Yves Brayer, artiste complet
Par naiko le samedi 24 janvier 2009, 20:19 - arts - Lien permanent
Grâce au Musée des années trente de Boulogne-Billancourt, (un Musée qui
mérite le détour et même un peu plus, soit dit en passant), on peut en ce
moment*, faire une découverte, celle du peintre Yves Brayer,
qui eut son heure de gloire, alors que l'Ecole de Paris brillait de tous ses
feux, et plus tard, n'était pas encore plongée dans l'affreux purgatoire
dont elle pâtit aujourd'hui. On connait Brayer pour ses lithos de Provence, ses
oliviers, ses toros camarguais, et cela fait il faut le dire un peu bailler
d'ennui. Si Brayer a été très prolifique, grâce en partie à sa longue vie
(1907-1990) qui lui a fait traverser les modes, si ses reproductions de litho
l'ont peut-être trop vu multiplié partout, c'est un fait qui ne doit pas
forcément être porté à son unique discrédit. C'est le lot des célébrités du

jour. Même si ce jour pâlit. En tout cas, la découverte d'un Brayer
inhabituel enchante. Hormis le refus du cubisme, choix fondamental, que
l'élève de Simon a fait, celui de la réalité, il ne s'est refusé aucune
ouverture sur son art. Le refus du cubisme avait quelque chose
de courageux, car un jeune peintre talentueux désireux de se faire un nom dans
le Paris atristique des années vingt, avait plutôt ce choix à faire, dans la
lignée des "modernes", s'il voulait percer. Le peintre s'il a révélé très tôt
son talent pour la couleur, le croqué sur le vif du mouvement alerte, ce côté
"parisien" qui plaisait tant, a été plus lent a bien dominer le dessin, au
point qu'à ses débuts, et même un peu plus tard, on voit bien que les corps ,
ceux des femmes qu'il a peints et aimés passionnément, lui ont longtemps
posé des problèmes. Il hésitait, on le voit, peinait à reconnaître la
difficulté d'un art approfondi, à s'y colleter de face. Et puis il a accepté le
défi, s'est astreint à des oeuvres lentes et difficiles. Et ce fut la
maturité, venue pour lui aux alentours des années trente. On peut dire que le
voyage à Rome, qui était dû à ce grand prix de Rome
(1930), marque une étape à cet égard. Il fait bien sûr, et très bien les
figures obligées du peintre classique, revenant sur les lieux mêmes où les
grands ancêtres ont laissé leurs marques (on songe au tableau "vu de la
Villa Médicis" clin d'oeil aimable à Corot). Mais, l'esprit du lieu
aidant, l'osmose des grands renaissants agissant, on le voit peindre de grands
portraits qui font penser au Titien.
Les séminaristes empressés filant le long des murs
vaticans, les "monsignori" tout de rouge vêtus, excitent souvent à la fois sa
verve et son appêtit des curiosités : témoin, ce portrait des deux
ecclésiastiques noirs qu'on dirait par leur modernité (relative) sortis d'un
grope de travail de Vatican II (ce n'est plus déjà l'Eglise européenne qu'il
nous montre mais celle de la relève, et en pleines années trente, ce choix
n'est pas ininteressant). On trouve aussi des portraits d'officiers italiens,
raides dans leur uniforme, et un vrai chef d'oeuvre : un grand portrait
d'officier tout de noir vêtu, flanqué d'une frêle épouse : tout le machisme
latin y est là raconté. Pour la caricature, on n'aurait garde d'omettre le
portrait d'un Mussolini vaticinant en haut d'un balcon : là aussi en peu de
gestes, mais dans une symphonie de couleurs et surout d'obscurités, Brayer a
campé l'homme et tout est dit. Grand voyageur, Brayer sait aussi aller au-delà
des clichés: comme c'est le cas pour l'Espagne, qu'il nous peint cruelle,
sombre, à la Goya. Les scènes de corrida sont un cri, du même ordre que
Guernica (même si sur un tout autre registre) contre la cruauté vaine qui
s'exerce contre les malheureux animaux vicitmes ignorantes d'une mise en
scène ourdie par l'homme : un cheval de picador rend l'ame en même temps que
ses tripes éventrées, ailleurs c'est le taureau agonisant qui nous regarde et
nous interpelle...Il est loin, le peintre des salons chics. On passerait
un peu plus vite sur son Paris qui, visiblement, l'inspire moins : mais ses
portraits sont plus intéressants. Puis c'est le retour à "sa"Provence. Il
est, comme Giono, l'artiste qui a le plus fidèlement rendu l'âme profonde de
cette région âpre et dure, ainsi que celle de ses habitants ( on
pense à l'Arlésienne- qui mélange jaune et gris dans une ode à l'austère
grandeur des héroines félibres). Certains des tableaux exposés à
Boulogne -et qui proviennent en grande partie du Musée Brayer des Baux- sont de
purs chefs d'oeuvre. On songe à la plage des Saintes-Maries de la mer,
que Brayer a repris presque "mot pour mot" du tableau de Van Gogh sur le
même sujet...il y a même les barques de Vincent.. Il a réussi là quelque
chose de peu fréquent : un hommage dépassant le modèle..Oui, j'ose le
dire, le ciel que nous peint Brayer, un de ces ciels d'orage plombé qui vous
donne envie de vous pendre, les barques, la grève grisâtre, dépassent en
intensité ceux de Van Gogh.
Décidément, Yves Brayer nous est révélé, par cette exposition, dans toute la
variété, la diversité de ses talents : ses bas (il y en a par la répétition des
thèmes, une certaine facilité, on l'a déjà dit) , ses hauts, et ses très
hauts. Il est bon qu'un artiste se dévoile ainsi. Nous avons voyagé avec lui.
Merci, M. Brayer.
Vous pouvez reposer tranquille : la postérité vous rendra un jour la
place centrale qui vous est due au firmament de la peinture
française.
*= jusqu'au 25 janvier (autant dire demain!)