Je dois être trop "cloche" mais enregistrer un nouveau rédacteur qui ne soit pas un simple dépositaire de commentaire apparaît sur ce site comme une aventure surhumaine, pour moi en tout cas! Alors, lecteur sache-le : ce n'est pas moi qui ai écrit, mais l'auteure du précédent billet sur le sujet, au pseudo d' Anna K.

Une chose paraît certaine. Le discours des femmes créatrices contemporaines, colonnades du Capitole, reconnues, encensées, exposées dans les galeries et les musées, n'est pas gai.
A de rares exceptions près, et plutôt chez les anglo-saxonnes - une pensée aussi pour Pippilotti Rist et Niki de St Phalle - , l'absence d'humour, ne serait-ce que de joie, est assez prévalente.

La deuxième remarque qui vient à l'esprit est cette obsession du moi. Mon corps s'habille, se déshabille, mes organes, écorchés, disséqués, torturés, mes sécrétions et mes fluides, mon enfance, mes blessures, mon utérus, mon enfant, mes peurs, ma solitude, mes désirs avortés, ma souffrance. Quelques expressions politiques, tout de même, moins vouées à la subjectivité complaisante. Intériorisation, exorcisme de la victimisation, analyse des tréfonds meurtris, nombrilisme déprimant, accablant.

La quête d'une vision de la beauté du monde trouve peu d' écho, le discours
sociologique est âpre, l'humour amer et rare.
Pourtant, de Bardot dans " Et Dieu créa la femme " , étincelle qui mit le feu à une imparable traînée de poudre, à Madonna dans " In bed with Madonna ", pour citer deux performances remarquables, des " Supremes " aux " Spice Girls " pour l'union fait la force, le bond en avant phénoménal de la conscience féminine, durant ces cinq dernières décennies, est incontestablement jubilatoire.

De l'antre qui abritera jusqu'au 18 juillet l'exposition " Histoires d'Elles " - un soupir obligé pour Pauline Réage qui elle, au moins, nous aura bien fait rire - , on émerge au grand jour avec un sentiment partagé : se suicider
tout de suite ou tout à l'heure. L'article de Philippe Dagen dans " Le Monde " des 21-22 juin derniers , qui signalait l'exposition, s'abstenait de tout commentaire, sinon de mentionner les artistes qui s'y " distinguaient tout
particulièrement ". C'est tout à l'honneur de l'auteur, que de faire preuve d'une telle mansuétude.

D'emblée, on est saisi d'un haut le coeur. Deux figures de Louise Giamani, " Chair de l'oubli " ( 2009 ), en terre grise et filasse, assises, de taille humaine, aux membres décharnés, la tête réduite à une noix de coco desséchée,
poitrine aux seins absents striée par ce que l'on dirait des scarifications, l'une tenant contre elle de longs rejetons- racines filandreux et l'autre un avorton à bout de bras, difficile de dire si mort-né ou pas. La Somalie, irrémédiable.
A son corps défendant, on approche de deux oeuvres de Lydie Arickx, " Sans Titre " ( 2009 ). Technique mixte sur toile qui se présente comme peinture épaisse, lourde, dessin primaire et brutal, effets probablement délibérés. Une tête de femme de profil, langue projetée hors de la bouche béante dans un hurlement de douleur, un coup de poignard -pic à glace ?- lui étant asséné dans la nuque, crache son sang. Idem pour la deuxième, rictus sanguinolent, l'oreille tranchée dégoulinante, le surin planté dans le dos. Grandes toiles de surcroît. Une très grande toile d' Emmanuelle Renard, "Mauvais Rêve " ( 2009 ), d'une femme couchée en position semi- foetale, découverte, les yeux rouges, hagards,  éclaboussée par ce qui pourrait être une éjaculation, peinture ivoire pâle en coulées sur la tête et le flanc. D' Emmanuelle Renard encore, un grand tableau en technique mixte sur papier, " Dame au miroir ", d'une vieillarde dans un boudoir-bonbonnière rose, assise un miroir à la main, le visage distordu en vieilles coquetteries minaudantes, vêtue d'un bas, un pied en mule à talon sur un pouf, le corps dévasté, la vanité aveugle. Déjà-vu sinistre. Deux autres
oeuvres de Lydie Arickx, " Sans Titre ", technique mixte sur papier, couleurs sombres, de deux femmes aux lourdes jambes écartées, seins pendants, gros plan.

Changement de registre avec Christine Sefolosha, " Menine barbare " et " Pirate aux oiseaux " ( 2009 ), monotype sur papier, représentations de style africain au dessin naïf et aux couleurs délavées. Sylvia Reiftmann," Sans Titre " ( 2008 ), mine plomb sur longue bande de papier verticale où apparaissent des visages de femmes en larmes, style art brut, avec des séries de nourrissons-eskimos empilés ou alignés entre les têtes maternelles. Et enfin Julie Lorinet, deux petites aquarelles sur papier, " Ciseaux " ( 2009 ), d'une "pyramide sur canapé", petites culottes, jambes féminines et chaussures à talons poilues toutes mélangées en test de Rorschach, le tout surmonté d'une cage thoracique  violette et d'un pantalon brun descendu à mi-jambe, la deuxième d'une femme à plat dos, le sexe maintenu écarté par une
pince chirurgicale, un utérus et ses vaisseaux sanguins ?...

Les prix de la cuvée 2009 atteignant 15 000 euros selon l'oeuvre, on reste rêveur... Je m'éclipse en crabe vers un bon bol d'air.
   
Le temps de retrouver mes esprits et un entrain écorné, j'aborde l'exposition "Cris et Chuchotements " dont Philippe Dagen avait fait l'éloge, parlant de "réussite rare ", complémentaire d' " Elles@centrepompidou ", qui se
passe sur le trottoir d'en face. Il s'agit là de plusieurs artistes présentes dans la rétrospective " Elles " , d'autres à découvrir, au Centre Wallonie-Bruxelles et jusqu'au 6 septembre. En fait c'est une re-présentation de l'exposition réunie au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée de La Louvière, Belgique, de septembre 2008 à janvier 2009 - commissaire et responsable de la commission éditoriale Catherine de Braekeleer - , à l'occasion du 20ème anniversaire du Centre. Livre, estampe, gravure, dessin, sculpture et photographie sont les techniques en jeu. Je trouve au Livre d'Or le commentaire de l'éditeur de ces lignes : " Pourquoi ce parti pris de l'abjection, du rejet de la beauté des corps ? Le (s) commissaire (s) auraient pu présenter une vision plus équilibrée des " cris et chuchotements " féminins. J'oserais un propos de " mec " de plus : quoi de plus misogyne que les femmes ? " Un tic nerveux à la lecture du pronom, langage de " mec ",passons...Ca promet. Je rentre la tête dans les épaules et m'aventure en " misogynie ".

Izabelle Gustowska, avec trois grandes oeuvres en technique mixte, " Les traits relatifs à la ressemblance " (1982-83 ), tout d'abord. Thème du double, moi dupliqué, sororité, gémellité ? Deux femmes debout, noire, blanche, de
face, de dos. Derrière elles, le tracé de leurs corps d'une scène de meurtre ou d'accident. Les deux autres représentent chacun deux femmes allongées dans un environnement inexistant, nues avec d'étranges emplâtres aux genoux,
visages, mains, pieds, ou enveloppées de papier brun, le regard cerné de vert semblant étudier le ciel. " Ce cycle consacré à la représentation onirique du corps témoigne de l'aptitude de l'artiste à traduire la nature émotionnelle
féminine...vers 1982-83, le cycle connaît une transition et va se développer dans le sens du miroir et de la dualité, exploitant davantage les oppositions que les ressemblances des images. " ( Dominique Durinckx, catalogue de l'expo de La Louvière, 2008 ). L'artiste, Polonaise, déclare : " J'ai retrouvé un principe de dualité dans presque tous les phénomènes naturels, dans les systèmes philosophiques et plus encore en moi-même..." (Citée au même catalogue ).

Voici les sculptures de verre fragiles de Laurence Dervaux, artiste Belge. Etrange cordon parsemé de boules et rempli d'un liquide rouge évoquant le flux menstruel, les boules représentant peut-être les caillots de sang, c'est la
série " Fluides humains " ( 2004-2007 ). Seins contenant un liquide blanc, reins un liquide jaune, provoquent le type de fascination ressenti pour des objets de classe d'anatomie, sur la frange frémissante du dégoût. " La vie est là,
elle est précieuse ", dit-elle. Je ne sais trop. 

Kiki Smith est tout près, et ce n'est pas le fruit du hasard, on s'en doute. Citée dans l'introduction du catalogue de l'exposition de La Louvière, elle déclare : " Le corps est notre dénominateur commun et la scène de notre
désir et de notre souffrance. Je veux exprimer par lui qui nous sommes, comment nous vivons et nous mourons. " Un commentaire de Siri Hustvedt, auteure du chapitre " Lier et Délier " du cahier d'art contemporain - Repères No 139 - consacré à l'exposition " Wellspring " de Kiki Smith à la galerie Lelong en 2007, Ed. Galerie Lelong, est plus explicite. Elle écrit : " Parcequ'une grande partie de son travail a un rapport avec le corps, j'évoquerai d'abord la
question anatomique...Plusieurs pièces renvoient directement à l'anatomie en tant que science et à cette pratique ancienne qu'est la dissection. Les parties de corps sont parfois représentées sous forme d'unités autonomes : c'est le
cas de ..."Glass Stomach " ( 1985 ) ( Estomac en verre )..., de " Dewbow " ( 1999 ) ( Arc en ciel de rosée ) - goutelettes en verre fumé qui évoquent du sperme...sur le thème de la fragmentation corporelle..." Oeuvre sans titre "
( 1987-1990 ), composée d'un alignement de douze pots identiques en argent, arborant d'élégantes étiquettes qui en précisent le contenu : " sperme, mucus, vomi, graisse, larmes, sang, lait, salive, diarrhée, urine, sueur, pus " ...

Ils constituent la matière de nos frontières...Là où le corps commence et se termine, la notion de ce qui est acceptable et de ce qui est répugnant est façonné par la culture. Dans cette liste, tous les liquides, sauf peut-être
les larmes, font d'une façon ou d'une autre l'objet d'un tabou."

De Kiki Smith, née en Allemagne et travaillant à New York, j'étudie " Puppet " (1993-94 ) , gravure et collage photo un peu répugnant, en effet, on se demande ce que la femme tient dans la bouche, une fois refoulée l'idée qu'il
s'agit d'un tampon hygiénique usagé, " How I know I'm here " ( 1985-2000 ) , frise de quatre linogravures dont Catherine de Braekeleer disait dans l'introduction du catalogue de La Louvière : " La longue frise " How I know I'm
here " s'apparente à une même quête identitaire ( que " Puppet " ) ; cette fois, autoportraits et organes internes s'affichent sur un même plan forçant le spectateur à intégrer l'image inadmissible de cette femme, à partager son
intimité la plus inavouable dans un mélange de fascination et de répulsion. " Sur une tonalité plus légère et joyeuse," Tatoo " ( 1995 ), screen print, où figurent papillons, sexes, oreilles , virevoltants et entremêlés de mots, " honey, pleasure, nectar, dripping "...

La présentation rapprochée de Kiki Smith avec deux autres artistes tout aussi célèbres, Nancy Spero et Ana Mendieta, obeit, de nouveau, à un "  pattern " particulier. Nancy Spero et voilà le cri politique. Une première sérigraphie datée de 1975 " Torture in Chile " , toute en larges lettres d'imprimerie noires  : " ... INSECTS, LIVE MICE INTRODUCED INTO VAGINAS. NIPPLES BLOWN OFF OR BURNT. GENITALS DESTROYED BY ELECTRICITY ..." Toujours  se souvenir.
Ne jamais rien oublier. Une lithographie, encore, " Marie Sanders - Ballade von der Judenhure " ( 1991 ), document trouvé sur un membre de la Gestapo, d'une femme debout, ligotée, les jambes recouvertes d'une peau de bête (?)...
Toujours, ne rien oublier. Nancy Spero, Américaine ayant travaillé quelques années à Paris, vit à New York. Dominique Durinckx la présente dans le catalogue de l'exposition de La Louvière : " A cette époque, les artistes prennent de plus en plus conscience de la dimension politique de leur travail et commencent à s'organiser en groupes de pression. 1969 voit la fondation, à New York, de l' Art Workers Coalition ( AWC ) , mouvement de protestation contre la guerre du Vietnam mais aussi pour la défense des droits civiques et du droit de regard des artistes sur la présentation de leurs oeuvres dans les musées. Avec la participation de Nancy Spero, les membres de l'AWC fondent en 1970 le Women Artists in Revolution ( WAR ) . L'une des revendications du groupe est l'obtention d'une plus grande visibilité des oeuvres de
femmes artistes dans les musées de New York. Il obtient bientôt que 20 à 25 % des oeuvres présentées soient des oeuvres de femmes contre un pourcentage infime avant son intervention. En 1972, elle participe à la fondation de AIR, ( Artists in Residence ), première galerie de femmes à New York. "

Trois grandes photos de la Cubaine Ana Mendieta, " Silueta works in Iowa " ( 1976-78 ), la première d'un corps ensablé peint de signes rouges, la deuxième d'une excavation dans un pan de terre et la dernière de la trace en creux d'un corps sur une rive, le tronc d'arbre au deuxième plan laissant entrevoir une figure humaine sur l'écorce. " De 1973 à 1980 la silhouette deviendra récurrente dans l'oeuvre d' Ana Mendieta. L'artiste va ainsi laisser une trace dans le paysage dans une fusion quasi païenne avec les éléments, une volonté d'imprégner le règne végétal et minéral. Est-ce
l'artiste qui absorbe ou est-il absorbé ?...A 37 ans, Ana Mendieta se jette du haut du 34eme étage d'un immeuble, laissant une dernière silhouette sur un trottoir de New York, celle de son corps disloqué....Ses oeuvres éphémères
fixées sur pellicule photo nous laissent un singulier album intime, celui d'une artiste en symbiose avec le Vivant. " (Julie Van der Vrecken, catalogue de l'exposition de La Louvière ).

Jean Frémon, dans son commentaire intitulé " Des femmes et des fleurs ", dans le même cahier d'art contemporain 139 de la collection Repères consacré à l'exposition " Wellspring " de Kiki Smith, Ed. Galerie Lelong, 2007, nous
éclaire sur le lien entre les trois artistes :
    " ...Car la plupart des oeuvres que Kiki Smith appelle dessins, tous ceux qui sont faits sur ce papier de riz qu'elle fait venir du Népal, sont en réalité des collages de lithographies. De chaque figure, humaine ou animale, K.S.
fait tirer plusieurs exemplaires puis elle les fragmente, les anime...On peut voir dans cette habitude de travail, sinon une influence, du moins une parenté avec le travail de Nancy Spero qui depuis de nombreuses années ne travaille
plus que par assemblage de figures féminines imprimées. Kiki Smith n'a jamais caché son admiration pour le travail pionnier de Nancy Spero et de son compagnon Leon Golub. Cette admiration porte certainement sur le contenu revendicatif et politique de leur art et notamment sur l'engagement féministe de Nancy Spero, mais l'admiration pour le contenu entraîne souvent en art une influence stylistique, et le plus grand apport de Spero à Smith est sûrement cette utilisation du stéréotype ( c'était d'ailleurs un terme d'imprimerie ) , de la forme préformée, qui permet de tenir à certaine distance la sentimentalité du coup de crayon spontané...Comme si pour ces femmes qui s'aventuraient à
découvert sur une scène artistique largement dominée par les hommes, il avait fallu jouer au plus fin, abandonner le " grand style ", faire profil bas, aller chercher du côté des images folkloriques, historiques, bibliques, anatomiques
pour contourner le discours dominant qui de son côté, sûr de sa force, produisait un modèle après l'autre ( expressionnisme abstrait, pop art, minimalisme...) avec l'assurance tranquille du rouleau compresseur. Pendant ce temps, en marge, secrètement, souterrainement, ( underground disait-on alors ), surgissaient des oeuvres nouvelles, polymorphes, sexuelles, provocantes, qui n'hésitaient pas à affronter de nouveau la figure - humaine et animale - , car ce sont souvent des corps, entiers ou morcelés...Les personnages au pied fragile dont Louise Bourgeois peuplait son
exil à la fin des années 40, les " War Drawings " de Nancy Spero pendant les années Vietnam ( dont on peut avoir un aperçu à " Elles@centre pompidou ), les structures molles d'Eva Hesse ( idem ), les silhouettes féminines qu'Ana
Mendieta traçait dans le sable ou sur l'écorce des arbres...Les unes et les autres construisaient des oeuvres complexes et déconcertantes, toutes en facettes mais qui ont en commun une même forme d'iconoclasme : le dédain de la peinture.
Du coup la grande forme souveraine dont les hommes avaient la maîtrise semble soudain datée comme le bel canto..."

    Autre salle, autre chapitre. " The Bronx " ( 2002 ) de Sophie Calle est un livre-installation de 9 textes et autant de photos. La plaquette raconte : " On lui propose d'exposer au Fashion Moda Museum, dans le South Bronx, des
oeuvres relatives au quartier. Elle y stationne tous les jours de 2 h à 5 h pendant quelques jours. Quand entrent des inconnus, hommes ou femmes, elle leur demande de l'emmener dans un endroit de leur choix dans le Bronx, faisant sens dans leur vie. Elle photographie et écrit un texte descriptif de la situation. 8 personnes participent entre le 6 et le
14 novembre 1980. La nuit avant le vernissage, break in et tout est recouvert de graffiti . " Ils ajouteront au réalisme de l'installation.

    Toujours dans le champ social, deux oeuvres attachantes, l'une de Sylvie Eyberg, " D'eux " ( Sunday ) (2004-2006), héliogravures de personnes, dos, mains se touchant à peine du bout des doigts , et Annick Blavier, " Sans titre " ( 2008 ), tirage aux pigments sur papier pur chiffon 1/5, d'une main, un entrejambe, une main...Toutes deux de Bruxelles et vivant à Bruxelles. Dessous, écrit sur le mur: " Introduire la question, le doute, le désordre, le non-sens, cinq pas en avant, deux en arrière, co-existence des fragments, installer un dialogue fragile. Il se pourrait bien que l'essentiel ne soit pas là où l'on croit. "

On reste en poésie avec Agathe May, " Envol " (2008-2009 ), très grande gravure sur bois et collage d'une femme vêtue de voiles volant au coeur d'un vol d'oiseaux, on pense un peu à Escher pour la géométrie. Et aussi , de la même, née et vivant en France, " Les cracheurs " (2007 ), série de trois gravures sur bois à encrage monotype. Une femme jeune et belle, légèrement vêtue, en chaussettes ou pieds nus, avenante, dans un environnement nu que l'on sent hostile, avec à l'arrière plan un individu masculin emmitouflé de vêtement hivernal, et crachant devant lui. Oeuvre censée évoquer sa fille à l'adolescence. Arrêt devant le grand panneau de 18 dessins , lavis d'encre, de la Française Françoise Petrovitch, " Poupée " ( 2006-2008 ). Poupées inquiétantes, aux yeux brûlants ou brûlés, cernés, parfois blessées, accompagnées de petits animaux relativement réconfortants. Arrêt surtout devant " Tenir debout " (2004 ), grand lavis d'encre aux roses délavés de rouge sang. Deux bottines à talons de femme, à mi-mollet de jambes un peu
écartées, l'empeigne de la chaussure couleur sang dont les taches roses marbrent le reste du cuir, comme par capillarité sous la pluie. Sous l'une des bottines, l'ombre un peu tachée aussi d'un agneau désincarné. Tout est blanc,
la lumière crue. Est-ce l'écartement particulier des pieds, le poids appuyé sur une jambe, la pose comme en attente passive, le symbole projeté au sol qui fait penser à une jeune tapineuse et à la violence inhérente ? Ou l'idée du sang
sous la pluie ? Un frisson passe...

Frédérique Loutz, Française de culture mixte franco-germanique, dont Gilles Jourdan dit, en exergue de la présentation de l'artiste dans le catalogue de l'exposition de La Louvière, : " Elle organise le chaos de la
dévaluation anticipant magistralement sur ce que deviendront nos simulacres, nos fausses certitudes, notre dérisoire fétichisme de la marchandise sensés nous protéger des autres, du monde, de nous-mêmes. " Catherine de Baekeleer, dans l'introduction du même catalogue, est plus explicite : " Ce recours aux sujets voire aux objets modestes et dérisoires
pour traiter des passions et de la destinée de l'espèce humaine trouve sa quintessence dans l'oeuvre de Frédérique  Loutz...de l'association de ces objets dispersés sur le papier surgissent des significations nouvelles, des ambiguïtés qui refusent de se laisser enfermer dans une lecture univoque : " Fillette " ( 2006 ), lithographie regroupant sur une même planche l'image d'une poupée désarticulée et d'un ouvre-bouteille peut ainsi se lire comme la métaphore d'une enfance maltraitée..." De " Doppel Moppel " ( 2007 ), Marie Van Bosterhaut, dans sa présentation de l'artiste au même
catalogue, dira :
" " Doppel Moppel " ( Monsieur Double, en référence à Kurt Schwitters )..., présentant l'artiste le visage à moitié caché par une coulée d'encre, souligne non pas la duplicité mais la dualité de l'homme. "

 On  ne peut repartir sans présenter ses respects à Louise Bourgeois et Annette Messager, et retranscrire le message de Louise Bourgeois qui figure à même le mur : " Il faut abandonner son passé tous les jours, ou bien
l'accepter, et si on n'y arrive pas, on devient artiste. " Une fois encore, on ne peut citer tout le monde. Il faut partir, un dernier regard, tendre celui-là, sur " Sans titre " (2008), de Sylvie Cannone, née et travaillant en
Belgique, série de dessins émouvants à la mine de plomb, de vapeurs se faufilant entre les arbres d'une forêt, prenant consistance de sylphide, et soulevant du sol un oiseau mort puis se recueillant, debout, sur sa dépouille. " Je crèe pour découvrir mon rapport à la vie, c'est pour moi une sorte d'archéologie ", dit-elle.