Grâce au Musée des années trente de Boulogne-Billancourt, (un Musée qui mérite le détour et même un peu plus, soit dit en passant), on peut en ce moment*, faire une découverte, celle du peintre Yves Brayer, qui eut son heure de gloire, alors que l'Ecole de Paris brillait de tous ses feux, et plus tard, n'était pas encore plongée dans l'affreux purgatoire dont elle pâtit aujourd'hui. On connait Brayer pour ses lithos de Provence, ses oliviers, ses toros camarguais, et cela fait il faut le dire un peu bailler d'ennui. Si Brayer a été très prolifique, grâce en partie à sa longue vie (1907-1990) qui lui a fait traverser les modes, si ses reproductions de litho l'ont peut-être trop vu multiplié partout, c'est un fait qui ne doit pas forcément être porté à son unique discrédit. C'est le lot des célébrités du

jour. Même si ce jour pâlit. En tout cas, la découverte d'un Brayer inhabituel enchante. Hormis le refus du cubisme, choix fondamental, que l'élève de Simon a fait, celui de la réalité, il ne s'est refusé aucune ouverture sur son art. Le refus du cubisme avait quelque chose de courageux, car un jeune peintre talentueux désireux de se faire un nom dans le Paris atristique des années vingt, avait plutôt ce choix à faire, dans la lignée des "modernes", s'il voulait percer. Le peintre s'il a révélé très tôt son talent pour la couleur, le croqué sur le vif du mouvement alerte, ce côté "parisien" qui plaisait tant, a été plus lent a bien dominer le dessin, au point qu'à ses débuts, et même un peu plus tard, on voit bien que les corps , ceux des femmes qu'il a peints et aimés passionnément, lui ont longtemps posé des problèmes. Il hésitait, on le voit, peinait à reconnaître la difficulté d'un art approfondi, à s'y colleter de face. Et puis il a accepté le défi, s'est astreint à des oeuvres lentes et difficiles. Et ce fut la maturité, venue pour lui aux alentours des années trente. On peut dire que le voyage à Rome, qui était dû à ce grand prix de Rome (1930), marque une étape à cet égard. Il fait bien sûr, et très bien les figures obligées du peintre classique, revenant sur les lieux mêmes où les grands ancêtres ont laissé leurs marques (on songe au tableau "vu de la Villa Médicis" clin d'oeil aimable à Corot). Mais, l'esprit du lieu aidant, l'osmose des grands renaissants agissant, on le voit peindre de grands portraits qui font penser au Titien. 
Les séminaristes empressés filant le long des murs vaticans, les "monsignori" tout de rouge vêtus, excitent souvent à la fois sa verve et son appêtit des curiosités : témoin, ce portrait des deux ecclésiastiques noirs qu'on dirait par leur modernité (relative) sortis d'un grope de travail de Vatican II (ce n'est plus déjà l'Eglise européenne qu'il nous montre mais celle de la relève, et en pleines années trente, ce choix n'est pas ininteressant). On trouve aussi des portraits d'officiers italiens, raides dans leur uniforme, et un vrai chef d'oeuvre : un grand portrait d'officier tout de noir vêtu, flanqué d'une frêle épouse : tout le machisme latin y est là raconté. Pour la caricature, on n'aurait garde d'omettre le portrait d'un Mussolini vaticinant en haut d'un balcon : là aussi en peu de gestes, mais dans une symphonie de couleurs et surout d'obscurités, Brayer a campé l'homme et tout est dit. Grand voyageur, Brayer sait aussi aller au-delà des clichés:  comme c'est le cas pour l'Espagne, qu'il nous peint cruelle, sombre, à la Goya. Les scènes de corrida sont un cri, du même ordre que Guernica (même si sur un tout autre registre) contre la cruauté vaine qui s'exerce contre les malheureux animaux vicitmes ignorantes d'une  mise en scène ourdie par l'homme : un cheval de picador rend l'ame en même temps que ses tripes éventrées, ailleurs c'est le taureau agonisant qui nous regarde et nous interpelle...Il est loin, le peintre des salons chics. On passerait un peu plus vite sur son Paris qui, visiblement, l'inspire moins : mais ses portraits sont plus intéressants. Puis c'est le retour à "sa"Provence. Il est, comme Giono, l'artiste qui a le plus fidèlement rendu l'âme profonde de cette région âpre et dure, ainsi que celle de ses habitants ( on pense à l'Arlésienne- qui mélange jaune et gris dans une ode à l'austère grandeur des héroines félibres). Certains des tableaux exposés à Boulogne -et qui proviennent en grande partie du Musée Brayer des Baux- sont de purs chefs d'oeuvre. On songe à la plage des Saintes-Maries de la mer, que Brayer a repris presque "mot pour mot" du tableau de Van Gogh sur le même sujet...il y a même les barques de Vincent.. Il a réussi là quelque chose de peu fréquent : un hommage dépassant le modèle..Oui, j'ose le dire, le ciel que nous peint Brayer, un de ces ciels d'orage plombé qui vous donne envie de vous pendre, les barques, la grève grisâtre, dépassent en intensité ceux de Van Gogh. 
Décidément, Yves Brayer nous est révélé, par cette exposition, dans toute la variété, la diversité de ses talents : ses bas (il y en a par la répétition des thèmes, une certaine facilité, on l'a déjà dit) , ses hauts, et ses très hauts. Il est bon qu'un artiste se dévoile ainsi. Nous avons voyagé avec lui. Merci, M. Brayer. 
Vous pouvez reposer tranquille : la postérité  vous rendra un jour la place centrale qui vous est due au firmament de la peinture française.             

*= jusqu'au 25 janvier (autant dire demain!)