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Un must, donc le livre de:
Florence AUTRET, "L'Amérique à Bruxelles" (éditions du Seuil 2007).
Florence Autret, qui est journaliste basée à Bruxelles, mais enseigne aussi l'économie à Sciences-Po', et avait sur son site, http://www.lobbying.typepad.fr/ entamé une "chronique des événements" faisant une concurrence intelligente à l'incontournable Quatremer, (http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/), a écrit là une espèce de somme de la psyschosociologie du microcosme bruxellois (entendez le bruxellois "unioniste", car Bruxelles recèle d'autres micro-mondes).
Elle remonte le cours du temps : elle raconte comment les premiers pas de ce qui n'était à l'époque que la CECA ont été guidés, voire "télé"-guidés par quelques fonctionnaires et avocats américains, dans la rédaction des clauses sur la concurrence, un des socles de l'idéologie libérale des "grands marchés" à l'origine des constructions ultérieures européennes, telles que le Marché commun, la Communauté économique européenne, l'Acte unique, la monnaie unique. On ne comprendrait rien à la construction européenne, si on n'avait cette généalogie à l'esprit.
L'intégration européenne par l'économie a été voulue et pilotée par les Etats-Unis, au moins jusqu'au tournant des années soixante. Elle était le pendant -la contrepartie-, nous dit Florence Autret, de l'investissement consenti par les Etats-Unis pour la sécurité de l'Europe en ces temps de guerre froide. Et c'est si vrai que Mme Autret n'hésite pas à faire le rapprochement entre la rupture entre la France et l'OTAN en 1966, et le changement d'attitude de l'administration américaine quant au soutien à l'intégration européenne qui ne rapporte pas les dividendes politiques ni économiques attendus. "Finalement, ce qui se joue dans le processus d'intégration européenne, c'est fondamentalement la recherche d'un équilibre dans la relation trasatlantique". 
Les Américains n'ont pas tout de suite compris la nature du pouvoir bruxellois et les Anglais, arrivés à Bruxelles au début des années soixante dix, les avaient précédés dans cette compréhension.  D'abord parce qu'il ne s'est mis en place que progressivement. Et que ses compétences ne se sont vraiment diversifiées qu'avec la fin des années soixante dix. C'est donc le tournant des années quatre vingts qui est décisif. Mais une fois le mouvement pris, ils ont su acclimater les méthodes de préparation des décisions par l'influence -le lobbying- existantes et institutionnaliées outre-Atlantique. Les grands groupes industriels américains ont compris que leurs intérêts étaient convergents avec ceux des fonctionnaires de la Commission : contourner les Etats, vers lesquels les grands groupes industriels et d'intérêt européens ont eu spontanément tendance à se tourner en cas de problème. Ils ont donc mis en place des équipes chargées d'informer, et d'influencer, les fonctionnaires de la commission...des fonctionnaires débordés et heureux d'obtenir ainsi des informations que les Etats leur mesuraient chichement. 
Florence Autret nous raconte comment l'Acte unique, qui a fait passer la Communauté européenne du "Marché commun" au "marché unique"  a été ainsi préparé par une équipe  d' industriels européens, et en particulier le patron de Philips, Wille Dekker, et de lobbyistes britanniques et d'outre-atlantique. L'arrivée de Jacques Delors, qui cherchait un moyen de relancer la machine bruxelloise, a été le catalyseur, mais l'essentiel des orientations était déjà sur la table, grâce aussi à l'active complicité du commissaire britannique en charge de l'industrie, Lord Cockfield. La préparation des grands textes sur la "libéralisation" de grands secteurs comme celui des télécommunications, jusque là solidement verrouillés par les monopoles nationaux, date de cette époque. Dans cette affaire, lobbys européens et américains ont fonctionné main dans la main.
 Il y a certes une concurrence qui s'exerce, mais les intérêts des grands groupes qu'ils soient européens ou américains sont tellement imbriqués que l'on peut se demander s'il ne s'agit pas plutôt de complémentarité ou de partages des rôles. Mme Autret ne mentionne pas le cas Airbus, mais nous en aurions un autre exemple...

La relation Etats-Unis/Union Européenne, très intime, ne s'exerce pas seulement dans un seul sens, comme l'explique l'auteur : il peut arriver qu'elle joue en faveur de l'Europe, comme dans le cas de la préparation de la directive sur les produits chimiques, dite REACH : le projet de la commissaire Margot Walström, dégageant le principe de la nécessité pour l'industrie chimique d'apporter la preuve de l'innocuité de quelque 3.000 produits chimiques, alors que jusqu'à présent ça avait été l'inverse. Ce projet a été très vivement combattu par les industriels US ( Mme Autret ne le dit pas, mais il le fut  par les "chimistes" européens aussi, et on se souvient d'une certaine lettre de notre Président attirant l'attention du Président de la Commission sur les risques industriels du projet), puis l'administration a pris le relais, par des démarches dans les capitales européennes. Le travail de lobbying, dirigé par la fameuse Am Cham (EU American Chamber of commerce Committee), s'organise. La commission comprend l'enjeu, retourne la situation et fait alors son propre travail de lobbying auprès des décideurs américains, réussit à mobiliser les ONG US environnementalistes, qui plaident activement auprès du Sénat en faveur d'un texte analogue au projet européen...On en est là. 
La "perméabilité normative" entre les deux rives de l'Atlantique dont parle l'auteur peut aller tantôt dans le sens d'une convergence tantôt dans celui d'une différenciation. Le cas "Microsoft" apporte la preuve de l'autonomisation de l'élève par rapport au maître (la législation européenne sur la concurrence est directement issue du droit américain). Elle témoigne d'une approche philosophique différente :  pour les Américains, le principe clé en la matière, c'est celui de l'intérêt du consommateur (et en sous entendu, de l'Etat d'appartenance de la société), tandis que pour la commission, c'est l'entrave à la concurrence effective qui prime. Mais l'évolution des dernières affaires de concurrence (l'article 82 du traité)traitées par la Commission témoigne aussi d'un infléchissement vers les positions américaines, comme l'a d'ailleurs annoncé la commissaire en charge, Neelie Kroes.
L'atout majeur de l'Europe, avec son marché de 490 millions d'habitants, le plus important au monde, et celui qui concentre le plus d'investissements américains, est sa "puissance normative". Aussi les lobbyistes américains travaillent-ils avec force à "arrondir les angles" afin que cette puissance virtuelle n'aille pas à l'encontre de leurs intérêts. C'est à eux que l'on doit en partie au moins, nous explique Florence Autret,  l'invention du concept "légiférer moins pour légiférer mieux", et le développement des études d'impact préalables - économique notamment- avant toute nouvelle directive ou règlement, sur le modèle de ce que fait l'Office of Management Budget, agence fédérale à Washington. L'European Policy Center (un think tank très influent. NdR: les think tank qui prolifèrent à Bruxelles, sont devenus les meilleurs outils de la stratégie d'influence) a préparé le terrain en faveur d'une approche limitant les critères d'évaluation à ce qui est quantifiable (c'est à dire excluant les facteurs socaux, ou environnementaux au sens large..). L'industrie européenne (et américaine) a trouvé dans la commission Barroso un allié de poids dans cette approche, M. Gunther Verheugen, vice président en charge de l'industrie. Le dossier est pour l'instant gelé.
Mais l'intérêt premier du livre de Mme Autret n'est pas tant dans la mise au jour de l'étroitesse des liens entre les Etats-Unis et l'UE et de l'importance du lobbyisme américain à Bruxelles (même si l'analyse est très fouillée et d'une grande clarté), d'autres l'ont fait auparavant. 
Son originalité réside surtout dans l'analyse de la relation transatlantique, marquée du côté européen par de multiples handicaps, dont la vassalité originelle en matière de sécurité n'est pas le moindre -et cette vassalité continue à expliquer certains errements dans l'attitude européenne comme l'affaire de la transmission des données personnelles des passagers des lignes transatlantiquess aux autorités américaines que Mme Autret décrit par le menu, épisode très peu glorieux de la relation. Le long développement consacré au projet Galileo est aussi révélateur des potentialités -car pour la première fois, la Commission a agi sur ses crédits propres en faveur d'un projet industriel européen en s'autonomisant par rapport aussi aux Etats-, mais aussi des limites, car le projet est étroitement suivi par les Américains, qui peuvent -plus l'Europe s'élargit plus ceux-ci peuvent avoir d'alliés variables selon les dossiers intéressant Washington) - aussi compter (et c'est le problème  
récurrent) sur des Etats complaisants (dans l'affaire Galileo ce furent les Britanniques et les Néerlandais qui bloquèrent toute possibilité de donner un volet militaire au projet du surveillance et de guidage satellitaire). Une autre limite est l'action retardatrice des Etats : comme par exemple la concurrence intra-européenne qui a empêché la création d'une bourse européenne, et a fait préférer par la France l'achat de la Bourse de Paris par la Bourse de New-York, à toute autre solution continentale.
La conclusion de Florence Autret est sans appel : là où la Commission, qui est le véritable moteur de l'Europe peut agir, l'Europe est efficace et crédible. Là où règne encore l'intergouvernemental, comme en politique extérieure, dans le domaine de la défense, l'Europe reste condamnée à la division, c'est-à-dire à l'inefficacité.  C'est un message d'espoir et de vigilance que nous livre là Mme Autret.