Le nouvel européen

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samedi 20 juin 2009

L'expo "elles" à Beaubourg. Récit .

Note de la rédaction : Ce billet a été rédigé par une amie lectrice qui a bien voulu m'envoyer cette contribution que j'ai trouvée stimulante, intéressante, et en plus bien écrite.  Je la publie, qu'elle me le pardonne, sous mon nom, en attendant d'avoir  satisfait aux procédures d'enregistrement de rédacteurs, pas immédiates chez le fournisseur/gestionnaire de ce site. Le pseudo (provisoire? définitif? à elle de nous le dire) de cette "nouvelle plume européenne" est Anna K.    

Faites un tour chez "elles " , vous ne le regretterez pas !

Il dit " tu pourrais en profiter pour aller à Beaubourg, " ils " exposent les femmes "...Il est ma lanterne de mineure de fond, je fonce. Et je me marre,preuve que je suis post-libé, pas si aliénée, et tout ça. Pense t-elle.

Pas vu Beaubourg depuis vingt-cinq ans. J'ai le sentiment sympa d'être dans la cuisine d'une famille nombreuse, jamais assez vide pour faire les " à-fonds ". C'est bon signe, les multitudes qui sont passées par là - et ça se voit.
Je passe la gentille ticketière ( j'ai déjà eu affaire au gentil guichetier, à la gentille informationniste, à la gentille nettoyeuse des toilettes, avec la densité de visitants visible, c'est éberluant toute cette gentillesse ), un coup d'oeil au papillon-plan, 8000 mètres carrés, courtoisie et travail colossal de Camille Morineau, Quentin Bajac, Cécile Debray,Valérie Guillaume, Emma Lavigne, Conservateurs au Musée national d'art moderne, Commissaire et Co-commissaires de cette énorme entreprise que d'exposer un siècle de créativité féminine.

Un pied dedans, et c'est nettement moins gentil. Happage instantané. Devant moi l'habitat, les habitantes. Pas de doute, je suis chez " elles" . En guise d'accueil, l'imposant habitacle de Rachel Whiteread, " Untitled " ( Room 10 ) .
Trois blocs accolés. On dirait des plaques de béton, l'enduit blanc est inégal, un peu comme la crème appliquée au couteau sur un gateau, avec quelques reliefs indéchiffrables. C'est un coffre. Hermétique. Clos et archi-clos. Deux
fenêtres, une porte sur une autre façade. Barricadées. Fenêtres un peu à l'ancienne, style colonial ibérique, à treillis, rien ne filtre derrière les volets serrés. Porte que l'on dirait blindée, porte de coffre, d'abri anti-atomique sans le sas. Très verrouillée. C'est l'opacité murée, tombale, de cachot de surface.
   En vis à vis sur le grand mur de gauche, les habitantes. La maman et la putain, seules sur fond blanc, deux impressionnantes sculptures de Niki de St Phalle. " Crucifixion ", la prostituée écartelée, plaquée au mur, énorme et amputée, les rouges acides et les noirs denses du triangle pubien velu projeté en avant, des bas noirs tendus sur des cuisses si grasses qu'ils sont faits de grands morceaux de bas cousus les uns aux autres, le visage d'un jeune métis entrevu sur son corsage cramoisi, un éléphant ( ? ) de profil à la trompe enfoncée dans sa chair. C'est un torse. Seins, ventre, cuisses, sexe. Elle explose, va exploser. A quelque distance, la mère ou mère en devenir. C'est la mariée, ce qu'il en reste. Si tragique que les jeunes visiteuses latines s'attardent à la détailler, l'observent fascinées et secrètement horrifiées, en silence. " La Mariée ou Eva Maria " est grise. Du même gris éteint, terne, son visage, son corps, sa robe. Son visage penché sur son corps dit la désolation résignée. Sa grosse main de travail est à plat sur son aine. Son abdomen, sa poitrine sont une cavité béante, grise, lisse, évidée, curetée. Sa robe de dentelle grise est figée dans un apprêt épais vieux de mille ans. La femme, la robe viennent du grenier de la maison des morts. Il n'y a pas une particule vivante. Elle absorbe la lumière, ne renvoie que néant. Elle est accablement, désespoir absolu.
On tourne les talons et on marche vers du texte. Pas d'image tout de suite.
En exergue sur le papillon sont citées Simone de Beauvoir, bien sûr, "on ne naît pas femme, on le devient...c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin " ("Le deuxième sexe", Gallimard, 1949 ), et Michelle Perrot
" On le voit : il ne s'agit pas de constituer un nouveau territoire qui serait l'histoire des femmes...mais bien davantage de changer la direction du regard historique, en posant la question du rapport des sexes comme centrale. " (Préface à " Une histoire des femmes est-elle possible ? ", Rivages 1984 ).
Il s'agit peut-être d'arts plastiques, on est tout de même bel et bien en politique. Au mur, un historique nous apprend que Jenny Holzer est la première femme à représenter les U.S.A. à la Biennale de Venise en ... 1990. Annette Messager, elle, sera la première femme à représenter la France, avec son installation " Casino " -c'est le pavillon national - , à la 51ème Biennale de
Venise, dont elle reçoit le Lion D'or,...en 2005. Et enfin la Documenta 12 de Cassel présente pour la première  fois 50 % d'artistes femmes ... en 2007, sous la direction artistique de Roger Buergel .

L'expo est divisée en " thèmes-force" , on pénètre dans " Feu à volonté ". Le " SCUM Manifesto " de Valérie Solanas est mentionné, ( SCUM pour " Society for Cutting Up Men ", que l'on pourrait traduire par " Association pour tailler les hommes en pièces " ,( Wikipedia ), ou plus simplement par "  Mouvement pour les leur couper ",  " scum " signifiant en termes généraux "rebut, lie...( de la terre ), déchet nauséabond ", et en termes personnels insultants " ordure, pourriture, fumier, salaud "... Il est aussi fait mention de sa tentative d'assassinat vengeur sur Warhol,pour laquelle elle fut emprisonnée et internée. Le " Manifeste ", écrit en 1968, est explicite : " Rien dans cette
société ne concerne les femmes.
Alors à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités et celui de la rigolade, il ne reste qu'à renverser le gouvernement, en finir avec l'argent, instaurer l'automation à tous les niveaux et supprimer le sexe masculin."..." Le mâle est un accident biologique : le gêne Y  
( mâle ) n'est qu'un gêne X ( femelle ) incomplet, une série incomplète de chromosomes. En d'autres termes, l'homme est une femme manquée, une fausse couche ambulante, un avorton congénital. Etre homme c'est avoir quelque chose en moins, c'est avoir une sensibilité limitée. La virilité est
une déficience organique, et les hommes sont des êtres affectivement infirmes ."..." Une véritable communauté se compose d'individus - pas de simples échantillons de l'espèce, pas de couples - qui se respectent les uns les autres dans leur individualité et leur intimité, établissent entre eux des contacts intellectuels et affectifs - en esprits libres ayant des relations libres
- et coopèrent à l'achèvement de buts communs. Pour les traditionalistes, l'unité de base de la société est la famille; pour les " hippies " c'est la tribu. Pour aucun d'eux, ce n'est l'individu. " (Wikipedia)

Il y a aussi, incontournables, les " Tirs " de Niki de St Phalle (1961), rappelant la phase de son oeuvre où utiliser des armes à feu contre les symboles et représentations artistiques masculins représentait un acte libérateur. Sur le mur face au texte, l'exemple.
J'examine la toile, les impacts de balles sont bien réels, des images du documentaire de l'époque me traversent, où elle vidait ses chargeurs avec une énergie jouissive évidente. 
Pippilotti Rist, dans le registre de la jouissance subversive , ne saurait être absente, et voilà les Guerrilla Girls, au départ ( 1985 ), groupe de femmes artistes américaines qui prirent les noms de femmes artistes disparues, camouflèrent leur identité - ce qu'elles font encore aujourd'hui - sous des masques de gorilles en peluche acrylique et se rendirent célèbres par des actions de dénonciation de l'ordre dominant masculin percutantes. 
Comme elles disent, " re-inventing the " f " word - feminism -  ", et perdurant au point de " re-investing the " f " word into the 21st century ", le groupe s'est rendu mondialement célèbre par toutes sortes de démarches provocatrices, produisant affiches, collages, livres et coups d'éclat publics. En 1985 leur démarche fondatrice fut de dénoncer une exposition du Museum of Modern Art qui exposait 165 artistes dont seulement 17 femmes. S'auto-proclamant la " Conscience du Monde de l' Art " , elles commencèrent à produire des affiches. Ces affiches qui apparaissaient alors
sur les murs de SoHo à la faveur de la nuit, sont aujourd'hui sur Internet :
" Do women have to be naked to get into the U.S. Museums ? " (1999 )
( Les femmes doivent-elles être nues pour figurer dans les musées américains ? )
 " Less than 3 % of the artists in the Met. Museum are women, but 83 % of the nudes are female "
( Moins de 3 % des artistes exposés au Metropolitan Museum sont des femmes, mais 83 % des nus sont féminins )
Ou encore, pour une Biennale de Venise , un poster représentant une femme en position de levrette, un homme en costard blanc assis sur son  dos :
   " Where are the women artists of Europe ? Under this man . "
   ( Où sont les femmes artistes d'Europe ? Sous cet homme . ) (Peut-être le directeur artistique de cette année-là...).

Ces affiches sont maintenant propriété de particuliers, de musées, d'institutions telles que la New York Public Library, la Library of Congress, le
Museum of Modern Art, le Getty. Les Guerrilla Girls ont fait l'objet d'innombrables reportages dans les médias, comme, pour ne citer qu'eux, " the New Yorker ", " Ms. Magazine " , " Vogue ", " Esquire ", " the New York Times ", " the Washington Post " , qui leur accordera pleine page, " Bitch ",
" Art Forum ", BBC, PBS, CBS, CBC, CNN, et de nombreuses autres stations TV et radio internationales. Elles ont donné des conférences dans plus de 90 collèges, universités, et musées dans le monde entier, participent à la campagne d' Amnesty International " Stop Violence Against Women ", collaborent avec Greenpeace, érigent des panneaux de collages pour la remise des Oscars à Hollywood, ont créé des projets de grande envergure pour la Biennale de Venise, à Istanbul, Mexico City, et ont mené d'importantes manifestations dénonciatrices à Bilbao, Athènes, Rotterdam, ainsi que Sarajevo et Shanghaï.
   " We could be anyone, we are everywhere " est l'un de leurs slogans.
   ( Nous pourrions être n'importe qui, nous sommes partout )
Elles publient des ouvrages, le dernier datant de 2003, " Bitches, Bimbos and Ballbreakers : the Guerrilla Girls Guide to Female Stereotypes " ,
( Garces, Bimbos et Casseuses de Couilles : le Guide des Guerrillas Girls des Steréotypes Femelles ) .
Elles reçurent de nombreuses récompenses pour leur combat contre le sexisme, le racisme et l'injustice sociale, y compris du Ministère de la Culture à Berlin.
( Traduction et adaptation libres du site Web officiel des Guerrillas Girls ).

Je détaille en gloussant un grand panneau-collage d'affiches d'elles, à l'humour mordant et acidulé. Le ton est donné, place à la contemplation.

 J'entame mes pérégrinations dans cet énorme espace d'exposition, et je tombe en arrêt devant la série d'affiches simili gravures de Valie Export :" Aktionshose : Genitalpanik ( 1969 ), oeuvre de jeunesse de cette actionniste viennoise où, assise face à la caméra et jambes écartées, le visage fermé et les cheveux hirsutes, un fusil à la main, elle exhibe son sexe dans le triangle découpé de son pantalon. La photo claque, le discours est clair. Radical. La salle porte le nom de l'oeuvre, Genitalpanik. Sur le site officiel de l'exposition on lit : " Rassemblées sous le titre de la célèbre performance de Valie Export - dans laquelle l'artiste circulait entre les spectateurs d'une salle de cinéma pornographique, le sexe à découvert, mitraillette à la main - les oeuvres de cette salle évoquent d'une manière nouvelle et provocatrice la représentation du sexe féminin. S'inscrivant
contre les représentations traditionnellement avilissantes du regard masculin désirant, les féministes se sont réapproprié le motif de la vulve en le remettant en perspective dans l'histoire de l'art "... Un autre exemple est la performance au Jeu de Paume, Paris, en 2003," Man and Woman and Animal" , qui " s'ouvre sur un sexe de femme (celui de l'artiste ), exhibé dans les frémissements de la jouissance d'une masturbation clitoridienne."
( www.paris-art.com). C'est la porno contre l'ordre porno, à rebrousse-poil, subversive, inacceptable.
Plus loin, deux grands tirages chromogéniques couleur de Sophie Ristelhueber m'arrêtent, " Série WB no 43 " ( 2005 ), d'une petite route de campagne au milieu d'oliviers, abandonnée, barrée d'un tumulus caillouteux, qui se couvre de verdure sur la photo suivante. On pense tout de
suite à la Palestine. Pourquoi ? Violence insidieuse dans un paysage serein, contradiction inhérente ? Temps étiré ? Et photo choc de Susan Meiselas, " Soldiers Searching Bus Passengers, Northern Highway, Salvador " ( 1980 ), ombres projetées sur un mur , noires sur blanc, les bras levés ou arme à la hanche. La photo provient du portfolio de Magnum "In Our Time 1932-1988 " . La terreur suinte. J'enchaîne sur une salle des horreurs, " Face à l' histoire ", où la video de Sigalit Landau, " Barbed Hula " ( 2001 ), passe en boucle pour son public prostré. Le " Groupe de 13 " d' Eva Aeppli ( Hommage à Amnesty International , 1968 ), personnages disparus, victimes anéanties, assis sur des chaises de jardin, sont les témoins éteints d'une jeune femme nue, dos à la mer sur sable et fond de ciel, qui se mutile inlassablement en faisant tournoyer son hula-hoop - cerceau de fil de fer barbelé, sur son ventre et ses hanches. Je file.

Hommage rapide à Gae Aulenti et son Musée d'Orsay; témoignage capteur, intrigant de Taryn Simon, une épreuve couleur d'une machine à surgeler l'humain, " Cryopreservation Unit, The Cryonics Institute, Clinton Township, Michigan " ( 2008 ), de la série " An American Index of the Hidden and Unfamiliar ". Les couleurs sont blafardes, l'imaginaire tout autant. L'objet, lui, est bien réel. 

Retour à la galerie, et me voilà charmée par l'humour de Karen Knorr, deux grandes photographies couleur encadrées de bois avec plaque de
cuivre, " The Analysis of Beauty ( 1988 ), de la série " Connoisseurs ", et " The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction " (1986 ),qui " ironise sur l'idée du connaisseur comme un expert du regard " . " The Analysis of Beauty " emprunte son titre au livre du même nom du peintre-
graveur et satiriste William Hogarth, 1753 ( Joe Banks copyr. ). Karen Knorr, née à Francfort, vit et travaille à Londres. Citée dans le catalogue " Compostures " , en 1987, elle dit : " Connaisseurs et Collectionneurs des Grandes oeuvres d'Art ont construit leurs demeures et leurs jardins,
choisi leurs tableaux et leur mobilier, selon les règles néo-classiques de la Symétrie et de l'Ordre, des Convenances et de la Beauté, qui assurent une position d'Hommes de Goût. " Chez " elles ", elle figure dans " Muses contre Musées ".

Me voilà dans le " corps slogan ", l'oeil rond face à une vidéo de Marina Abramovic ( 1975 ), où elle se peigne en répétant le titre de l'oeuvre d'une voix monocorde : " Art Must Be Beautiful , Artist Must Be Beautiful ", je passe...M'attarde sur un nu vulnérable et poignant de Marlène Dumas " Labelled " ( 1998 ), médite sur " Lying with the Wolf " de Kiki Smith ( 2001 ), dessin austère à l'encre et mine graphite, entr'aperçoit des bribes de " Meat Joy ", festin peu habillé de corps lascifs et appréciatifs, de Carole Schneeman ( 1964 ), à travers une tribu hilare et très appréciative de pré-adolescents stridents, renonce à comprendre avec le film video cubain d'Ana Mendieta, " Untitled " ( Chicken Piece Slot # 2 ),( 1972 ), d'une femme apparemment nue tenant par les pattes un poulet agonisant, m'approche avec hésitation de l'installation de Gina Pane, sorte d'énorme échelle suédoise d'acier à barreaux verticaux et horizontaux, ceux-ci en fait destinés à l' " Escalade non anesthésiée ", titre de l'oeuvre,( 1970-71 ) - une pensée pour la guerre du Vietnam - , avec panneau de photographies d'une escalade à l'appui, les barreaux horizontaux , donc, étant hérissés de pointes d'acier triangulaires aiguisées et acérées. L'artiste dit dans un extrait publié dans " Gina
Pane, les Revues Parlées, Paris,Centre Pompidou, Colloque international du 29 mai 1996 " : " Je me blesse mais ne me mutile jamais...La blessure ? Identifier, inscrire et repérer un certain malaise, elle est au centre. "

Je m'empresse de circuler. Dans la galerie, un sourire perplexe devant la fiole d'eau de rinçage répugnante de la robe d'Orlan lors de son MesuRage de l'espace Pompidou, un dernier coup d'oeil rigolard au panneau des Guerrilla Girls " Les avantages d'être une femme artiste " comme par exemple " Savoir que votre carrière pourrait prendre son envol après 80 ans " ou encore " Avoir la chance de choisir entre carrière et maternité " , " Avoir plus de temps pour travailler lorsque votre mec vous largue pour une nana plus jeune ", et autres délices marrants de la même veine.

La boucle sera bouclée avec une robe étrange habillant un mannequin, dont la texture, on a beau lui tourner autour, est totalement indéfinissable. Je m'informe. Il s'agit de " Vanitas : robe de chair pour mannequin albinos et anorexique "  ( 1987 ) ,  de Jana Sterbak. Elle est brune et grumeleuse d'apparence et j'apprends qu'elle est en viande de boeuf, très exactement en steacks cousus, remplacés toutes les six semaines pour cause de décomposition. Le but : dénoncer l'hiatus entre vanité et décrépitude physique. Le jour du vernissage la viande est crue, puis elle sèche (pourrit). L'oeuvre s'inscrit dans la démarche de dénonciation de " la condition d'animal humain ". De multiples polémiques furent soulevées lors d'expositions au Canada, l'artiste étant originaire de Montréal, pour cause de gaspillage de nourriture.
   Mon périple m'amène dans une toute autre sphère. Du thème force " Eccentric Abstraction " , je retiendrai beaucoup d'images, dont les plus spectaculaires à mes yeux sont l'énorme botte de paille carrée composée de cure-dents (!) de Tara Donovan, " Toothpicks ", dont je suppose qu'elle porte la date de chaque installation successive, et qualifiée sur le panneau descriptif de " menue corvée ", par l'artiste, j'imagine. Il y a aussi l'arbre de cauchemar rouge sang de Yayoi Kusama, fait de ressorts de lits et de gants de coton, " My Flower Bed " ( 1962 ), qu'elle dit inspiré, comme beaucoup de ses oeuvres, par ses hallucinations.
Mais là où le coeur s'arrête vraiment, c'est avec la fascination , l'émotion ressentie face aux onze grands panneaux de croquis et aquarelle annotés de Louise Bourgeois, " Extrême Tension " ( 2007 ), son dernier travail - si on pense qu'elle est née en 1911 !
- , voyage intérieur dans son propre corps, ses sensations, ses mécanismes, intitulés " The Breathing ", ou " The Pains and Cramps ", et pour le dernier panneau " The Smell of the Hunted Animal " , le corps écorché, imaginé, ressenti, " The Solar Plexus, " The Back Between the Shoulder Blades "... Emouvant au point de la sensation physique transmise. " Lamentations sur les Limitations du Corps ", dit le site Boston.com. Elle même dit : " Racontez votre propre histoire, et vous serez intéressant. N'attrapez pas la maladie verte de l'envie. Ne vous laissez pas duper par le succès et
l'argent. Ne laissez rien se glisser entre votre travail et vous. "

Je la quitte silencieuse en dedans - pour aborder " une chambre à soi ", thème-hommage à Virginia Woolf,  après avoir étudié encore un petit dessin, maisons en élévation, maison à l'escalier extérieur en colimaçon disconnecté en haut et à la base, maison en hauteur à l'escalier métallique improbable.
Le travail de Sophie Calle, " l'Hôtel " ( 1981-83 ), très particulier, envoûte. Travail de sociologie photographique , peut-on dire ? L'artiste, femme de chambre en fonction, notait, photographiait chaque jour les modifications parfois infimes de l'environnement d'une chambre, le moindre déplacement d'objet appartenant aux clients ou pas, pour y lire, comprendre, trouver - une histoire de vie - ? L'oeuvre est poétique, intrigante, profondément humaine, ne répond pas, questionne peu. Sophie Calle avait déjà surpris à la Biennale de Venise de 2007 avec les " Lettres de Rupture ". Un nouvel étonnement, ue dimension narrative étrange, une poésie mystérieuse des traces du vivant. Privé-public-secret-livré-occulté dévoilé. Espaces de désespoir, espaces de cauchemar. " Sans titre " ( 2001 ) de Koo Jeong-A, pièce sans fenêtre, longue , froide , moderne, le sol jonché de déchets, d'emballages, éclairée par des tubes de néon blêmes posés sur une étagère irréelle, unique meuble où les objets miniature se trouvent à l'étage le plus haut, hors de vue, hors d'atteinte, à une hauteur démesurée, où les objets ne font pas de sens. " Chambre 202 " Hotel du Pavot ( 1970 ) de Dorothea Tanning, autre installation inquiétante où la tapisserie du fauteuil et de la cheminée (!) se boursoufle d'excroissances repoussantes, où de hideuses créatures se distinguent dans la pénombre, sur les meubles, tapies ou abandonnées, dans une pièce hors du temps.
Enfin, dans cette " chambre  à soi " , deux photographies remarquables. Correspondant l'une et l'autre à ce que le site officiel de l'exposition définit comme la " nouvelle tendance photographique dite de " mise en scène " , et apparue à la fin des années 1980. "
La première est de Florence Paradeis, " Sans Titre " ( 1989 ), ( de la série 1 : 1988-1989 ). Un jeune couple et son bébé déjeunent dans la cuisine.
Ils sont jeunes, rayonnants, ils " incarnent la norme de la famille occidentale ". Photo haute en couleur, famille sereine apparemment. Il tient la main de son enfant, tout en regardant tendrement sa femme, assise devant lui, qui regarde...le bébé, assis entre eux deux, et qui lui regarde...
au loin, en l'air et devant lui. Les germes de la dissonnance sont diffus, latents sous ce bonheur évident. Chacun son rôle...Le courant circule t-il vraiment ? Sous une apparence d'unité, ne sont-ils que trois individus différenciés ?
La deuxième, plus immédiatement inquiétante, est de Sandy Skoglund, " Radioactive cats " ( 1980 ). Un vieux couple dans une cuisine délabrée, misérable. Partout les chats verts, menaçants, se dirigeant vers le réfrigérateur que la vieille dame entr'ouvre. Omniprésents, on les sent féraux,létaux. Aux Etats-Unis, pays d'origine et de résidence de Sandy Skoglund, cette oeuvre fut souvent interprétée comme " l'aftermath " nucléaire, les retombées de la bombe. Son travail, très proche du fantastique-réaliste et d'un soin de mise en scène extrême, ne ressemble à aucun autre. 

 Je jette un regard sur l'heure.. Ciel ! Il est 20 heures. J'amorce une retraite au galop, encore tant à voir que je n'ai pas pu voir ! Les  " pionnières ", le design, le " mot à l'oeuvre "... Il faudra revenir. Au passage, en courant, j'aperçois une table en plexiglas aux roues de vélo de course, un fauteuil avant-garde génial, trop, trop. Je plante les freins tout de même : distraite, je l'avais manqué,
pourtant il est énorme .
   WHAT BIG MUSCLES YOU HAVE ! En larges lettres rouges, premier plan, et le fond tapissé de texte façon " newsband "défilante, je n'en crois pas mes yeux, c'est le fou-rire ! " My lordship, my lawyer, my baby mogul, my sugar daddy, my pimp, my doctor, my Rambo, my banker, my Popeye,
my landlord, my capo , (!), my pope , (!!!), my ayatollah , (!!!!!!!), my daddy , (!!!!!!!!!!!!!!!), noir sur blanc !
   Je hoquète de rire .
   Barbara Kruger, artiste américaine, peintre et peintre pour agences de publicité, familière du langage médiatique,
" Untitled " (What big muscles you have ! ) ( 1986 ).
   " Barbara Kruger, en reproduisant sur un mode dramatique les stéréotypes de notre idéologie, offre au spectateur des images où les signes renvoient à des modèles de représentation dont nous avons parfaitement conscience, des modèles avec lesquels nous jouons dans une liberté buissonnière toujours renouvelée. Montrer les signes de l'aliénation renvoie à la façon dont nous inventons le quotidien à coup de ruses, d'astuces,et de tactiques de résistance. " ( Wikipédia )

J'attrape les escalators au vol, je me marre, fière de mon sexe, bien moins seule. Je suis une femme, c'est l'heure du dîner, Jean-Marie m'attend, je suis en retard. Va falloir qu'il attende.

samedi 6 juin 2009

J-1 : élections européennes : quel enjeu?

A la veille du septième scrutin européen (1979 : 1ère élection au suffrage universel, 1984, 1989, 1994, 1999, 2004),  on retrouve toujours les mêmes traits caractéristiques des campagnes européennes : l'opinion se dit mal informée, peu intéressée, les partis en lice font des promesses sur une information renforcée de leurs candidats une fois élus, les "anti" ayant le haut du pavé face à des pro un peu mous et confus, qui ne disent pas précisément ce qu'ils ont en tête ...

En réalité, rarement, une campagne aura été aussi terne, dépourvue de véritables enjeux et débats politiques sur l'Europe, tout entière tournée sur les questions franco-françaises. En cherchant bien, on trouve deux thèmes : le "rosé" et la position face à la Turquie...avouons que c'est un peu mince.

L'UMP a choisi de faire de ce rendez-vous électoral, un référendum sur le Président Sarkozy, avec l'alibi de la présidence française (pas très mobilisateur, reconnaissez-le, de vendre un produit ayant dépassé la date de péremption..la prochaine présidence française revenant dans une quinzaine d'années...). M. Barnier, tout entier à son rêve de redevenir Commissaire à Bruxelles, s'est prêté à cette mascarade, dont le seul but aura été de mieux préparer dans l'opinion les thèmes de la campagne de Sarkozy pour 2012. Le PS, seule opposition crédible possible au niveau européen, a commis une erreur stratégique majeure, en faisant de la campagne un "TSS", tardivement converti en TSB, "Tout Sauf Barroso".  Et ne parlons même pas de Bayrou qui a dilapidé en quelques semaines l'héritage européen du courant démo-chrétien, sa famille de pensée d'origine : plus qu'une erreur dans son cas, une trahison métaphysique, et la réaction de Daniel Cohn-Bendit sur un plateau de télé avait tout d'une prophétie le concernant (NB : j'ai conscience d'être quelque peu injuste, face à un parti qui a, régionalement, de bonnes listes et a nationalement élaboré un bon programme; mais il faut voir la très grande diversité des listes, établies au gré des choix personnels du Président pour les têtes de liste, et le complet décalage avec les orientations du parti auquel se rattache le Modem au Parlement européen, l'Alliance des libéraux et des démocrates européens, ALDE-et c'est là que réside l'imposture car ce qui compte au PE, ce sont les choix des partis européens). Les seuls qui soient sortis à peu près intacts et fidèles à des convictions et des compétences reconnues en matière européenne sont les Verts, mais ils sont restés très en deça dans la dénonciation des périls et des menaces planant sur la construction européenne.

Car, de ce point de vue, l'heure est grave, très grave. 

Vu la situation économique mondiale, catastrophique, vu l'état de l'Union-tout aussi catastrophique- ce simple fait, l'inconscience de la part des pro-Européens sur les risques pesant sur l'ensemble du projet européen est des plus inquiétants.

Il aurait dû y avoir au moins un sursaut de ceux qui croient encore à l'idée européenne, afin de défendre ce qui peut être défendu, de s'entendre sur quelques idées force, sur un socle commun.

Le rendez-vous électoral aurait pu en particulier être l'occasion de dresser un bilan des trois principaux événements intervenus en Europe depuis la précédente élection, qui ont été, chacun dans leur domaine respectif, autant d'enjeux fondamentaux, et de défis plus ou moins bien relevés, et d'en tirer les leçons pour l'avenir : l'élargissement aux Douze pays d'Europe centrale, l'avortement de la constitution européenne, la crise. Aucun parti ne l'a fait sérieusement.  

Il n'est pas utile d"épiloguer longement sur le déni cruel apporté par la crise financière et économique à ce qui est, pour l'UE, devenu un dogme : la construction européenne par le marché unique, un "marché" débridé envahissant tous les secteurs de la vie sociale. La seule institution qui apparaît comme ayant joué un rôle positif et protecteur durant ces périodes de tempête est la Banque Centrale Européenne. Elle a effectivement permis d'éviter, par son action aux niveaux à la fois global et mondial et européen extra et intra-communautaire  que les pays de l'UE  connaissent la catastrophe financière et monétaire, dans un climat de panique qui aurait certainement mis très gravement à mal l'ensemble des rouages du marché unique. Aucun responsable n'a beaucoup insisté sur ces risques dont la Banque de Francfort nous a  préservés, parce que cela aurait trop mis en lumière nos propres faiblesses et désordres nationaux, mais chacun peut se remémorer les périodes difficiles comme la première ou la deuxième crise pétrolières qui ont tué dans l'oeuf les premières tentatives de régulation des monnaies européennes. Mais personne n'a non plus profité de ce drame vécu "en live" pour faire le retour d'expérience et, comme le Président de la BCE, M. Trichet, est un homme discret, il est aussi resté très gardé sur ce qu'il faudrait changer pour faire de la BCE un acteur central des économies des Etats européens, les solutions à apporter, et l'accroissement possible du rôle de la Banque pour en faire une véritable banque centrale dont la première mission est d'être un outil au service de la monnaie- et de l'Etat d'appartenance. La Banque centrale européenne, rappelons-le, ne peut rien faire pour les Etats : ses seuls interlocuteurs sont les acteurs privés du système financier. ..même si à son directoire, ce sont les directeurs de banques centrales qui siègent! Rien sur cette évolution indispensable...Il y a eu la grande tourmente financière, les réunions au sommet, le G-20, des engagements pris. Mais de tout cela l'UE en tant que telle a été cruellement absente, alors même que la BCE s'activait pour sauver ce qui pouvait l'être du désordre financier international. Plus de deux mois après le Sommet de Londres, et à moins de deux semaines du Conseil européen (qui sera présidé-c'est un comble!- par un homme profondément hostile à l'Europe telle qu'elle s'est construite en trente ans, le Président tchèque Klaus), on ignore toujours quelles seront les mesures que prendra l'Union vis à vis de son propre système financier pour accroître les indispensables contrôles de la machinerie financière, si ce sera du chacun pour soi, ou la mise en place d'un dispositif commun (ou unique, les deux variantes, avec d'autres, sont sur la table). Qui nous a parlé durant le campagne de ces sujets vitaux pour l'avenir de l'Europe?

Quant à la réponse européenne à la crise dans ses aspects multiformes, elle a été inexistante, en tant que telle. L'addition des mesures nationales présentée habiblement par le Président de la Commission, M. Barroso, comme un Plan européen anti-crise, n'en était pas. C'est une occasion historique qui vient ainsi d'être perdue; elle ne se retrouvera pas de sitôt.

Des leaders politiques à la hauteur du défi en eussent tiré parti pour faire avancer l'Europe, la réinstaller solidairement et solidement en tête dans la course indutrielle et technologique, dans l'esprit de reconquête dont la stratégie de Lisbonne a pu donner l'idée naguère. Toutes choses égales d'ailleurs, un Mitterrand avait su profiter de la chute du mur, de la réunification allemande, pour arracher à Kohl la monnaie unique. Personne, parmi les leaders européens qui comptent, n'a été en mesure de proposer à l'Europe, durant ces heures exceptionnelles, un plan de sauvetage économique -et social-digne de ce nom, avec des objectifs ambitieux et de nouveaux instruments financiers correspondants (quand on voit avec quelle gourmandise les marchés, convertis par force et pour un temps seulement aux délices des obligations, "avalent" en ce moment n'importe quel emprunt public, on se dit : quelle occasion perdue pour l'Europe qui, si elle avait lancé un super-Emprunt -de l'ordre de cinq cents milliards d'euros en plusieurs tranches annuelles qu'elle n'aurait eu aucun mal à mobiliser car sa signature, garantie le cas échéant par la BCE, qui a garanti bien plus et pour de bien moins bonnes signatures, valait plus que de l'or en ces temps déraisonnables -, pour financer, par des outils directement opérationnels, et ne transitant pas par les Etats, des projets industriels structurants, aurait pu se donner les moyens d'une vraie politique industrielle). Cela nécessitait, c'est vrai, de passer outre aux règles admises, y compris de déroger aux traités existants, par exemple pour convenir à côté du volet industriel de la crise,  d'une aide européenne harmonisée -temporaire- pour les "victimes de la crise". Mais à la guerre comme à la guerrre, et on a  bien vu que lorsqu'il le faut, même les règles les plus absolues, comme celles du Pacte de stabilité ou sur l'interdiction des aides publiques, admettent des entorses -dès lors qu'elles ont la faveur d'une majorité d'Etats.  Un Delors au mieux de sa forme, épaulé par des dirigeants conscients des périls aurait peut-être pu  convaincre l'inévitable bloc de prudence et de méfiance atavique allemande, d'accepter un tel plan, tablant sur l'état réel de l'économie allemande, et notamment du système financier et bancaire, dont on découvre avec retard qu'il a été le plus atteint des systèmes bancaires continentaux. Une occasion qui aurait pu permettre, les opinions y étaient prêtes, de grandes mesures de relance industrielle, comme cela a été fait en Chine, ou aux Etats-Unis. Un temps précieux a été ainsi perdu, et l'Europe va traverser la crise dans de bien mauvaises conditions.

En tout cas, le citoyen, qui réfléchit, se sera dit: l'Europe, sauf l'euro, n'aura rien fait pour nous.

Sur un autre sujet fondamental, car il détermine l'avenir, l'élargissement, qui a tiré durant la campagne les leçons du séisme que fut en 2004, l'entrée sans préparaton adéquate dans le club de dix nouveaux membres, avec une culture politique, des intérêts géostratégiques tout différents (on l'a vu dans le conflit entre l'Ukraine et la Russie), puis avec un décalage de deux ans, de deux autres nouveaux membres? Il est clair que l'on ne fait pas les mêmes choses à 6, à 9 ou à 27 : en s'élargissant, l'UE ne modifie pas seulement son espace, mais aussi sa nature. Jusqu'au dernier élargissement, nous, Français, étions encore au centre de l'espace européen. Ce n'est plus le cas. Notre influence s'est diluée, comme le prouve anecdotiquement le fait que la langue française ait cessé dans les faits d'être utilisée par les délégations lorsqu'elles s'expriment en public dans les enceintes bruxelloises. Est-on sûr que nous ayons intérêt à ce Drang nach Osten perpétuel? Que les Allemands -l'industrie allemande-y ai(en)t, eux intérêt, c'est sûr. Pour nous, c'est beaucoup moins évident. Le débat se focalise sur la Turquie, mais il pourrait aussi s'ouvrir sur les autres candidatures : pourquoi accepter par principe l'entrée des pays balkaniques? Quel est notre intérêt, à nous Européens, d'avoir à tirer à bout de bras  perpétuellement des économies très désarticulées, qui ne rejoindront pas avant plusieurs dizaines d'années les standards de vie européens? Ne doit-on pas, avant toute nouvelle adhésion, donner des signes tangibles de notre vouloir vivre ensemble? Et l'objectif de l'harmonisation sociale, avec la fixation de standards sociaux,  n'est-il pas un élément déterminant, au moins autant que le marché unique, de ce vouloir-vivre, en même temps qu'un moyen de lutter contre les concurrences sauvages, et les délocalisations?

Le vieux slogan de la diplomatie française "pas d'élargissement sans approfondissement", nous l'avons oublié. Redisons-le clairement. Tirons en les conséquences. Vendons-le de manière convaincante aux autres Européens. Ce qui suppose que nous ayons des idées sur l'avenir de l'Union, sur ce qu'elle doit apporter en termes d'avantages, de facilités dans la vie quotidienne des Européens. Des idées originales. Comme celle de faire vraiment l'Europe des citoyens, qui est en panne, comme chacun sait, et surtout depuis le rapport Lamassoure,  une Europe qui donne à ses citoyens des droits (et aussi des devoirs) nouveaux, et qui est très loin d'être une réalité. Et si ça déplait à quelques partenaires, aux Suédois par exemple, ce n'est pas très grave. . Si nous avons un langage clair, honnête, et surtout constant, les autres apprendront à s'en accommoder.

L'autre défi, très lié au précédent, celui de la réforme institutionnelle et de l'adaptation de l'UE à ses nouveaux défis, le bilan de ces cinq dernières années n'est pas glorieux. le débat constitutionnela laissé des traces profondes. Le replâtrage de Lisbonne, n'est même pas garanti. Se développe parmi les dirigeants européens un scepticisme sur la validité juridique des engagements pris, qui laisse présager de nouvelles déconvenues, de nouveaux reculs. Or l'Europe, c'est "zéro divisions", elle ne tient que par la force du droit, et donc du respect des règles convenues ensemble. Les Irlandais qui s'étaient engagés à organiser un nouveau referendum sur le traité de Lisbonne avant l'été, ont obtenu un nouveau délai, et nul ne sait s'ils tiendront l'échéance promise de l'automne. Pour obtenir un consentement, -mol consentement-,  du Premier ministre irlandais, les Vingt-Six ont pris sous Présidence française des engagements qui les conduisent à violer les dispositions existantes sur de nombreux points, à s'engager à ne jamais rien décider en termes d'harmonisation fiscale et sociale sans que ce soit à l'unanimité, allant au-delà des dispositions déjà très restictives du Traité de  Lisbonne dans ces  domaines essentiels. Les Vingt-Sept ont, au Conseil européen de décembre dernier, toujours sous présidence française, -eh oui, Monsieur Sarkozy, sous votre présidence!- d'emblée passé outre une disposition fondamentale politiquement du futur traité de Lisbonne. Et il vaut la peine de le rappeler, à la veille des élections européennes : "ils" ont tout simplement décidé que le prochain président de la Commission serait désigné- pour un nouveau mandat de cinq années- selon les anciennes règles, c'est-à-dire exclusivement par les Chefs d'Etat et de gouvernement (avec une confirmation de forme par le Parlement), alors que le nouveau Traité prévoit que le Parlement européen élit ce dernier sur proposition du Conseil (qui décide à la majorité qualifiée, ce qui empêcherait théoriquement la répétition du veto de M. Blair à la candidature, soutenue par Français et Allemands de M.Verhostatt Président en 2004)...ce qui change tout. Une solution honnête et "européenne" eût consisté à prolonger du temps nécessaire le mandat de M. Barroso, jusqu'à ce que les règles nouvelles s'appliquent...Pour le coup, c'est là que le terme d'"arnaque" trouve sa juste acception! De la sorte, les Chefs d'Etat pourront compter sur un Président reconnaissant qui sera leur obligé...Aucun risque d'agitation "fédéraliste" de la part de la Commission pour cinq années. Accessoirement, la prolongation de M. Barroso est une victoire britannique, M. Brown ayant été l'un des premiers à lui apporter son soutien public pour un nouveau terme. Les Anglais font tout avec méthode : après avoir dit non en 2004, ils auront été les "faiseurs de roi" en 2009. Ils préemptent en quelque sorte la position dont ils savent bien, eux, qu'elle est stratégique.   

Quel homme politique, lorsqu'il présente ses projets sur tel ou tel sujet européen, a le courage d'aborder la question sérieusement, c'est-à-dire aussi en renseignant l'électeur sur les positions des autres Etats, clé de toute décision, puisqu'il se trouve malheureusement, que la France n'est qu'une sur Vingt-Sept. Nous continuons de parler de l'Europe comme si nous étions seuls à la faire... Comment voulez vous que les citoyens nous prennent au mot?     

Avec un tel bilan, avec de telles occultations de la part des hommes politiques, à quoi peut-on s'attendre au soir des élections? Pas à grand-chose de très enthousiasmant, peut-on craindre.

Abstention recordrésultats records aussi des listes anti-européennes (dont les élus ne vont pas cracher sur les émoluments qu'ils recevront de la part de cette Europe qu'ils vilipendent), reconduction de la situation actuelle d'absence de claire répartition entre une majorité et une opposition grâce à l'entente entre les deux grandes formations, PPE et PSE,  qui stérilise toute focalisation politique des sujets et ne fait qu'entretenir les tendances au compromis, et donc à la persistance des clivages nationaux (on pense en particulier au groupe allemand)  -ou régionaux (comme le bloc des Nordiques)-, clivages dont on parle trop peu..Tels sont les fruits amers de la situation actuelle auxquels on peut s'attendre.

Le groupe parlementaire PPE/DE à droite est dirigé par un député français,-on ne le sait pas assez-, M.Joseph Daul , un honnête alsacien, de l'ancienne école MRP: voilà un Monsieur que personne n'a invité sur une tribune ou sur un plateau télé durant la campagne, et qui doit pourtant bien connaître le PE et ses rouages.... A gauche, avec le PSE dirigé par un Allemand, M. Martin Schultz, c'est pareil. On annonce un renforcement du parti des Verts, dont le groupe est co-dirigé par Daniel Cohn-Bendit et Monica Frassoni (mais c'est un petit groupe de 43 membres, à comparer aux 100 membres du parti des Libéraux).  Mais sauront-ils, PSE et Verts, en s'alliant, offrir une véritable alternative politique, seul moyen d'introduire un peu de vie dans ce grand corps un peu mou qu'est encore le PE, qui n'a pas encore acquis face au puissant Conseil des Etats, ses "lettres de patente" politique, et ne les obtiendra qu'en s'affranchissant du carcan des Traités que lui ont tissé les diplomates?  A ce prix, pourrait, dans la douleur, et pour le plus grand bien des citoyens européens, se constituer cet espace public européen qui n'existe pas encore...

dimanche 31 mai 2009

Allemagne, sauvetage d'Opel: encore un carton jaune!

Décidément, les grands choix de l'Allemagne dans le domaine économique et industriel donnent à réfléchir sur l'engagement européen fondamental de l'Allemagne. Or l'industrie, beaucoup plus que pour nous, Français, c'est le coeur, le poumon, de la puissance et de la prospérité allemande. L'Allemagne, ne l'oublions pas, reste le premier exportateur mondial (900Mds d'€ en 2007), et la crise, si elle la frappe durement pour cette raison, ne touche pas les fondamentaux. La valeur ajoutée de l'industrie allemande au sein de l'UE est de 25,5%, ce qui en fait, de très loin, la première puissance industrielle de l'UE (nous, Français, avec 11%,  ne sommes plus qu'au quatrième rang derrrière la Grande-Bretagne et l'Italie..Ce qui veut dire que tout l'effort des années soixante /soixante dix de réindustrialisation de notre pays est ainsi annulé). Lorsqu'il est question de défendre les intérêts de l'industrie, et tout particulièrement son fleuron, l'industrie automobile, les pouvoirs publics allemands pensent d'abord national (tout le monde le fait) et ensuite global. Le niveau européen est le niveau intermédiaire, qui cesse parfois d'être pertinent; c'est une réalité dont les industriels et dirigeants allemands sont maintenant pénétrés. Ils regardent à l'ouest au-delà de l'Atlantique, à l'est vers la Russie et la Chine.

L'arbitrage sur la reprise d'Opel, négocié directement par la chancellerie, et annoncé victorieusement par Mme Merkel  vendredi 29 mai au soir, n'est que le dernier avatar d'une évolution très préoccupante, évolution qui ne retient pas assez l'attention des analystes et des politiques français.

Ce qu'il y a de frappant dans l'épisode d'Opel en effet, c'est l'importance de l'implication des politiques dans la définition de la solution. L'arrangement final s'est conclu par un coup de téléphone entre Mme Merkel et le Président Obama, tandis que le N°2 de la coalition, le vice-chancelier, ministre des affaires étrangères, patron du SPD, Steinmeier s'entretenait avec Mme Clinton. La priorité a été donnée, dans l'affaire, par Berlin, au maintien du "lien transatlantique", avec pour résultat paradoxal que GM, qui, après tout est "le perdant par qui la faute arrive", ne s'en sort pas si mal, conservant 35% des actions de la nouvelle société fiduciaire appelée à succéder à Opel. Et, comme, aux dernières nouvelles, l'Etat américain entre dans le capital de GM, Opel sera une filiale d'une entreprise nationalisée américaine...Du côté des autorités allemandes, c'est la satisfaction à peu près unanime, notamment du côté des syndicats. Le seul couac entendu a été celui du ministre de l'industrie, donc dans le camp de la Chancelière, l'étoile montante de la politique bavaroise, M. zu Guttenberg, qui a été jusqu'à envisager sa démission, car, selon lui, le montage est trop risqué sur le plan financier, l'Etat allemand s'étant engagé à soutenir ce montage, ne pourra se désengager ensuite, en cas d'acte II ou III, et ne donne pas assez de gages sur le plan industriel; il aurait préféré une franche mise en liquidation, pour permettre une reprise "dans les règles" par les industriels du secteur.      

Le montage qui a été préféré, est une construction d'abord financière assez bizarre qui unit un équipementier canadien "Magna", à des capitaux russes, conduits par une banque à capitaux publics, eux-mêmes, partie prenante dans une entreprise automobile russe"GAZ". C'est d'ailleurs le marché russe que viserait Magna en s'associant avec GAZ. Mais beaucoup d'éléments du "meccano" restent assez flous sur la nature du lien entre ces nouveaux partenaires. Le patron de Magna est un industriel autrichien, Wielfried Wolf, témoignage de l'histoire de cette société, puisque c'est un homme d'affaires autrichien qui a créé la société, en émigrant au Canada. Magna-au nom complet de Magna-Steyr-, il faut le reconnaître, n'est pas n'importe qui dans le monde de l'automobile : premier équipementier au monde (C.A. de 24 Mds de $- à comparer avec les 11Mds d'€ de Valeo, autre grande figure du secteur ), des usines un peu partout (dont 18 sites en Europe-5 en France-), ayant choisi d'investir fortement dans les technologies nouvelles et en particulier dans la production de voitures électriques.

Le correspondant de l'AFP en Allemagne a fait un excellent papier sur le pourquoi de la préférence allemande pour l'option Magna. Il cite notamment un confrère allemand sur la proximité culturelle : "On parle la même langue. Et les spaghettis et les pommes de terre ne vont pas ensemble, pas comme les Klösse (une spécialité autrichienne de boulettes) et les pommes de terre".

Jusqu'à l'avant-dernier moment, l'offre qui tenait la corde, était celle de Fiat, deuxième constructeur européen, qui a opéré ces dernières années, un spectaculaire redressement. Alors qu'il y avait là un moyen de s'affranchir  d'une tutelle qui remonte à 1929, lorsque GM a racheté la société aux frères Opel, le choix a été de maintenir, malgré la défection de la maison-mère, en processus de dépôt de bilan, un lien transatlantique doublé cette fois d'un lien russe. Le chainon européen a été purement et simplement omis.

L'intervention financière des pouvoirs publics allemands , toujours si réticents à intervenir en matière industrielle, et toujours sourcilleux sur les aides publiques au niveau européen n'a pas fait défaut...dès que la dernière option a été sérieusement envisagée (et pas avant, avec Fiat). C'est un prêt relais de 1,5Mds d'€ qui a été consenti par Berlin, qui a, in extremis, consenti, sur les injonctions de GM, à renforcer encore sa mise, avec une somme de 450 M. mise sur la table immédiatement; la moitié de la somme totale étant mise à disposition par les Länder ayant des usines Opel sur leur sol, soit la Hesse, la Rhénanie du Nord, la Rhénanie-Palatinat. En contrepartie, on ne trouve pas de véritables engagements de Magna en termes d'emplois, sauf l'engagement de maintenir les quatre sites d'Opel en Allemagne...et celui d'ouvrir une usine au...Canada!

De contacts entre dirigeants européens sur une question comme celle-ci, il n'a pas été question. M. Berlusconi est intervenu en faveur de la solution Fiat, aux débuts de l'affaire. Puis, conscient sans doute, des difficultés auxquelles se heurtait la solution européenne, en resté là. Du côté de Bruxelles, silence radio : même pas un commentaire du vice-Président de la Commission Günter Verheugen, Commissaire à l'industrie, et allemand de surcroît. L'absence de politique industrielle européenne se fait cruellement sentir. Pour l'UE, la politique industrielle, c'est essentiellement la politique de concurrence : avouons que c'est un peu court.

Comme pour se dédouaner, Mme Merkel a co-signé avec le Président Sarkozy le même jour ou à peu près (31 mai) un texte pré-électoral entraînant sur les défis de l'Europe, une "Europe qui protège". C'est un des rituels du couple que de produire des textes communs, bourrés de bonnes intentions, et de projets sympathiques. Celui-ci n'est pas le plus mauvais.  Encore faudrait-il qu'il serve véritablement de lignes directrices, voire d'instructions, à ceux qui gèrent  au quotidien les dossiers, ce qui est loin d'être le cas. On connait les différends franco-allemands sur l'appui à apporter à l'industrie et à l'automobile en particulier : France et Allemagne s'étaient opposés il y a quelques mois à Bruxelles sur l'inclusion ou non, dans le plan européen anti-crise, d'un volet spécifique d'aide particulièrement atteint par la crise. La décision avait été prise, lors du dernier conseil des ministres franco-allemand en mars dernier, de créer un groupe de travail franco-allemand   sur les véhicules innovants. M. Bruno Le Maire, secrétaire d'Etat aux affairees européennes,  en charge de la relation franco-allemande,  et homme pressé, s'est particulièrement investi sur le dossier, a tenu de premières réunions (peu fructueuses) sur le sujet...Gageons qu'à l'annonce (par la presse très probablement) des tractations menées entre Berlin et Washington, il a dû ronger son frein...      

      

samedi 23 mai 2009

La f(o/a)rce de l'art 02 : trop fort!

Une visite à la F.D.A.02...laisse plutôt sur sa faim sur la sincérité de l'ambition affichée par les organisateurs, (et donc les pouvoirs publics, puisque souvenons-nous, nous devons l'organisation de cette "triennale" au voeu du Premier ministre d'alors, Dominique de Villepin, qui souhaitait montrer au monde que l'art français était bien vivant). Non, Madame Albanel, vous n'offrez pas là "un point de vue sur l'art dans son actualité et sa diversité avec un regard ouvert, généreux, et pluraliste", comme vous l'écrivez dans la notice de présentation de L.F.D.A.02. Vous montrez un pan de la création d'aujourd'hui, chez nous. Un pan seulement. Je vous laisse penser que c'est le meilleur, mais ne dites pas que vous avez offert là une image de la création en France, dans sa diversité. Comparez d'ailleurs avec ce qui se montre à la FIAC (et encore la FIAC ne présente-t-elle qu'un miroir bien réducteur). Je pense ne pas sacrifier à l'esprit de polémique en écrivant cela.

Je ne vais pas aller jusqu'à asséner, comme Hugo Arcier sur son blog,   que "L. F. D. A. 02 bande sérieusement mou. Le résultat est déprimant...". Je me retrouverais cependant avec lui pour sauver quelques oeuvres comme l'amas de poubelles fondues d'Anita Molinero, amas auquel on ne peut contester une certaine expressivité, et force, puisqu'on veut à tout prix mettre de la force partout sous les verrières du Grand Palais . Mais cette dame est loin d'être une inconnue, elle travaille depuis plus de vingt ans, est exposée dans plusieurs galeries, et il n'y avait aucun risque à prendre en l'exposant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne soyons pas négatif par principe, et rendons hommage pour commencer à l'objectif affiché par les trois commissaires de l'exposition, Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais et Didier Ottinger, d'avoir cherché à mettre en valeur non l'"art" -avec ses modes, ses -ismes, ses coteries-, mais les oeuvres elles-mêmes...C'était déjà un premier choix, auquel on ne pouvait que souscrire s'il eût été respecté. Mais làs! Il semble qu'ils aient donné au mot "oeuvre" un sens bien précis, en éliminant ou à peu près, les formes traditionnelles comme le tableau, et de la sculpture, au profit des installations, constructions montages scéniques et bricolages de toutes sortes.
Influencés sans doute par la monumentalité du lieu -n'habite pas qui veut l'espace gargantuesque du Grand Palais-, et par les deux expositions qui ont marqué l'endroit de leur empreinte, sans doute pour longtemps, de Kiefer et Serra, ils ont privilégié le monumental, et la dimension, et sont allés demander à un architecte de leur fournir le fil conducteur servant d'écrin à la présentation des oeuvres. C'est un jeune architecte lausannois, Philipe Rahm, qui a été choisi, et qui a habillé de blanc les espaces cubiculaires qu'il a constitués, et qui peuplent la nef. La présentation littéraire qui en est donnée dans les fascicules de présentation en est est légèrement prétentieuse, pour ce qu'elle est en réalité : "géologie blanche"si l'on veut, avec ses techtoniques et son "biotope"...le tout pour décrire de très classiques alvéoles, un peu perdues dans l'immense Palais..Peut-être pouvait-on faire l'économie de cet emballage... 
Sur les oeuvres, ce n'est pas parce qu'on occupe et qu'on tient de la place qu'on impressionne et qu'on a forcément quelque chose à dire, et l'un des "clous" de l'expo, "l'International Kebab" de Wang Du, dont le tour, au lieu de viande, mouline débite et abrase, sur une hauteur d'une dizaine de mètres, une pile infinie de photographies, apparaît comme un truc de plus, au symbolisme bien fade et banal. Pareil pour le cube noir (qui prétend être un simulateur de vol), qui se dandine frénétiquement à quelques centimètres au-dessus du sol, à grand renfort de vérins et de bruits de soufflets de forge. On peine avec lui, et on se dit que Fabien Giraud et Raphaël Siboni, les "créateurs" se sont donné du mal pour pas grand-chose...Une pensée iconoclaste nous vient à l'esprit, bien loin du discours qui plaque les explications : nos deux plasticiens ne viseraient-ils pas le culte rendu à la fameuse "pierre noire", la Kabaa, de La Mecque?  
Au rayon extravagances de la démesure, on notera des pseudo-traces de  griffures de plésiosaure sur un mur de béton à la verticale d'environ huit mètres, censé être un "espace fangeux du Massif central" dues à Virginie Yassef. Mais tout est faux : les traces n'en sont pas bien sûr, le béton n'est pas du béton, mais un vulgaire agglomérat plastique...alors? quel est l'intérêt? Quelle histoire nous raconte-t-on?  Ailleurs, à côté, dans le genre plus soft, nous avons un igloo en glaçons monté par "Le gentil garçon" ( nous avons un slammeur qui s'appelle Grand corps malade, pourquoi n'aurions nous pas un plasticien au doux nom de "gentil garçon"?)..Gentillet, et assez sympa...Il parait que chaque glaçon est unique et différent des autres, "comme dans la nature"...On se fait photographier à l'intérieur, on passe un bon moment à l'abri, mais n'importe quel parc d'attraction offre bien plus, bien mieux fait, plus "pro"...Alors? Quel est le sens? 
En fait, nous avons affaire à d'assez médiocres artisans, même s'ils sont imaginatifs pour décrire leurs oeuvrettes ou artefacts. Un peu plus loin, c'est une certaine dame Véronique Aubouy, qui aime beaucoup le chef d'oeuvre de Marcel Proust à la recherche du temps perdu, et qui a en conséquence pris une décision d'importance historique : elle a décidé de demander à des inconnus de lire devant sa caméra quelques pages du chef d'oeuvre...il en y en a ainsi un peu plus de 3.000 dont les heures et dates d'apparition à l'écran sont minutieusement consignées sur plaques métalisées comme pour un mémorial, se déployant le long du couloir conduisant à la pièce obscure où le proustomane peut entendre anônner par l'un de ces inconnus tirés désormais de l'inexistence par la grâce de Mme Aubouy quelques pages de la recherche : on regarde un peu et on s'en va...Que s'est-il passé? Rien...Tant d'application pour si peu...A moins que...Là aussi, il n'y ait, derrière ce travail appliqué de mémoire, une espèce de dérision de la manie qu'a notre siècle de multiplier les lieux de mémoire et de célébration morbides, culte paradoxal rendu par une civilisation tout entière tournée vers le culte de l'immédiateté et de l'instant? Mon hypothèse est purment iconoclaste et provocatrice et je suis persuadé qu'elle serait rejetée avec horreur par ntore découvreuses de terres vierges de l'imaginaire...On pourrait citer ainsi quelques performances du même acabit, fruit d'efforts considérables  pour rien et l'ennui du spectateur qui, dans le meilleur des cas, se force à l'exercice, au pensum, en faisant semblant de suivre un certain temps les obsessions des auteurs : ainsi voit-on, pas très loin, de notre admiratrice proustienne, un "bénédictin" qui a décidé de recréer un arbre du savoir humain, rien de moins : les murs de la pièce qui lui est consacrée sont tapissés de schémas inspirés d' arborescences informatiques, détaillant dans un souci maniaque de collector  les liens supposés entre des événements intervenus à n'importe quel moment et dans n'importe quel domaine durant les années soixante ou soixante-dix, tous événements rapportés dans des livres rassemblés dans une petite bibliothèque circulaire  occupant le centre de ladite pièce : ces livres ont pour point comun d'être dépassés, sans intérêt..le genre d'ouvrages que vous trouvez dans n'importe quel dépôt-vente, et que vous feuilletez sans vraiment y faire attention. On regarde, on baille et on tourne les talons...Si encore, il y avait là une entreprise franche de dérision, dans le genre de celles auxquelles les pataphysiciens, disciples d'Alfred Jarry, se sont complus il y a plus de soixante ans...Mais même pas. Le travail du bibiothécaire-fou en est un véritable, qui a dû lui prendre plusieurs mois, et si on devait en accoler un autre à l'adjectif qui s'impose face à cete oeuvre titanesque, le dérisoire, on devrait choisir le sérieux...Le sérieux dérisoire. Voila une bonne définition pour nombre de "choses" produites sous les voûtes de verre veinées d'acier du Grand Palais. Ce n'est pas neuf, c'est une tendance de "l'art contemporain" ; chacun peut citer des entreprises de la même veine menées ici ou là.
Les présentateurs de FDA02 font grand cas d'une installation due à Gilles Barbier qui se déploie circulairement : on y devine des formes assez bien dessinées (comme cela devient rare, des artites "A.C" qui savent encore manier un crayon, on le signale), mais pour être franc, et en dépit des très longues explications dispensées, on n'y voit et on n'y comprend pas grand-chose. D'ailleurs pour ajouter à la confusion, l'artiste a pris soin de protéger ses carrés de BD par des verres très réfracteurs de la lumière, afin que le spectateur y voie encore moins. Qu'on ne nous demande plus d'admirer soit, puisque les critères ne sont plus esthétiques, qu'on nous demande plus de comprendre, bon à la rigueur, mais que reste-t-il alors? L'énumération est aussi ennyeuse que la visite elle-même. On peut citer quelques narrateurs de talent qui nous racontent, comme pour un futur scénario de film, des histoires, comme Stéphane Calais qui retrace sur le mode hyper allusif et détourné, la vie d'un artiste juif qui aurait, prétend-t-il, décoré une chambre pour un officier allemand dont il aurait fait la connaissance pendant la guerre...cet artiste aurait, a, existé : la chambre est en fait une ruine en carton pâte, et les murs sont tapissés de dessins- obscènes- dessinés par cet artiste juif à cet officier allemand nazi de surcroît...On voit le rappel des "Bienveillantes"...Je nous trouve bien gentils de regarder passivement de telles billevesées, sans être autorisés à y ajouter nos propres commentaires. Je passe...
Deux exceptions dans ce paysage plutôt désolant: un vrai peintre, Philippe Perrot, qui dépeint des scènes en apparence totalement sans lien mais en fait très construites. C'est plutôt sanguignolent et violent, mais cela existe. Une salle lui est consacrée, et malgré les thèmes de mort, de sang, de meurtres que retracent les tableaux, on y respire. Le tableau ci-dessous n'est pas le plus évocateur, mais il donne une idée de la patte de l'artiste (dont la cote monte rapidement).

Autre découverte, Frédérique Loutz : ce qu'elle présente dans la salle qui lui est consacrée n'est pas très convaincant, mais on sent un certain talent, une façon pressée et intense de dessiner et de peindre. On est en attente toutefois d'une thématique propre,  pour l'instant, à l'exception de la grande composition nommée les Ambassadeurs. ( NB: Une revisite me conforte dans mon appréciation de Frédérique Loutz, dont le grand panneau triptyque nommé ur-nest, et surtout Sado (aquarelle, crayon) est vraiment très riche, pas de cette profusion anarchique -au demeurant assez "sympa" d'un  Fabien Verschaere qui nous déploie des fantaisies style fourre-tout facteur cheval, non d'une vraie richesse.

Je n 'ai pas parlé d'un artiste qui a d'habitude une certaine force d'expression et qui présente ici des sacs plastique plutôt malheureusement disposés, Kadder Attia, parce que justement il ne donne pas du tout, cette fois, sa mesure. Ce sera pour une prochaine fois...
D'autres enfin font de la réptition de recettes éculées. Comme Philippe Mayaux dont les bras mécaniques agitent des panneaux de slogans tantôt révolutionnaires tantôt du genre Ben..le style bobo soixante huitard dont on se demande ce qu'un jeune de vingt ans doit penser, en le regardant...Rien du tout sans doute.

Au final, la Force de l'art 02 n'a pas et ne donne pas la pêche...Et ça se voit, ça se sent. Les visiteurs d'ailleurs, ne s'y trompent pas, que l'on voit errer dans ce grand espace, comme en attente et désemparés. Il faudra vraiment que les organisateurs s'interrogent sur  la formule : plutôt que de renoncer, car l'idée de présenter, en dehors des tendances du marché, les lignes de force de la création artistique en France est à préserver. Mais ils devraient plutôt rechercher les moyens d'être fidèles à l'idée originelle, et que leur impose une exigence déontologique d'impartialité : offrir un reflet aussi honnête que possible de la diversité de l'expression artistique dans notre pays. Quitte à déplaire, en respectant le critère de la diversité et d'une certaine qualité objective (il y a bien le meilleur ouvrier de france, pourquoi n'y aurait-il pas le meilleur peintre, le meilleur sculpteur? Que ne dirait-on pas! Mais il faut savoir accepter les quolibets des imbéciles et des snobs ? Cela passe, non par un retour aux formules d'antan, mais par une nécessaire clarification des "métiers". On voit bien l'absolue nécessité de retrouver une forme minimale de compétence technique qui se perd à grande vitesse. Et permettre, ce faisant, aux artistes de retrouver la voie du dialogue avec leur public : un artiste ne peut créer que pour un autre, et donc pour un public.  Le rôle des pouvoirs publics n'est-il pas en toute modestie, de contribuer à précipiter une évolution de toute manière inéluctable? On ne saurait tabler sur la mort du "grand Art" lorsqu'on est français..Avec le devoir que nous donne, vis à vis des générations futures, notre patrimoine et notre passé...Je crois profondément que le discours que nous tenons dans les autres domaines de l'activité humaine, de la connaissance et de la vie de l'esprit, nous ne pouvons simplement pas ne pas le tenir aussi dans le domaine de l'art. Une manifestation comme "la force de l'art" devrait contribuer à une telle re(con)naissance... 

samedi 16 mai 2009

L.C.D.J.

"L'avenir de l'art contemporain ne réside plus, cela au moins est certain, dans la répétition vide et morne du geste de la rupture avec la tradition en tant que telle, mais peut-être dans la recherche d'une expression des nouveaux visages du sacré à visage humain, de cette transcendance dans l'immanence qui seule désormais convient à un monde démocratique."
                                                                                       Luc Ferry 
                                                                            "le sens du beau"

NB : J'ai déjà cité cet ouvrage de Luc Ferry, très important pour qui veut comprendre, "en philosophe", les origines de l'art contemporain. Il est à compléter sans doute par d'autres analyses, plus actuelles, s'intéressant aux derniers avatars de l'"art contemporain". Tout le problème avec l'art contemporain, c'est qu'il se réfère, en empruntant le vieux terme d'art, à un univers de valeurs et de référentiels qui lui est absolument étranger, ou même plutot antinomyque. Si ceux qui s'en réclament, le vendent ou le pratiquent, employaient un autre vocable pour qualifier leur activité, les choses seraient plus claires. Les rancoeurs ou frustrations de la part de ceux qui (comme moi) tendent à voir dans ce rapprochement linguistique, au fond incongru, une sorte de rapt, n'auraient plus lieu d'être. C'est d'une nouvelle dénomination que "l'art contemporain" a surtout besoin. A côté, il y aurait ceux qui continueraient à se réclamer des valeurs et exigences d'antan (adaptées cela va de soi aux formes et besoins d'ajoujourd'hui), et qui pourraient, sans rougir, se prévaloir du beau titre "d'artistes".    
Une question subsidiaire : le monde est-il désormais et de manière irréversible, voué à la "démocratie", ou du moins à ce que l'on appelle dans les sociétés libérales évoluées "démocratie"? Le "gêne" de la démocratie est-il désormais pour l'espèce humaine, au sens darwinien un "mutant", un acquis?    

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