Une visite à la F.D.A.02...laisse plutôt sur sa faim sur la sincérité de l'ambition affichée par les organisateurs, (et donc les pouvoirs publics, puisque souvenons-nous, nous devons l'organisation de cette "triennale" au voeu du Premier ministre d'alors, Dominique de Villepin, qui souhaitait montrer au monde que l'art français était bien vivant). Non, Madame Albanel, vous n'offrez pas là "un point de vue sur l'art dans son actualité et sa diversité avec un regard ouvert, généreux, et pluraliste", comme vous l'écrivez dans la notice de présentation de L.F.D.A.02. Vous montrez un pan de la création d'aujourd'hui, chez nous. Un pan seulement. Je vous laisse penser que c'est le meilleur, mais ne dites pas que vous avez offert là une image de la création en France, dans sa diversité. Comparez d'ailleurs avec ce qui se montre à la FIAC (et encore la FIAC ne présente-t-elle qu'un miroir bien réducteur). Je pense ne pas sacrifier à l'esprit de polémique en écrivant cela.

Je ne vais pas aller jusqu'à asséner, comme Hugo Arcier sur son blog,   que "L. F. D. A. 02 bande sérieusement mou. Le résultat est déprimant...". Je me retrouverais cependant avec lui pour sauver quelques oeuvres comme l'amas de poubelles fondues d'Anita Molinero, amas auquel on ne peut contester une certaine expressivité, et force, puisqu'on veut à tout prix mettre de la force partout sous les verrières du Grand Palais . Mais cette dame est loin d'être une inconnue, elle travaille depuis plus de vingt ans, est exposée dans plusieurs galeries, et il n'y avait aucun risque à prendre en l'exposant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne soyons pas négatif par principe, et rendons hommage pour commencer à l'objectif affiché par les trois commissaires de l'exposition, Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais et Didier Ottinger, d'avoir cherché à mettre en valeur non l'"art" -avec ses modes, ses -ismes, ses coteries-, mais les oeuvres elles-mêmes...C'était déjà un premier choix, auquel on ne pouvait que souscrire s'il eût été respecté. Mais làs! Il semble qu'ils aient donné au mot "oeuvre" un sens bien précis, en éliminant ou à peu près, les formes traditionnelles comme le tableau, et de la sculpture, au profit des installations, constructions montages scéniques et bricolages de toutes sortes.
Influencés sans doute par la monumentalité du lieu -n'habite pas qui veut l'espace gargantuesque du Grand Palais-, et par les deux expositions qui ont marqué l'endroit de leur empreinte, sans doute pour longtemps, de Kiefer et Serra, ils ont privilégié le monumental, et la dimension, et sont allés demander à un architecte de leur fournir le fil conducteur servant d'écrin à la présentation des oeuvres. C'est un jeune architecte lausannois, Philipe Rahm, qui a été choisi, et qui a habillé de blanc les espaces cubiculaires qu'il a constitués, et qui peuplent la nef. La présentation littéraire qui en est donnée dans les fascicules de présentation en est est légèrement prétentieuse, pour ce qu'elle est en réalité : "géologie blanche"si l'on veut, avec ses techtoniques et son "biotope"...le tout pour décrire de très classiques alvéoles, un peu perdues dans l'immense Palais..Peut-être pouvait-on faire l'économie de cet emballage... 
Sur les oeuvres, ce n'est pas parce qu'on occupe et qu'on tient de la place qu'on impressionne et qu'on a forcément quelque chose à dire, et l'un des "clous" de l'expo, "l'International Kebab" de Wang Du, dont le tour, au lieu de viande, mouline débite et abrase, sur une hauteur d'une dizaine de mètres, une pile infinie de photographies, apparaît comme un truc de plus, au symbolisme bien fade et banal. Pareil pour le cube noir (qui prétend être un simulateur de vol), qui se dandine frénétiquement à quelques centimètres au-dessus du sol, à grand renfort de vérins et de bruits de soufflets de forge. On peine avec lui, et on se dit que Fabien Giraud et Raphaël Siboni, les "créateurs" se sont donné du mal pour pas grand-chose...Une pensée iconoclaste nous vient à l'esprit, bien loin du discours qui plaque les explications : nos deux plasticiens ne viseraient-ils pas le culte rendu à la fameuse "pierre noire", la Kabaa, de La Mecque?  
Au rayon extravagances de la démesure, on notera des pseudo-traces de  griffures de plésiosaure sur un mur de béton à la verticale d'environ huit mètres, censé être un "espace fangeux du Massif central" dues à Virginie Yassef. Mais tout est faux : les traces n'en sont pas bien sûr, le béton n'est pas du béton, mais un vulgaire agglomérat plastique...alors? quel est l'intérêt? Quelle histoire nous raconte-t-on?  Ailleurs, à côté, dans le genre plus soft, nous avons un igloo en glaçons monté par "Le gentil garçon" ( nous avons un slammeur qui s'appelle Grand corps malade, pourquoi n'aurions nous pas un plasticien au doux nom de "gentil garçon"?)..Gentillet, et assez sympa...Il parait que chaque glaçon est unique et différent des autres, "comme dans la nature"...On se fait photographier à l'intérieur, on passe un bon moment à l'abri, mais n'importe quel parc d'attraction offre bien plus, bien mieux fait, plus "pro"...Alors? Quel est le sens? 
En fait, nous avons affaire à d'assez médiocres artisans, même s'ils sont imaginatifs pour décrire leurs oeuvrettes ou artefacts. Un peu plus loin, c'est une certaine dame Véronique Aubouy, qui aime beaucoup le chef d'oeuvre de Marcel Proust à la recherche du temps perdu, et qui a en conséquence pris une décision d'importance historique : elle a décidé de demander à des inconnus de lire devant sa caméra quelques pages du chef d'oeuvre...il en y en a ainsi un peu plus de 3.000 dont les heures et dates d'apparition à l'écran sont minutieusement consignées sur plaques métalisées comme pour un mémorial, se déployant le long du couloir conduisant à la pièce obscure où le proustomane peut entendre anônner par l'un de ces inconnus tirés désormais de l'inexistence par la grâce de Mme Aubouy quelques pages de la recherche : on regarde un peu et on s'en va...Que s'est-il passé? Rien...Tant d'application pour si peu...A moins que...Là aussi, il n'y ait, derrière ce travail appliqué de mémoire, une espèce de dérision de la manie qu'a notre siècle de multiplier les lieux de mémoire et de célébration morbides, culte paradoxal rendu par une civilisation tout entière tournée vers le culte de l'immédiateté et de l'instant? Mon hypothèse est purment iconoclaste et provocatrice et je suis persuadé qu'elle serait rejetée avec horreur par ntore découvreuses de terres vierges de l'imaginaire...On pourrait citer ainsi quelques performances du même acabit, fruit d'efforts considérables  pour rien et l'ennui du spectateur qui, dans le meilleur des cas, se force à l'exercice, au pensum, en faisant semblant de suivre un certain temps les obsessions des auteurs : ainsi voit-on, pas très loin, de notre admiratrice proustienne, un "bénédictin" qui a décidé de recréer un arbre du savoir humain, rien de moins : les murs de la pièce qui lui est consacrée sont tapissés de schémas inspirés d' arborescences informatiques, détaillant dans un souci maniaque de collector  les liens supposés entre des événements intervenus à n'importe quel moment et dans n'importe quel domaine durant les années soixante ou soixante-dix, tous événements rapportés dans des livres rassemblés dans une petite bibliothèque circulaire  occupant le centre de ladite pièce : ces livres ont pour point comun d'être dépassés, sans intérêt..le genre d'ouvrages que vous trouvez dans n'importe quel dépôt-vente, et que vous feuilletez sans vraiment y faire attention. On regarde, on baille et on tourne les talons...Si encore, il y avait là une entreprise franche de dérision, dans le genre de celles auxquelles les pataphysiciens, disciples d'Alfred Jarry, se sont complus il y a plus de soixante ans...Mais même pas. Le travail du bibiothécaire-fou en est un véritable, qui a dû lui prendre plusieurs mois, et si on devait en accoler un autre à l'adjectif qui s'impose face à cete oeuvre titanesque, le dérisoire, on devrait choisir le sérieux...Le sérieux dérisoire. Voila une bonne définition pour nombre de "choses" produites sous les voûtes de verre veinées d'acier du Grand Palais. Ce n'est pas neuf, c'est une tendance de "l'art contemporain" ; chacun peut citer des entreprises de la même veine menées ici ou là.
Les présentateurs de FDA02 font grand cas d'une installation due à Gilles Barbier qui se déploie circulairement : on y devine des formes assez bien dessinées (comme cela devient rare, des artites "A.C" qui savent encore manier un crayon, on le signale), mais pour être franc, et en dépit des très longues explications dispensées, on n'y voit et on n'y comprend pas grand-chose. D'ailleurs pour ajouter à la confusion, l'artiste a pris soin de protéger ses carrés de BD par des verres très réfracteurs de la lumière, afin que le spectateur y voie encore moins. Qu'on ne nous demande plus d'admirer soit, puisque les critères ne sont plus esthétiques, qu'on nous demande plus de comprendre, bon à la rigueur, mais que reste-t-il alors? L'énumération est aussi ennyeuse que la visite elle-même. On peut citer quelques narrateurs de talent qui nous racontent, comme pour un futur scénario de film, des histoires, comme Stéphane Calais qui retrace sur le mode hyper allusif et détourné, la vie d'un artiste juif qui aurait, prétend-t-il, décoré une chambre pour un officier allemand dont il aurait fait la connaissance pendant la guerre...cet artiste aurait, a, existé : la chambre est en fait une ruine en carton pâte, et les murs sont tapissés de dessins- obscènes- dessinés par cet artiste juif à cet officier allemand nazi de surcroît...On voit le rappel des "Bienveillantes"...Je nous trouve bien gentils de regarder passivement de telles billevesées, sans être autorisés à y ajouter nos propres commentaires. Je passe...
Deux exceptions dans ce paysage plutôt désolant: un vrai peintre, Philippe Perrot, qui dépeint des scènes en apparence totalement sans lien mais en fait très construites. C'est plutôt sanguignolent et violent, mais cela existe. Une salle lui est consacrée, et malgré les thèmes de mort, de sang, de meurtres que retracent les tableaux, on y respire. Le tableau ci-dessous n'est pas le plus évocateur, mais il donne une idée de la patte de l'artiste (dont la cote monte rapidement).

Autre découverte, Frédérique Loutz : ce qu'elle présente dans la salle qui lui est consacrée n'est pas très convaincant, mais on sent un certain talent, une façon pressée et intense de dessiner et de peindre. On est en attente toutefois d'une thématique propre,  pour l'instant, à l'exception de la grande composition nommée les Ambassadeurs. ( NB: Une revisite me conforte dans mon appréciation de Frédérique Loutz, dont le grand panneau triptyque nommé ur-nest, et surtout Sado (aquarelle, crayon) est vraiment très riche, pas de cette profusion anarchique -au demeurant assez "sympa" d'un  Fabien Verschaere qui nous déploie des fantaisies style fourre-tout facteur cheval, non d'une vraie richesse.

Je n 'ai pas parlé d'un artiste qui a d'habitude une certaine force d'expression et qui présente ici des sacs plastique plutôt malheureusement disposés, Kadder Attia, parce que justement il ne donne pas du tout, cette fois, sa mesure. Ce sera pour une prochaine fois...
D'autres enfin font de la réptition de recettes éculées. Comme Philippe Mayaux dont les bras mécaniques agitent des panneaux de slogans tantôt révolutionnaires tantôt du genre Ben..le style bobo soixante huitard dont on se demande ce qu'un jeune de vingt ans doit penser, en le regardant...Rien du tout sans doute.

Au final, la Force de l'art 02 n'a pas et ne donne pas la pêche...Et ça se voit, ça se sent. Les visiteurs d'ailleurs, ne s'y trompent pas, que l'on voit errer dans ce grand espace, comme en attente et désemparés. Il faudra vraiment que les organisateurs s'interrogent sur  la formule : plutôt que de renoncer, car l'idée de présenter, en dehors des tendances du marché, les lignes de force de la création artistique en France est à préserver. Mais ils devraient plutôt rechercher les moyens d'être fidèles à l'idée originelle, et que leur impose une exigence déontologique d'impartialité : offrir un reflet aussi honnête que possible de la diversité de l'expression artistique dans notre pays. Quitte à déplaire, en respectant le critère de la diversité et d'une certaine qualité objective (il y a bien le meilleur ouvrier de france, pourquoi n'y aurait-il pas le meilleur peintre, le meilleur sculpteur? Que ne dirait-on pas! Mais il faut savoir accepter les quolibets des imbéciles et des snobs ? Cela passe, non par un retour aux formules d'antan, mais par une nécessaire clarification des "métiers". On voit bien l'absolue nécessité de retrouver une forme minimale de compétence technique qui se perd à grande vitesse. Et permettre, ce faisant, aux artistes de retrouver la voie du dialogue avec leur public : un artiste ne peut créer que pour un autre, et donc pour un public.  Le rôle des pouvoirs publics n'est-il pas en toute modestie, de contribuer à précipiter une évolution de toute manière inéluctable? On ne saurait tabler sur la mort du "grand Art" lorsqu'on est français..Avec le devoir que nous donne, vis à vis des générations futures, notre patrimoine et notre passé...Je crois profondément que le discours que nous tenons dans les autres domaines de l'activité humaine, de la connaissance et de la vie de l'esprit, nous ne pouvons simplement pas ne pas le tenir aussi dans le domaine de l'art. Une manifestation comme "la force de l'art" devrait contribuer à une telle re(con)naissance...