Expos d'elles : suite
Par naiko le samedi 11 juillet 2009, 18:13 - arts - Lien permanent
Je dois être trop "cloche" mais enregistrer un nouveau rédacteur qui ne soit pas un simple dépositaire de commentaire apparaît sur ce site comme une aventure surhumaine, pour moi en tout cas! Alors, lecteur sache-le : ce n'est pas moi qui ai écrit, mais l'auteure du précédent billet sur le sujet, au pseudo d' Anna K.
Une chose paraît certaine. Le discours des femmes créatrices contemporaines,
colonnades du Capitole, reconnues, encensées, exposées dans les galeries et les
musées, n'est pas gai.
A de rares exceptions près, et plutôt chez les anglo-saxonnes - une pensée
aussi pour Pippilotti Rist et Niki de St
Phalle - , l'absence d'humour, ne serait-ce que de joie, est assez
prévalente.
La deuxième remarque qui vient à l'esprit est cette obsession du moi. Mon corps
s'habille, se déshabille, mes organes, écorchés, disséqués, torturés, mes
sécrétions et mes fluides, mon enfance, mes blessures, mon utérus, mon enfant,
mes peurs, ma solitude, mes désirs avortés, ma souffrance. Quelques expressions
politiques, tout de même, moins vouées à la subjectivité complaisante.
Intériorisation, exorcisme de la victimisation, analyse des tréfonds meurtris,
nombrilisme déprimant, accablant.
La quête d'une vision de la beauté du monde trouve peu d' écho, le
discours
sociologique est âpre, l'humour amer et rare.
Pourtant, de Bardot dans " Et Dieu créa la femme " , étincelle qui mit le feu à
une imparable traînée de poudre, à Madonna dans " In bed with Madonna ", pour
citer deux performances remarquables, des " Supremes " aux " Spice Girls " pour
l'union fait la force, le bond en avant phénoménal de la conscience féminine,
durant ces cinq dernières décennies, est incontestablement jubilatoire.
De l'antre qui abritera jusqu'au 18 juillet l'exposition " Histoires d'Elles "
- un soupir obligé pour Pauline Réage qui elle, au moins, nous
aura bien fait rire - , on émerge au grand jour avec un sentiment partagé : se
suicider
tout de suite ou tout à l'heure. L'article de Philippe Dagen dans " Le Monde "
des 21-22 juin derniers , qui signalait l'exposition, s'abstenait de tout
commentaire, sinon de mentionner les artistes qui s'y " distinguaient
tout
particulièrement ". C'est tout à l'honneur de l'auteur, que de faire preuve
d'une telle mansuétude.
D'emblée, on est saisi d'un haut le coeur. Deux figures de Louise
Giamani, " Chair de l'oubli " ( 2009 ), en terre grise et filasse,
assises, de taille humaine, aux membres décharnés, la tête réduite à une noix
de coco desséchée,
poitrine aux seins absents striée par ce que l'on dirait des scarifications,
l'une tenant contre elle de longs rejetons- racines filandreux et l'autre un
avorton à bout de bras, difficile de dire si mort-né ou pas. La Somalie,
irrémédiable.
A son corps défendant, on approche de deux oeuvres de Lydie
Arickx, " Sans Titre " ( 2009 ). Technique mixte sur toile qui se
présente comme peinture épaisse, lourde, dessin primaire et brutal, effets
probablement délibérés. Une tête de femme de profil, langue projetée hors de la
bouche béante dans un hurlement de douleur, un coup de poignard -pic à glace ?-
lui étant asséné dans la nuque, crache son sang. Idem pour la deuxième, rictus
sanguinolent, l'oreille tranchée dégoulinante, le surin planté dans le dos.
Grandes toiles de surcroît. Une très grande toile d' Emmanuelle
Renard, "Mauvais Rêve " ( 2009 ), d'une femme couchée en position
semi- foetale, découverte, les yeux rouges, hagards, éclaboussée par ce
qui pourrait être une éjaculation, peinture ivoire pâle en coulées sur la tête
et le flanc. D' Emmanuelle Renard encore, un grand tableau en technique mixte
sur papier, " Dame au miroir ", d'une vieillarde dans un boudoir-bonbonnière
rose, assise un miroir à la main, le visage distordu en vieilles coquetteries
minaudantes, vêtue d'un bas, un pied en mule à talon sur un pouf, le corps
dévasté, la vanité aveugle. Déjà-vu sinistre. Deux autres
oeuvres de Lydie Arickx, " Sans Titre ", technique mixte sur papier, couleurs
sombres, de deux femmes aux lourdes jambes écartées, seins pendants, gros
plan.
Changement de registre avec Christine Sefolosha, " Menine
barbare " et " Pirate aux oiseaux " ( 2009 ), monotype sur papier,
représentations de style africain au dessin naïf et aux couleurs délavées.
Sylvia Reiftmann," Sans Titre " ( 2008 ), mine plomb sur
longue bande de papier verticale où apparaissent des visages de femmes en
larmes, style art brut, avec des séries de nourrissons-eskimos empilés ou
alignés entre les têtes maternelles. Et enfin Julie Lorinet, deux petites
aquarelles sur papier, " Ciseaux " ( 2009 ), d'une "pyramide sur canapé",
petites culottes, jambes féminines et chaussures à talons poilues toutes
mélangées en test de Rorschach, le tout surmonté d'une cage thoracique
violette et d'un pantalon brun descendu à mi-jambe, la deuxième d'une femme à
plat dos, le sexe maintenu écarté par une
pince chirurgicale, un utérus et ses vaisseaux sanguins ?...
Les prix de la cuvée 2009 atteignant 15 000 euros selon l'oeuvre, on reste
rêveur... Je m'éclipse en crabe vers un bon bol d'air.
Le temps de retrouver mes esprits et un entrain écorné, j'aborde l'exposition
"Cris et Chuchotements " dont Philippe Dagen avait fait l'éloge, parlant de
"réussite rare ", complémentaire d' " Elles@centrepompidou ", qui se
passe sur le trottoir d'en face. Il s'agit là de plusieurs artistes présentes
dans la rétrospective " Elles " , d'autres à découvrir, au Centre
Wallonie-Bruxelles et jusqu'au 6 septembre. En fait c'est une re-présentation
de l'exposition réunie au Centre de la Gravure et de l'Image imprimée de La
Louvière, Belgique, de septembre 2008 à janvier 2009 - commissaire et
responsable de la commission éditoriale Catherine de Braekeleer - , à
l'occasion du 20ème anniversaire du Centre. Livre, estampe, gravure, dessin,
sculpture et photographie sont les techniques en jeu. Je trouve au Livre d'Or
le commentaire de l'éditeur de ces lignes : " Pourquoi ce parti pris de
l'abjection, du rejet de la beauté des corps ? Le (s) commissaire (s) auraient
pu présenter une vision plus équilibrée des " cris et chuchotements " féminins.
J'oserais un propos de " mec " de plus : quoi de plus misogyne que les femmes ?
" Un tic nerveux à la lecture du pronom, langage de " mec ",passons...Ca
promet. Je rentre la tête dans les épaules et m'aventure en " misogynie
".
Izabelle Gustowska, avec trois grandes oeuvres en technique
mixte, " Les traits relatifs à la ressemblance " (1982-83 ), tout d'abord.
Thème du double, moi dupliqué, sororité, gémellité ? Deux femmes debout, noire,
blanche, de
face, de dos. Derrière elles, le tracé de leurs corps d'une scène de meurtre ou
d'accident. Les deux autres représentent chacun deux femmes allongées dans un
environnement inexistant, nues avec d'étranges emplâtres aux genoux,
visages, mains, pieds, ou enveloppées de papier brun, le regard cerné de vert
semblant étudier le ciel. " Ce cycle consacré à la représentation onirique du
corps témoigne de l'aptitude de l'artiste à traduire la nature
émotionnelle
féminine...vers 1982-83, le cycle connaît une transition et va se développer
dans le sens du miroir et de la dualité, exploitant davantage les oppositions
que les ressemblances des images. " ( Dominique Durinckx, catalogue de l'expo
de La Louvière, 2008 ). L'artiste, Polonaise, déclare : " J'ai retrouvé un
principe de dualité dans presque tous les phénomènes naturels, dans les
systèmes philosophiques et plus encore en moi-même..." (Citée au même catalogue
).
Voici les sculptures de verre fragiles de Laurence Dervaux,
artiste Belge. Etrange cordon parsemé de boules et rempli d'un liquide rouge
évoquant le flux menstruel, les boules représentant peut-être les caillots de
sang, c'est la
série " Fluides humains " ( 2004-2007 ). Seins contenant un liquide blanc,
reins un liquide jaune, provoquent le type de fascination ressenti pour des
objets de classe d'anatomie, sur la frange frémissante du dégoût. " La vie est
là,
elle est précieuse ", dit-elle. Je ne sais trop.
Kiki Smith est tout près, et ce n'est pas le fruit du hasard,
on s'en doute. Citée dans l'introduction du catalogue de l'exposition de La
Louvière, elle déclare : " Le corps est notre dénominateur commun et la scène
de notre
désir et de notre souffrance. Je veux exprimer par lui qui nous sommes, comment
nous vivons et nous mourons. " Un commentaire de Siri
Hustvedt, auteure du chapitre " Lier et Délier " du cahier d'art
contemporain - Repères No 139 - consacré à l'exposition " Wellspring " de Kiki
Smith à la galerie Lelong en 2007, Ed. Galerie Lelong, est plus explicite. Elle
écrit : " Parcequ'une grande partie de son travail a un rapport avec le corps,
j'évoquerai d'abord la
question anatomique...Plusieurs pièces renvoient directement à l'anatomie en
tant que science et à cette pratique ancienne qu'est la dissection. Les parties
de corps sont parfois représentées sous forme d'unités autonomes : c'est
le
cas de ..."Glass Stomach " ( 1985 ) ( Estomac en verre )..., de " Dewbow " (
1999 ) ( Arc en ciel de rosée ) - goutelettes en verre fumé qui évoquent du
sperme...sur le thème de la fragmentation corporelle..." Oeuvre sans titre
"
( 1987-1990 ), composée d'un alignement de douze pots identiques en argent,
arborant d'élégantes étiquettes qui en précisent le contenu : " sperme, mucus,
vomi, graisse, larmes, sang, lait, salive, diarrhée, urine, sueur, pus "
...
Ils constituent la matière de nos frontières...Là où le corps commence et se
termine, la notion de ce qui est acceptable et de ce qui est répugnant est
façonné par la culture. Dans cette liste, tous les liquides, sauf
peut-être
les larmes, font d'une façon ou d'une autre l'objet d'un tabou."
De Kiki Smith, née en Allemagne et travaillant à New York, j'étudie " Puppet "
(1993-94 ) , gravure et collage photo un peu répugnant, en effet, on se demande
ce que la femme tient dans la bouche, une fois refoulée l'idée qu'il
s'agit d'un tampon hygiénique usagé, " How I know I'm here " ( 1985-2000 ) ,
frise de quatre linogravures dont Catherine de Braekeleer disait dans
l'introduction du catalogue de La Louvière : " La longue frise " How I know
I'm
here " s'apparente à une même quête identitaire ( que " Puppet " ) ; cette
fois, autoportraits et organes internes s'affichent sur un même plan forçant le
spectateur à intégrer l'image inadmissible de cette femme, à partager son
intimité la plus inavouable dans un mélange de fascination et de répulsion. "
Sur une tonalité plus légère et joyeuse," Tatoo " ( 1995 ), screen print, où
figurent papillons, sexes, oreilles , virevoltants et entremêlés de mots, "
honey, pleasure, nectar, dripping "...
La présentation rapprochée de Kiki Smith avec deux autres artistes tout aussi
célèbres, Nancy Spero et Ana Mendieta, obeit,
de nouveau, à un " pattern " particulier. Nancy Spero et voilà le cri
politique. Une première sérigraphie datée de 1975 " Torture in Chile " , toute
en larges lettres d'imprimerie noires : " ... INSECTS, LIVE MICE
INTRODUCED INTO VAGINAS. NIPPLES BLOWN OFF OR BURNT. GENITALS DESTROYED BY
ELECTRICITY ..." Toujours se souvenir.
Ne jamais rien oublier. Une lithographie, encore, " Marie Sanders - Ballade von
der Judenhure " ( 1991 ), document trouvé sur un membre de la Gestapo, d'une
femme debout, ligotée, les jambes recouvertes d'une peau de bête (?)...
Toujours, ne rien oublier. Nancy Spero, Américaine ayant travaillé quelques
années à Paris, vit à New York. Dominique Durinckx la présente dans le
catalogue de l'exposition de La Louvière : " A cette époque, les artistes
prennent de plus en plus conscience de la dimension politique de leur travail
et commencent à s'organiser en groupes de pression. 1969 voit la fondation, à
New York, de l' Art Workers Coalition ( AWC ) , mouvement de protestation
contre la guerre du Vietnam mais aussi pour la défense des droits civiques et
du droit de regard des artistes sur la présentation de leurs oeuvres dans les
musées. Avec la participation de Nancy Spero, les membres de l'AWC fondent en
1970 le Women Artists in Revolution ( WAR ) . L'une des
revendications du groupe est l'obtention d'une plus grande visibilité des
oeuvres de
femmes artistes dans les musées de New York. Il obtient bientôt que 20 à 25 %
des oeuvres présentées soient des oeuvres de femmes contre un pourcentage
infime avant son intervention. En 1972, elle participe à la fondation de AIR, (
Artists in Residence ), première galerie de femmes à New York. "
Trois grandes photos de la Cubaine Ana Mendieta, " Silueta
works in Iowa " ( 1976-78 ), la première d'un corps ensablé peint de signes
rouges, la deuxième d'une excavation dans un pan de terre et la dernière de la
trace en creux d'un corps sur une rive, le tronc d'arbre au deuxième plan
laissant entrevoir une figure humaine sur l'écorce. " De 1973 à 1980 la
silhouette deviendra récurrente dans l'oeuvre d' Ana Mendieta. L'artiste va
ainsi laisser une trace dans le paysage dans une fusion quasi païenne avec les
éléments, une volonté d'imprégner le règne végétal et minéral. Est-ce
l'artiste qui absorbe ou est-il absorbé ?...A 37 ans, Ana Mendieta se jette du
haut du 34eme étage d'un immeuble, laissant une dernière silhouette sur un
trottoir de New York, celle de son corps disloqué....Ses oeuvres
éphémères
fixées sur pellicule photo nous laissent un singulier album intime, celui d'une
artiste en symbiose avec le Vivant. " (Julie Van der Vrecken, catalogue de
l'exposition de La Louvière ).
Jean Frémon, dans son commentaire intitulé " Des femmes et des fleurs ", dans
le même cahier d'art contemporain 139 de la collection Repères consacré à
l'exposition " Wellspring " de Kiki Smith, Ed. Galerie Lelong, 2007, nous
éclaire sur le lien entre les trois artistes :
" ...Car la plupart des oeuvres que Kiki Smith appelle
dessins, tous ceux qui sont faits sur ce papier de riz qu'elle fait venir du
Népal, sont en réalité des collages de lithographies. De chaque figure, humaine
ou animale, K.S.
fait tirer plusieurs exemplaires puis elle les fragmente, les anime...On peut
voir dans cette habitude de travail, sinon une influence, du moins une parenté
avec le travail de Nancy Spero qui depuis de nombreuses années ne
travaille
plus que par assemblage de figures féminines imprimées. Kiki Smith n'a jamais
caché son admiration pour le travail pionnier de Nancy Spero et de son
compagnon Leon Golub. Cette admiration porte certainement sur le contenu
revendicatif et politique de leur art et notamment sur l'engagement féministe
de Nancy Spero, mais l'admiration pour le contenu entraîne souvent en art une
influence stylistique, et le plus grand apport de Spero à Smith est sûrement
cette utilisation du stéréotype ( c'était d'ailleurs un terme d'imprimerie ) ,
de la forme préformée, qui permet de tenir à certaine distance la
sentimentalité du coup de crayon spontané...Comme si pour ces femmes qui
s'aventuraient à
découvert sur une scène artistique largement dominée par les hommes, il avait
fallu jouer au plus fin, abandonner le " grand style ", faire profil bas, aller
chercher du côté des images folkloriques, historiques, bibliques,
anatomiques
pour contourner le discours dominant qui de son côté, sûr de sa force,
produisait un modèle après l'autre ( expressionnisme abstrait, pop art,
minimalisme...) avec l'assurance tranquille du rouleau compresseur. Pendant ce
temps, en marge, secrètement, souterrainement, ( underground disait-on alors ),
surgissaient des oeuvres nouvelles, polymorphes, sexuelles, provocantes, qui
n'hésitaient pas à affronter de nouveau la figure - humaine et animale - , car
ce sont souvent des corps, entiers ou morcelés...Les personnages au pied
fragile dont Louise Bourgeois peuplait son
exil à la fin des années 40, les " War Drawings " de Nancy Spero pendant les
années Vietnam ( dont on peut avoir un aperçu à " Elles@centre pompidou ), les
structures molles d'Eva Hesse ( idem ), les silhouettes féminines qu'Ana
Mendieta traçait dans le sable ou sur l'écorce des arbres...Les unes et les
autres construisaient des oeuvres complexes et déconcertantes, toutes en
facettes mais qui ont en commun une même forme d'iconoclasme : le dédain de la
peinture.
Du coup la grande forme souveraine dont les hommes avaient la maîtrise
semble soudain datée comme le bel canto..."
Autre salle, autre chapitre. " The Bronx " ( 2002 ) de
Sophie Calle est un livre-installation de 9 textes et autant
de photos. La plaquette raconte : " On lui propose d'exposer au Fashion Moda
Museum, dans le South Bronx, des
oeuvres relatives au quartier. Elle y stationne tous les jours de 2 h à 5 h
pendant quelques jours. Quand entrent des inconnus, hommes ou femmes, elle leur
demande de l'emmener dans un endroit de leur choix dans le Bronx, faisant sens
dans leur vie. Elle photographie et écrit un texte descriptif de la situation.
8 personnes participent entre le 6 et le
14 novembre 1980. La nuit avant le vernissage, break in et tout est recouvert
de graffiti . " Ils ajouteront au réalisme de l'installation.
Toujours dans le champ social, deux oeuvres attachantes, l'une de
Sylvie Eyberg, " D'eux " ( Sunday ) (2004-2006), héliogravures
de personnes, dos, mains se touchant à peine du bout des doigts , et Annick
Blavier, " Sans titre " ( 2008 ), tirage aux pigments sur papier pur chiffon
1/5, d'une main, un entrejambe, une main...Toutes deux de Bruxelles et vivant à
Bruxelles. Dessous, écrit sur le mur: " Introduire la question, le doute, le
désordre, le non-sens, cinq pas en avant, deux en arrière, co-existence des
fragments, installer un dialogue fragile. Il se pourrait bien que l'essentiel
ne soit pas là où l'on croit. "
On reste en poésie avec Agathe May, " Envol " (2008-2009 ),
très grande gravure sur bois et collage d'une femme vêtue de voiles volant au
coeur d'un vol d'oiseaux, on pense un peu à Escher pour la géométrie. Et aussi
, de la même, née et vivant en France, " Les cracheurs " (2007 ), série de
trois gravures sur bois à encrage monotype. Une femme jeune et belle,
légèrement vêtue, en chaussettes ou pieds nus, avenante, dans un environnement
nu que l'on sent hostile, avec à l'arrière plan un individu masculin emmitouflé
de vêtement hivernal, et crachant devant lui. Oeuvre censée évoquer sa fille à
l'adolescence. Arrêt devant le grand panneau de 18 dessins , lavis d'encre, de
la Française Françoise Petrovitch, " Poupée " ( 2006-2008 ). Poupées
inquiétantes, aux yeux brûlants ou brûlés, cernés, parfois blessées,
accompagnées de petits animaux relativement réconfortants. Arrêt surtout devant
" Tenir debout " (2004 ), grand lavis d'encre aux roses délavés de rouge sang.
Deux bottines à talons de femme, à mi-mollet de jambes un peu
écartées, l'empeigne de la chaussure couleur sang dont les taches roses
marbrent le reste du cuir, comme par capillarité sous la pluie. Sous l'une des
bottines, l'ombre un peu tachée aussi d'un agneau désincarné. Tout est
blanc,
la lumière crue. Est-ce l'écartement particulier des pieds, le poids appuyé sur
une jambe, la pose comme en attente passive, le symbole projeté au sol qui fait
penser à une jeune tapineuse et à la violence inhérente ? Ou l'idée du
sang
sous la pluie ? Un frisson passe...
Frédérique Loutz, Française de culture mixte
franco-germanique, dont Gilles Jourdan dit, en exergue de la présentation de
l'artiste dans le catalogue de l'exposition de La Louvière, : " Elle organise
le chaos de la
dévaluation anticipant magistralement sur ce que deviendront nos simulacres,
nos fausses certitudes, notre dérisoire fétichisme de la marchandise sensés
nous protéger des autres, du monde, de nous-mêmes. " Catherine de Baekeleer,
dans l'introduction du même catalogue, est plus explicite : " Ce recours aux
sujets voire aux objets modestes et dérisoires
pour traiter des passions et de la destinée de l'espèce humaine trouve sa
quintessence dans l'oeuvre de Frédérique Loutz...de l'association de ces
objets dispersés sur le papier surgissent des significations nouvelles, des
ambiguïtés qui refusent de se laisser enfermer dans une lecture univoque : "
Fillette " ( 2006 ), lithographie regroupant sur une même planche l'image d'une
poupée désarticulée et d'un ouvre-bouteille peut ainsi se lire comme la
métaphore d'une enfance maltraitée..." De " Doppel Moppel " ( 2007 ), Marie Van
Bosterhaut, dans sa présentation de l'artiste au même
catalogue, dira :
" " Doppel Moppel " ( Monsieur Double, en référence à Kurt Schwitters )...,
présentant l'artiste le visage à moitié caché par une coulée d'encre, souligne
non pas la duplicité mais la dualité de l'homme. "
On ne peut repartir sans présenter ses respects à Louise Bourgeois
et Annette Messager, et retranscrire le message de Louise Bourgeois qui figure
à même le mur : " Il faut abandonner son passé tous les jours, ou bien
l'accepter, et si on n'y arrive pas, on devient artiste. " Une fois encore, on
ne peut citer tout le monde. Il faut partir, un dernier regard, tendre
celui-là, sur " Sans titre " (2008), de Sylvie Cannone, née et travaillant
en
Belgique, série de dessins émouvants à la mine de plomb, de vapeurs se
faufilant entre les arbres d'une forêt, prenant consistance de sylphide, et
soulevant du sol un oiseau mort puis se recueillant, debout, sur sa dépouille.
" Je crèe pour découvrir mon rapport à la vie, c'est pour moi une sorte
d'archéologie ", dit-elle.
Commentaires
Pour ne donner qu'une idée du conformisme ambiant, et de l'absence de toute reflexion sérieuse de la part des critiques d'art d'aujourd'hui (très fautifs dans la perversion actuelle de l'AC, car s'ils faisaient leur travail, on ne pourrait pas aller si loin dans la galéjade provocatrice et dans l'infamie...détrompez vous en effet, Mesdames Messieurs les critiques, vous comptez beaucoup plus que vous le ne pensez. Alors faites attention à ce que vous écrivez), citons le commentaire de l'agora des arts http://www.lagoradesarts.fr/-Cris-et-chuchotements-.html sur l'expo : "Elle témoigne de l’approche décrispée d’une génération d’artistes femmes qui, après être allées au combat à la fin des années 60 pour défendre un art avant tout féministe et revendicateur, assument désormais pleinement leur genre. L’ironie, la dérision, l’autodérision y côtoient la tendresse et l’introspection dans un fascinant mélange d’expressions et d’émotions contradictoires." Seule excuse possible : que l'auteur de ces lignes ne se soit pas déplacé pour voir l'expo. Car aucun des mots qu'il emploie ne s'applique aux oeuvres. Où vois-tu de l'ironie, de la tendresse, de l'autodérision? Elles sont aucontraire très sérieuses, tristes et chiantes comme la mort, ces dames qui (s')exposent ...pas forcément dénuées de talent, d'ailleurs ou privées de choses à dire...
"dominique durinckx, catalogue de l'expo de la louviere, 2008", vous avez de l'insiration aujourd'huj