qui assurent une
position d'Hommes de Goût. " Chez " elles ", elle figure dans " Muses contre
Musées ".
Me voilà dans le " corps slogan ", l'oeil rond face à une vidéo de
Marina Abramovic ( 1975 ), où elle se peigne en répétant le
titre de l'oeuvre d'une voix monocorde : " Art Must Be Beautiful , Artist Must
Be Beautiful ", je passe...M'attarde sur un nu vulnérable et poignant de
Marlène Dumas " Labelled " ( 1998 ), médite sur " Lying with
the Wolf " de Kiki Smith ( 2001 ), dessin austère à l'encre et
mine graphite, entr'aperçoit des bribes de " Meat Joy ", festin peu habillé de
corps lascifs et appréciatifs, de Carole Schneeman ( 1964 ), à
travers une tribu hilare et très appréciative de pré-adolescents stridents,
renonce à comprendre avec le film video cubain d'Ana Mendieta,
" Untitled " ( Chicken Piece Slot # 2 ),( 1972 ), d'une femme apparemment nue
tenant par les pattes un poulet agonisant, m'approche avec hésitation de
l'installation de Gina Pane, sorte d'énorme échelle suédoise
d'acier à barreaux verticaux et horizontaux, ceux-ci en fait destinés à l' "
Escalade non anesthésiée ", titre de l'oeuvre,( 1970-71 ) - une pensée pour la
guerre du Vietnam - , avec panneau de photographies d'une escalade à l'appui,
les barreaux horizontaux , donc, étant hérissés de pointes d'acier
triangulaires aiguisées et acérées. L'artiste dit dans un extrait publié dans "
Gina
Pane, les Revues Parlées, Paris,Centre Pompidou, Colloque international du 29
mai 1996 " : " Je me blesse mais ne me mutile jamais...La blessure ?
Identifier, inscrire et repérer un certain malaise, elle est au centre. "
Je m'empresse de circuler. Dans la galerie, un sourire perplexe devant la fiole
d'eau de rinçage répugnante de la robe d'Orlan lors de son MesuRage de l'espace
Pompidou, un dernier coup d'oeil rigolard au panneau des Guerrilla Girls " Les
avantages d'être une femme artiste " comme par exemple " Savoir que votre
carrière pourrait prendre son envol après 80 ans " ou encore " Avoir la chance
de choisir entre carrière et maternité " , " Avoir plus de temps pour
travailler lorsque votre mec vous largue pour une nana plus jeune ", et autres
délices marrants de la même veine.
La boucle sera bouclée avec une robe étrange habillant un mannequin, dont la
texture, on a beau lui tourner autour, est totalement indéfinissable. Je
m'informe. Il s'agit de " Vanitas : robe de chair pour mannequin albinos et
anorexique " ( 1987 ) , de Jana Sterbak. Elle est
brune et grumeleuse d'apparence et j'apprends qu'elle est en viande de boeuf,
très exactement en steacks cousus, remplacés toutes les six semaines pour cause
de décomposition. Le but : dénoncer l'hiatus entre vanité et décrépitude
physique. Le jour du vernissage la viande est crue, puis elle sèche (pourrit).
L'oeuvre s'inscrit dans la démarche de dénonciation de " la condition d'animal
humain ". De multiples polémiques furent soulevées lors d'expositions au
Canada, l'artiste étant originaire de Montréal, pour cause de gaspillage de
nourriture.
Mon périple m'amène dans une toute autre sphère. Du thème
force " Eccentric Abstraction " , je retiendrai beaucoup d'images, dont les
plus spectaculaires à mes yeux sont l'énorme botte de paille carrée composée de
cure-dents (!) de Tara Donovan, " Toothpicks ", dont je
suppose qu'elle porte la date de chaque installation successive, et qualifiée
sur le panneau descriptif de " menue corvée ", par l'artiste, j'imagine. Il y a
aussi l'arbre de cauchemar rouge sang de Yayoi Kusama, fait de
ressorts de lits et de gants de coton, " My Flower Bed " ( 1962 ), qu'elle dit
inspiré, comme beaucoup de ses oeuvres, par ses hallucinations.
Mais là où le coeur s'arrête vraiment, c'est avec la fascination , l'émotion
ressentie face aux onze grands panneaux de croquis et aquarelle annotés de
Louise Bourgeois, " Extrême Tension " ( 2007 ), son dernier
travail - si on pense qu'elle est née en 1911 !
- , voyage intérieur dans son propre corps, ses sensations, ses mécanismes,
intitulés " The Breathing ", ou " The Pains and Cramps ", et pour le dernier
panneau " The Smell of the Hunted Animal " , le corps écorché, imaginé,
ressenti, " The Solar Plexus, " The Back Between the Shoulder Blades "...
Emouvant au point de la sensation physique transmise. " Lamentations sur les
Limitations du Corps ", dit le site Boston.com. Elle même dit : " Racontez
votre propre histoire, et vous serez intéressant. N'attrapez pas la maladie
verte de l'envie. Ne vous laissez pas duper par le succès et
l'argent. Ne laissez rien se glisser entre votre travail et vous. "
Je la quitte silencieuse en dedans - pour aborder " une chambre à soi ",
thème-hommage à Virginia Woolf, après avoir étudié
encore un petit dessin, maisons en élévation, maison à l'escalier extérieur en
colimaçon disconnecté en haut et à la base, maison en hauteur à l'escalier
métallique improbable.
Le travail de Sophie Calle, " l'Hôtel " ( 1981-83 ), très
particulier, envoûte. Travail de sociologie photographique , peut-on dire ?
L'artiste, femme de chambre en fonction, notait, photographiait chaque jour les
modifications parfois infimes de l'environnement d'une chambre, le moindre
déplacement d'objet appartenant aux clients ou pas, pour y lire, comprendre,
trouver - une histoire de vie - ? L'oeuvre est poétique, intrigante,
profondément humaine, ne répond pas, questionne peu. Sophie Calle avait déjà
surpris à la Biennale de Venise de 2007 avec les " Lettres de Rupture ". Un
nouvel étonnement, ue dimension narrative étrange, une poésie mystérieuse des
traces du vivant. Privé-public-secret-livré-occulté dévoilé. Espaces de
désespoir, espaces de cauchemar. " Sans titre " ( 2001 ) de Koo
Jeong-A, pièce sans fenêtre, longue , froide , moderne, le sol jonché
de déchets, d'emballages, éclairée par des tubes de néon blêmes posés sur une
étagère irréelle, unique meuble où les objets miniature se trouvent à l'étage
le plus haut, hors de vue, hors d'atteinte, à une hauteur démesurée, où les
objets ne font pas de sens. " Chambre 202 " Hotel du Pavot ( 1970 ) de
Dorothea Tanning, autre installation inquiétante où la
tapisserie du fauteuil et de la cheminée (!) se boursoufle d'excroissances
repoussantes, où de hideuses créatures se distinguent dans la pénombre, sur les
meubles, tapies ou abandonnées, dans une pièce hors du temps.
Enfin, dans cette " chambre à soi " , deux photographies remarquables.
Correspondant l'une et l'autre à ce que le site officiel de l'exposition
définit comme la " nouvelle tendance photographique dite de " mise en scène " ,
et apparue à la fin des années 1980. "
La première est de Florence Paradeis, " Sans Titre " ( 1989 ),
( de la série 1 : 1988-1989 ). Un jeune couple et son bébé déjeunent dans la
cuisine.
Ils sont jeunes, rayonnants, ils " incarnent la norme de la famille occidentale
". Photo haute en couleur, famille sereine apparemment. Il tient la main de son
enfant, tout en regardant tendrement sa femme, assise devant lui, qui
regarde...le bébé, assis entre eux deux, et qui lui regarde...
au loin, en l'air et devant lui. Les germes de la dissonnance sont diffus,
latents sous ce bonheur évident. Chacun son rôle...Le courant circule t-il
vraiment ? Sous une apparence d'unité, ne sont-ils que trois individus
différenciés ?
La deuxième, plus immédiatement inquiétante, est de Sandy
Skoglund, " Radioactive cats " ( 1980 ). Un vieux couple dans une
cuisine délabrée, misérable. Partout les chats verts, menaçants, se dirigeant
vers le réfrigérateur que la vieille dame entr'ouvre. Omniprésents, on les sent
féraux,létaux. Aux Etats-Unis, pays d'origine et de résidence de Sandy
Skoglund, cette oeuvre fut souvent interprétée comme " l'aftermath " nucléaire,
les retombées de la bombe. Son travail, très proche du fantastique-réaliste et
d'un soin de mise en scène extrême, ne ressemble à aucun autre.
Je jette un regard sur l'heure.. Ciel ! Il est 20 heures. J'amorce une
retraite au galop, encore tant à voir que je n'ai pas pu voir !
Les " pionnières ", le design, le " mot à l'oeuvre "... Il faudra
revenir. Au passage, en courant, j'aperçois une table en plexiglas aux roues de
vélo de course, un fauteuil avant-garde génial, trop, trop. Je plante les
freins tout de même : distraite, je l'avais manqué,
pourtant il est énorme .
WHAT BIG MUSCLES YOU HAVE ! En larges lettres rouges, premier
plan, et le fond tapissé de texte façon " newsband "défilante, je n'en crois
pas mes yeux, c'est le fou-rire ! " My lordship, my lawyer, my baby mogul, my
sugar daddy, my pimp, my doctor, my Rambo, my banker, my Popeye,
my landlord, my capo , (!), my pope , (!!!), my ayatollah , (!!!!!!!), my daddy
, (!!!!!!!!!!!!!!!), noir sur blanc !
Je hoquète de rire .
Barbara Kruger, artiste américaine, peintre
et peintre pour agences de publicité, familière du langage médiatique,
" Untitled " (What big muscles you have ! ) ( 1986 ).
" Barbara Kruger, en reproduisant sur un mode dramatique les
stéréotypes de notre idéologie, offre au spectateur des images où les signes
renvoient à des modèles de représentation dont nous avons parfaitement
conscience, des modèles avec lesquels nous jouons dans une liberté buissonnière
toujours renouvelée. Montrer les signes de l'aliénation renvoie à la façon dont
nous inventons le quotidien à coup de ruses, d'astuces,et de tactiques de
résistance. " ( Wikipédia )
J'attrape les escalators au vol, je me marre, fière de mon sexe, bien moins
seule. Je suis une femme, c'est l'heure du dîner, Jean-Marie m'attend, je suis
en retard. Va falloir qu'il attende.
