Une expo témoignage : Palestine express
Par naiko le mercredi 21 octobre 2009, 20:10 - arts - Lien permanent
Un nouveau billet de notre chroniqueuse anonyme Anna K.
Dans un mois, le 22 Novembre, une exposition extraordinaire fermera ses portes. Il s’agit de « PALESTINE : LA CREATION DANS TOUS SES ETATS", à l’Institut du Monde Arabe, Médina de l’IMA* .
Alors, si le cœur vous en dit…
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Reportez-vous, durant la lecture du billet, aux images des œuvres et aux informations détaillées sur le parcours de vie et de prouesses des artistes.
Le chauffeur du taxi qui roule vers l’Institut du Monde Arabe, victime de distraction amalgameuse, s’arrête à la mosquée dans un premier temps puis, empêtré dans ses excuses, reste insensible au « sophisme, quand tu nous tiens « amusé que je lui offre pour le rasséréner et me lance des coups d’œil perplexes dans le rétroviseur jusqu’à l’arrivée à bonne destination.
Dans ce taxi qui me fait traverser Paris mes pensées s’entrechoquent et les images m’assaillent, de temps lointains de guerre, en cet été Beyrouthin de ‘82. Le petit Yassine aux yeux de faon rieurs et tendres, avec ses camarades pour seule famille, vaillant défenseur d’une ligne de front du haut de ses neuf ans. Les jeunes femmes fières, jeans, baskets et t.shirts blancs, portant calmement leurs petits à la hanche sous les sifflements des obus. Les hommes dignes, épuisés, qui distribuent pain et eau à la part de ville assiégée, au cœur de la nuit éclairée par les seuls phares des véhicules, en tenue de combat. Le regard de la femme-statue debout silencieuse des semaines durant là où sont disparus ses sept enfants dans la première expérimentation mondiale de la bombe à vide (vacuum-bomb ), sur l’immeuble Akka de Sanayeh, 350 civils décimés, aucun guerrier, le « vieux « , Arafat, encore loupé.
Les images m’assaillent des rues méconnaissables de Sabra et Chatila en ce matin hideux d’ouverture post-carnage, décombres hérissés de drapeaux blancs, cadavres boursouflés et violets encore ça et là, alignement à perte de vue de corps sous linceuls blancs, arpenté de silhouettes éplorées, odeur blanche et douceâtre qui m’imprègne définitivement et resurgira à chaque reportage télévisé. L’esprit tétanisé pendant des jours, l’eau devenue élément inapprochable, intouchable, repoussant.
La suite, Jenine, Bethlehem, Ramallah, Canaa, Hébron, le Mur, Juillet 06, Gaza, est aussi entrée dans l’histoire, de ce nouveau et glorieux millénaire.
Nul ne peut prétendre à l’ignorance, sinon volontaire.
Mais il faut se ressaisir. Là, ce sont des artistes que je vais rencontrer. Paris défile, une musique, un texte, Marcel Khalifé me traverse. Je pense Ghassan Kanafani,
Edward Saïd, Mahmoud Darwich. Le conteur, l’historien, le poète.
Le taxi s’arrête, me voilà arrivée, je m’extirpe, et lève le nez. Pour celles et ceux qui reconnaissent les facultés du peuple palestinien, la constante de résilience est indéniablement l’humour. Caustique, grinçant, mordant, sarcastique ou tout simplement situationnel et bon enfant.
Pour celles et ceux qui se souviennent des campements de nomades en peaux de chèvre, au ras des dunes des Sables Blancs de la banlieue sud de Beyrouth, dans les années 50, des tôles ondulées du ghetto de la Quarantaine, en bordure est de la ville, sous le gigantesque panneau publicitaire du bébé dodu et rose sur matelas Sleep Comfort qui, lui, a perduré, remis au goût du jour, puis des camps s’édifiant lentement au fil des ans et au rythme des briques et du ciment obtenables, la tranche de façade qui arbore jusqu’au ciel l’immense affiche de l’expo, d’une cosmonaute plantant le drapeau palestinien sur la lune, seul objet coloré dans la nuit inter-galactique, en cet an 2009 d’anniversaire spatial, au titre ironique de « la Palestine dans tous ses états » , est à l’aune du chemin parcouru de reconnaissance culturelle, d’existence médiatique, d’actualisation de ce que l’on nomme encore à mots couverts aujourd’hui « le problème palestinien » . L’image est extraite de la vidéo « A Space Exodus » (2008), de Larissa Sansour, présentée par l’expo.
Le nez en l’air, la gorge serrée, je contemple, saisie d’une étrange fierté, comme d’une réparation longtemps attendue, d’une réhabilitation judiciaire.
Je mesure la trajectoire d’affirmation identitaire avec les mots de Kamal Boullata, tirés de son ouvrage « Palestinian art from 1850 to the present » ( Ed. Saqi, 2009) : « Beyrouth n’est peut-être pas apparente dans les œuvres des artistes palestiniens qui y vécurent pendant quelque trois décades consécutives, et cependant nul autre lieu, hormis la capitale libanaise, n’aurait permis une telle évolution de leur art. (…) Beyrouth fut la métropole de la modernité arabe, de 1952 à 1982, deux dates-pivot de son histoire, tant sur le plan politico-historique que culturel. En 1952 éclate la révolution égyptienne, parmi les premières conséquences directes de la chute de la Palestine, et son idéologie nationaliste et anti-impérialiste entrainera les coups d’état syrien et irakien, ainsi que l’instabilité politique jordanienne et libanaise.
Au plan culturel, Beyrouth devient pendant les trente années suivantes la plateforme panarabe émergente régionale (…) La même année, en ce qui concerne les arts visuels, Nicolas Sursock lègue sa résidence à la municipalité de Beyrouth pour y fonder le premier musée d’art contemporain du Liban, le Musée Nicolas Ibrahim Sursock. En quelques années, les galeries se multiplient, exposant les œuvres récentes des artistes locaux mais aussi du monde arabe et occidental.
Période qui prend fin en 1982, quand Israel envahit le Liban et que Beyrouth devient la première capitale arabe hors Palestine à tomber sous occupation israélienne. Bien que la résistance locale à l’une des machineries guerrières les plus sophistiquées du monde soit devenue légendaire, 1982 marqua, comme le notait Georges Corm dans « Le Proche-Orient éclaté : de Suez à l’invasion du Liban : 1956-1982 » (Paris 1983), la « fin d’une ère de lutte anti-impérialiste dans la région ». Le rôle crucial de Beyrouth dans l’émergence de la culture moderne prit fin. Au moment où les rues résonnaient de l’adieu aux forces palestiniennes, la majorité des membres de l’intelligentsia arabe qui y étaient établis étaient déjà partis, et les artistes palestiniens qui s’y trouvaient encore furent rapidement dispersés… »
Mais mettons de côté ce passé, cet ailleurs. Abordons l’actualité et entrons retrouver Kamal Boullata, écrivain et critique d’art, mais également peintre qualifié d’ « historique », rangé, avec Samia Halaby, Laïla Shawa, Suha Shoman, parmi les « grands anciens », et aussi les autres créatrices et créateurs plus récents.
Un signe sûr de l’évolution en marche, les femmes-artistes représentées sont plus nombreuses que les hommes. Une révérence à l’IMA, coordinateur de l’exposition, dont l’Infomag nous apprend que « ce faisant, l’IMA s’associe d’une part, aux choix de la Ligue des Etats Arabes de faire de Jérusalem la capitale de la culture arabe en 2009, et d’autre part, inscrit cette exposition dans le prolongement de celle, « Artistes palestiniens contemporains », qu’il a présentée en 1997.
Au mur, bien sûr, Mahmoud Darwich, dont Simone Bitton dit, dans la préface à « Palestine mon pays - l’affaire du poème » (Ed. de Minuit 1988 ), « un homme dont les poèmes et les articles constituent, de son propre aveu, et bien avant sa nomination politique, « le baromètre de la température palestinienne et l’expression des états d’âme nationaux ». Lui dont le village natal, près de St Jean d’Acre, a été rayé de la carte par les Israéliens en 1948, avec plus de trois cents autres villages palestiniens, accueille le visiteur en douceur avec un extrait de « Plus rares sont les roses » ( Ed. de Minuit 1989, traduction Abdellatif Laâbi ) :
« Je ferai l’éloge de ce matin nouveau, j’oublierai les nuits, toutes les nuits. Et j’irai à la rose du voisin, je lui ravirai sa façon d’être joyeuse. Je cueillerai le fruit de la lumière à un arbre debout pour tous. J’aurai du temps pour écouter un air de noces sur le plumage de ces colombes. »
En contrepartie murale immédiate, au son lancinant d’une musique techno aguicheuse, qui remplit l’espace à pleins baffles, aux basses sourdes martelantes de cœur battant, défilent en continu, grandeur nature, aller-retour de podium et démarche saccadée de mannequins haute couture, les modèles de « Chic Point , Fashion for Israeli Checkpoints » (2003) de Sherif Waked, écran énorme, couleur, costumes résolument noirs-blancs.
D’emblée, les deux pôles sont en vis-à-vis, tendresse et nostalgie, humour dénonciateur sarcastique.
La performance est désopilante, jusqu’aux dernières images qui, elles, sont réelles et tragiques. Pour dénoncer les fouilles arbitraires dégradantes auxquelles sont soumis les Palestiniens aux innombrables checkpoints israéliens, on verra défiler : le T.shirt à hublot, celui cagoulé avec treillis médian de large résille et short en jupette, la chemise blanche boutonnée sous le menton, s’ouvre sur le sternum, le sweatshirt qui se remonte sur le ventre avec un lacet noir, façon store, I love NY au cœur découpé sur le thorax, la chemise avec cintre vide dans le dos, ou avec zip noir horizontal pour l’ouvrir en deux, la chemise dont le plastron est en lanières horizontales, le T.shirt-camisole de force avec bras plaqués au corps, le costard noir dont la veste s’arrête sous les seins , porté sans chemise… on éclate de rire, et puis plus du tout. Le film s’achève sur des stills-reportage situés, datés, d’hommes de tous âges se dénudant devant la soldatesque, parfois les yeux bandés, menottés à terre contre les murs…Jerusalem checkpoint 2002, Ramallah 2001, Jenin checkpoint 2001, Al Khalil 2001, Beit Lehem 2002...
Sherif Waked, artiste-cinéaste travaillant sur la notion du déplacement, est né à Nazareth en 1964, vit et travaille à Nazareth.
En 2007, Nat Muller écrivait dans DPI : la revue électronique du Studio XX : …
« … la mobilité devient un acte de défiance pour ceux à qui elle n’est pas permise : ceux qui franchisent des zones interdites dérangeant l’ordre des choses et l’hégémonie établie. La mobilité devient une statégie de survie pour ceux qui vivent dans les circonstances suffocantes engendrées par la guerre et les conflits. Il n’y a probablement pas de meilleur exemple que la situation critique des Palestiniens qui, sous un régime d’occupation, subissent quotidiennement des entraves à leur liberté de déplacement…(…) Le temps et le mouvement sont toujours liés en tant que mécanisme de contrôle et stratégie de pouvoir… Nous nous sommes habitués aux images des files interminables au passage des checkpoints, des taxis et des minibus attendant leurs passagers ; nous connaissons le système des « routes pour colons uniquement », qui interdisent aux Palestiniens une contiguïté territoriale, nous sommes au courant des murs, des couvre-feux, de l’impossibilité d’obtenir de permis pour voyager, vivre et travailler librement. Les Palestiniens sont acculés, depuis 1948, à un perpétuel transit sans destination finale. »
Sur un pan de mur, le message introductif de l’IMA :
« L’art palestinien ne reflète pas l’art occidental. Il l’utilise, il s’en empare, il le prend au vol. Le message est si grand : la traversée du malheur, le débordement de la vie, la force du quotidien - qu’il transcende les écoles et passe le garde-fou des disciplines comme on jette son cri hors les murs et son espoir par-dessus les fortins. Sans polémiques, sans entrer dans le discours idéologique, mais bien au contraire, en recourant souvent à l’humour, cet art nous livre l’essence même de l’expérience palestinienne de ces soixante dernières années...On lira, au fil des œuvres, la fragilité humaine prise dans ces jeux d’étaux, le fractionnement mental de l’exilé, le déplacement du tragique vers le sourire, la vie malgré tout. Mais cet exil et cet enfermement sont les nôtres, nous qui sommes les nantis de la planète, et le moins, ici, est fort bien placé pour dire le plus...On mesurera à quel point cette diversité, suscitée par une histoire géopolitique pleine de violences et de contradictions, épouse le large spectre de l’art contemporain sans paraître lui obéir et comment, une fois encore, l’adversité a été mère de nombreuses vertus. »
Deux grands tirages numériques montés sur aluminium de Raeda Saadeh. Née à Umm-el-Fahem, Palestine, en 1977, elle vit et travaille à Jérusalem.
En rappel, une œuvre commanditée par la Biennale de Sharjah 8 témoignait de son humour et de son investigation de la notion de soi, soumission et révolte, dans un environnement sous occupation : « Vacuum », (2007), DVD, la représentait dans la tâche Sisyphéenne de passer l’aspirateur sur le sol d’un désert montagneux à perte de vue. « Crossroads » (2003), qui figurait dans l’exposition « Occupied Space 2008- Art for Palestine » ( U.K.), est une photo d’elle debout devant une porte ouverte d’une ancienne demeure en pierre de taille, une valise posée à terre et le pied gauche coulé dans un cube de béton.
La femme occupe une place prépondérante dans l’œuvre de Raeda Saadeh. L’artiste travaille principalement sur le rapport de la Palestinienne à son système politique, et à la situation d’opression que beaucoup d’entre elles vivent avec courage et abnégation. La position de l’Islam à l’égard des femmes et de la sexualité féminine est un autre de ses thèmes des prédilection, intégrant rituels et symboles chrétiens et musulmans dans ses mises en scène.
Ici elle nous offre « Who will make me real ? » (2005), où, vêtue d’un pyjama de papier journal, allongée sur une couche modeste dans la position classique de la Vénus d’Urbino du Titien, elle fait face à la caméra, le visage intense et impassible.
Des formes d’oppression qu’elle dénonce elle dira : « Ainsi, la femme se retrouve à assumer une certaine névrose dans son attitude quotidienne, créant pour elle-même et pour ceux qu’elle aime et protège une barrière contre la peur… A la fois forte et fragile, elle est consciente de son environnement en agissant contre sa condition sociale. »
Le deuxième tirage, « Emergency Room » (2003) a pour décor deux lits d’hôpital. Elle subit une transfusion sanguine pour le petit ours en peluche qui occupe le lit voisin. De cette étrange photo elle dit : « Je pose un regard sombre sur les nouvelles générations de Palestine…au nom de tous les enfants palestiniens dont l’existence - jalonnée par les meurtres, assombrie par les agressions - serait en attente d’un principe vital qui tarde à couler dans leurs veines. »
Une autre citation de Mahmoud Darwich est inscrite sur le mur :
« Que nous soyons à l’étroit sur terre ou non, nous parcourons ce long chemin jusqu’au bout de l’arc. Que nos pas vibrent comme des flèches. »( in « Je ferai l’éloge de ce matin » )
L’installation grandeur quasi réelle de Khalil Rabah « United States of Palestine Airlines, London Office, 2007 » ( collection particulière, Zürich ) est drôle et mélancolique à la fois et suscite une attention prolongée. Agence aux murs et sol blancs. Sur trépied chromé, la maquette d’un gros avion de ligne, « United States of Palestine Airlines » s’inscrit sur le fuselage en fragments de logos de différentes compagnies aériennes. Une mappemonde partielle aux couleurs pastel est visible sur l’aileron dorsal de l’avion. Aux murs, deux mappemondes de mêmes couleurs pâles, l’une petite en monde « réel » et l’autre , habituelle, au-dessus du canapé rectangulaire en skaï blanc, pieds chromés. Une étagère, un placard entr’ouvert, un rack à prospectus vides.
Paravents en alu mat et verre dépoli. Quatre horloges chromées, chiffres noir sur blanc, arrêtées sur des heures différentes. Le vide est total, le temps suspendu, le message limpide.
Khalil Rabah base son œuvre sur la mémoire, le déplacement et le replacement, l’identité. Né à Jérusalem en 1961, il travaille et vit à Ramallah.
Deux vidéos numériques de Mohammed Al- Hawajri. L’une est « Les Enfants du Feu » (2006-2007) , où l’on voit , au rythme des « derbakkés » (tambourins orientaux), les effets de trajectoires et d’ellipses de lumière que font des ribambelles d’enfants avec des baguettes à étincelles et des torches enflammées. Galopades, cris de joie.
L’artiste commente le film de ces mots : « L’image de la nuit, dès l’enfance, représente pour nous tous le sommeil. Sa couleur noire et sombre rappelle ces contes imaginaires et effrayants qui font tant peur aux enfants. Les enfants de Gaza, malgré l’obscurité profonde de la nuit, sortent de chez eux pour inventer des jeux et vaincre leur peur. Leurs rires candides et espiègles, dont je ne connais pas le secret, résonnent comme des victoires. Je sais que les enfants du feu, malgré la noirceur de la nuit, possèdent la vie. »
La deuxième est « Molokhiya » (2008). Omniprésente dans la culture culinaire moyen-orientale, la savoureuse préparation au poulet est aussi l’objet d’une vidéo de Larissa Sansour, de dégustation en famille et conversation gastro-politique autour du plat traditionnel. (« Soup over Bethlehem », 2006, www.saatchi-gallery.co.uk ). Inconnue en Occident, la feuille verte un peu amère, souvent confondue avec l’épinard, est la mélochie, plante potagère modérément appréciée des Occidentaux car de consistance un peu visqueuse après cuisson.
Une mère de famille hache la « molokhiya » à toute vitesse avec une dextérité bravant le danger. Grand couteau aiguisé et pointu. La verdure est empoignée à pleine paume et hachée contre la main, le poing fermé, par mouvements rapides du couteau. Parfois même dans la main, la pointe de l’outil à ras de poignet.
L’auteur nous dit : « la « molokhiya », plat estival et populaire, captiva, enfant, mon attention. J’avais l’habitude de regarder ma mère hacher habilement les feuilles et les cuire rapidement. Adulte, j’ai réalisé que la nourriture que nous mangeons est intrinsèquement liée à une vie façonnée par le danger. La circonspection et la dextérité de ma mère dans le maniement du couteau symbolisent la survie, un talent que nous nous devons d’imiter malgré les périls et les obstacles de ce plat complexe qu’est notre vie. »
Mohammed Al-Hawajri nous offre un autre exemple de la diversité de son talent. Des vitrines abritent l’œuvre « Sans Titre » (2000), encre et vernis sur os d’animaux. Très impressionnant étalage d’os et de crânes d’animaux enduits de vernis miel sur lesquels l’artiste peint des calligraphies à l’encre noire « rappelant les pratiques des premiers transcripteurs du Coran et rapprochant l’œuvre de l’objet-reliquaire. Ces sculptures-manuscrits éloignent le spectateur de l’aspect mortifère que pourrait suggérer la présence de ces « restes » et évoquent les traditions cabalistiques d’une civilisation ancestrale… ( info. IMA )
Mohammed Al Hawajri est né en 1976 dans le camp de réfugiés d’Al Burj. Il vit et travaille à Gaza.
Une série de tirages numériques polychromes montés sur aluminium de Jumana Abboud, à présent. Humour amer et regard fraternel, encore une fois. « Broken toes » (2005) montre le bas d’un pantalon mauve duquel dépassent, en guise de chaussures, deux tuyaux de canalisations cassés, en ciment.
La série « Tables » , cible les étals furtifs des vendeurs à la sauvette, cartons de chaussures ou toiles cirées offerts sur des cartons d’emballage, ( Jérusalem 2005 ), un sac de semences noué aux quatre coins, posé contre une voiture à même le sol, un baluchon de feuilles de vigne par terre ( Jérusalem 2008 ).
Enfin « Gone to Pray » ( Vieille Ville de Jérusalem, 2005, 2006, 2007 ). Dans cette série, l’artiste « capture les instants significatifs des commerçants musulmans de Jérusalem qui, au moment de la prière, ferment partiellement leurs magasins en plaçant de manière impromptue un objet humble devant l’entrée ( parasol, échelle ) afin d’indiquer aux clients qu’ils sont tout de même les bienvenus. » ( info. IMA )
Jumana Abboud est née en 1971 à Shefa Amer, vit et travaille à Jérusalem.
Etrange installation que celle de Fawzy Emrany, « Skin and Years » (2007-2009 ), tirage numérique monté sur PVC, réalisée dans les tentes de réfugiés palestiniens en Jordanie avec la coopération des artistes suisses Jörg Köppl et Peter Zacek. Le sol en lino de cette pièce blanche est un gros plan de deux mains jointes, que l’on peut arpenter en se déchaussant. Une voix de femme chuchote . « Les contributeurs à l’œuvre sonore, « Counting Years » (2007), sont un groupe de Palestiniens des camps de Jordanie, d’âge et de sexes différents qui ont entrepris de compter les années depuis leur naissance jusqu’au présent et pour l’avenir, faisant écho à la force de l’image piétinée. » (info. IMA )
Fawzy Emrany est né à Gaza en 1968. Il vit et travaille à Bonn.
Remarquable, saisissant, le « Kuffiyah for Prisoners » (2009), de Rana Bishara. Installation technique mixte que j’avais intérieurement dénommée le « Chabké » (filet de pêche) avant de m’en approcher pour l’observer de près, très grand filet à larges mailles occupant tout un mur et parsemé, à le voir de loin, de sortes de gros oursins noirs luisants qui en renforçaient l’aspect maritime. En l’étudiant à distance rapprochée, on constate qu’il est formé de ces bracelets de plastique blanc à serrage à cran utilisés comme menottes modernes , et que les oursins noirs comme des nœuds de barbelés à longues pointes sont la version chevilles de la même invention.
En fait, la plaquette descriptive nous apprend que « comme un canevas dont la trame est faite de fils plastiques, utilisés par l’armée israélienne pour appréhender les Palestiniens, Rana Bishara recrèe le tissage du « kuffiyah » traditionnel. Les liens souples et maniables autorisent cependant une extension de la trame… Il s’agit d’une œuvre symbolique et engagée, véritable plaidoyer en faveur des prisonniers enfermés dans des geôles israéliennes. » ( info. IMA )
Toujours de Rana Bishara, une installation toute en demi-teintes, tendre-amère.
« Homage to Childhood » (2008), installation technique mixte, est une grande pièce blanche au tapis acrylique blanc. De tailles diverses, une centaine de ballons blancs transparents portant des impressions de photos d’enfants se déplace erratiquement sur le sol au gré des courants d’air. Suspendus au plafond, des cerceaux de fil de fer barbelé, aussi de diverses tailles , certains tendus de tulle blanc à l’intérieur. Un matelas au coins arrondis, blanc, des photos d’enfants ont l’air d’y avoir été éparpillées, quelques ballons se dandinent. Spots de lumière douce, rouge, bleu, rose, éclairage de nursery. La bande sonore est un chant de femme très doux et très bas, à peine audible. C’est une berceuse, « Yallah Inam » ( !?) ( Allons dormir ), interprétée par Sanaa Moussa.
Le texte précise : « En 2008 on a commémoré le 60ème anniversaire de la « Nakba » ( catastrophe qui entraîna l’exode ), de même que l’intervention de l’UNWRA, antenne humanitaire de l’ONU dépêchée en territoires palestiniens depuis 1948. A cette occasion l’artiste Rana Bishara conçoit l’installation « Homage to Childhood » avec des ballons transparents contenant des graines pour oiseaux et sur lesquels sont imprimées des photos d’enfants tirées des archives de l’UNWRA.
Le spectateur ne se retrouve pas dans une impression confortable. Le tulle, utilisé généralement pour protéger le lit des enfants, est ici disposé comme une auréole, tendu sur des fils barbelés, symbole à la fois de protection et de douleur, évocation de la tragédie de l’enfance dépossédée. »
Rana Bishara est née en 1971 à Tarsheha en Galilée. Elle y vit et y travaille.
Et voici Sandi Hilal et le « Al Qasas Project » (2008) - camp de Fawwar, zone d’Hébron, Cisjordanie. Ce projet réalisé avec Philippe Misselwitz consiste en deux films vidéo, à la caméra Anne Misselwitz, en collaboration avec les membres du Camp Improvement Pilot Research Project, l’UNWRA, le SIAAL/Université de Stuttgart, et les habitants du camp de Fawwar. Le projet implique également le West Bank Education Department and Relief and Social Services et fut réalisé grâce à une subvention de la Commission Européenne.
Ce projet collectif questionne : Comment définir un espace public idéal dans un camp de réfugiés ?
Film I : « Roofs : Public-Private, Spaces in the Camp » (2008), vidéo numérique.
« Dans le camp traditionnel et religieux d’Al Fawwar, les femmes ne peuvent que rarement expérimenter la vie en société dans les zones publiques…Par manque d’espace au rez-de-chaussée, la cour traditionnelle, « hawsh » , des maisons arabes a été recréé sur le toit. Cet espace de tranquillité retrouve une place; les interconnections créées avec les toits adjacents permettent un espace parallèle de socialisation pour les femmes. » (info. IMA )
Edifices très rapprochés, toits communicants séparés de murets, hérissés de piques d’armature de béton, briques sans enduit, paraboliques, cordes à linge,
« zarri’a » (plantes souvent dans des bidons en fer blanc ). Une femme escalade les murets pour passer de terrasse en terrasse, un baluchon de plastique à la main, pour aller nourrir les élevages d’un clapier et d’un pigeonnier, tout en devisant avec la voisine à sa fenêtre, de lessive, plantes, jobs que l’on espère et attend de l’UNWRA. Espace privé-collectif, promiscuité solidaire, l’information circule… Puis retour sur sa propre terrasse pour mettre le linge à sécher…
Film II : « I love Fawwar / I hate Fawwar » (2008) , video numérique.
« Deux jeunes femmes révèlent leur point de vue radicalement différent sur la vie quotidienne du camp de Fawwar. L’une s’identife pleinement avec la vie du camp et loue l’esprit de communauté et la solidarité. L’autre souffre de la promiscuité et des règles strictes imposées surtout aux femmes. Dans l’environnement traditionnel et religieux du camp de Fawwar il est inhabituel de voir des femmes s’exprimer devant des caméras. » (info. IMA )
La mécontente : « Il n’y a rien qui nous donne l’impression que c’est à nous, que ça nous appartient…on ne respecte rien…les jeunes détruisent les lignes de téléphone pour vendre le cuivre 20 shekels le kilo… J’aimerais faire du sport. Mettre mes baskets, sortir le soir vers 11 h quand personne ne me voit, courir jusqu’au square, et retour… Simplement. Mon mari me dit : « Où, quoi, où crois-tu que tu vis? Tu te crois où ? » Alors je cours sur la terrasse, qui fait 120 mètres carrés. (Dit tout cela en riant ). Mon mari compte les tours. Je lui demande : « Je suis arrivée au square ? » Il répond : « Non, pas encore… » Ici une femme ne peut pas sortir. Une femme jeune, les gens vont dire tout de suite « Elle va faire quelque chose, elle va voir quelqu’un » . Une femme, elle a envie d’aller s’asseoir dehors, sous un arbre, dans la verdure, prendre l’air…Mais non, ici les gens ne comprennent pas ça. Ils vont tout de suite dire « Elle va dehors pourquoi ? Pour voir quelqu’un, pour faire quelque chose »…C’est difficile. Je rentre du travail à midi. L’après-midi les gosses, le ménage. On sort très rarement en famille. On ne va jamais nulle part.Ce n’est pas dans les habitudes. Ici les gens ne font pas ça. »
Dit tout cela avec un grand sourire, rit par moments.
La contente : « Prendre soin de moi ? Pas le temps. Mais j’aimerais bien…En Occident elles se soignent, arrangent les dents, mettent des nouvelles dents, même le corps après les grossesses, elles font des opérations pour arranger… Moi j’aimerais bien…Et après vous pourriez me filmer, pas comme maintenant, enceinte de 8 mois et fatiguée, tellement fatiguée…Les enfants, le garçon, la fille, je ne fais pas de différence, ils vont jouer dehors, près de la maison, mais je veux pouvoir les voir depuis la fenêtre, pas qu’ils s’éloignent…Dommage, il n’y a pas de parc. On pourrait les y envoyer, ils seraient bien. Mais il n’y en a pas. En Occident il y a des parcs pour enfants, mais là ils sont trop permissifs…je m’imagine, ma fille arrive à 15 ans et veut sortir comme elle veut, quand elle veut ? Non, ce n’est pas pensable. Je veux savoir où ils sont, et avec qui. »
Dit tout cela avec un sourire, mais moins rieuse que la mécontente…
Sandi Hilal est née en 1973 à Beit-Sahour, Bethlehem, vit et travaille à Beit-Sahour.
Mahmoud Darwich me revient à l’esprit…
« Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas le propre des autres…
Nous serons un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu, que l’individu s’attachera aux petits détails…
Nous serons un peuple lorsque la police des mœurs protègera la prostituée et la femme adultère contre les bastonnades dans les rues…
Nous serons un peuple lorsque le chanteur sera autorisé à psalmodier une sourate du Rahmân dans un mariage mixte…
Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur…"(« Si nous le voulons », La Trace du Papillon, Actes Sud 2009, Ed. originale Riad El Rayyes Books, Beyrouth, 2008).
En exergue de la série de superbes C Prints montées sur aluminium « Palestina, West Bank » (2007) de Noël Jabbour, photographe de formation et s’inspirant directement de la pratique documentaire, née ( si,si ) en 1970 à Nazareth et résidant et travaillant à Berlin, un texte d’Edward Saïd extrait de « La Palestine n’a pas disparu » , paru dans le « Monde Diplomatique » de mai 1998 :
« Nul ne peut nier que, comme idée mémoire et réalité souvent enterrée ou invisible, la Palestine et son peuple n’ont tout simplement pas disparu. Qu’importe l’hostilité ininterrompue de l’establishment israélien à l’encontre de tout ce que la Palestine représente, notre seule existence a déjoué, voire défait l’entreprise israélienne visant à nous éliminer complètement. » ( info. IMA )
De ces photos splendides j’ai retenu une femme assise sur une botte de paille, la tête dans un keffieh couvert d’herbes fleuries, une belle oasis de pins, peupliers, palmiers et buissons de thym, avec un ancien restaurant enfoui dans la verdure au bord d’un ruisseau probablement et de vieilles maisons en pierre aux lilas énormes. Aussi celle d’un très vieil olivier dans un champ envahi d’herbes, au bord d’une route clôturée, grillagée, un radar, une colonie sur la droite, des grues. Un beau vieillard digne portant baluchon à l’épaule, sur fond d’oliviers et de cyprès. Deux jeunes gens au visage défiant, au bord d’un champ cultivé, l’un tenant le tronc d’un arbrisseau.
Une salle toute noire pour le film sombre de Taysir Batniji, dont j’ai loupé le titre, brise dans les feuilles de palme, ombre de véhicule, un bus peut-être roulant au pied du Mur, le Mur défile vu d’un véhicule qui le longe, couvre-feu, rares lumières faiblardes, une orangeraie pas assez techno pour être israelienne, une grève, des blocs de béton léchés par les vagues, plage barrée ? Une fête, des hommes dansent, relèvent un homme affalé, des ombres sur les feuilles, la bande son indistincte, orage ou avions, une voiture suit lentement des camions le long du Mur, un musicien joue du oud (luth), image grise, floue, un croissant de lune sur les réservoirs d’eau des toits et les anciennes antennes de télévision.
Dans le couloir, la série « Miradors » (2008), aussi de Taysir Batniji, de 26 photos noir-blanc, projet conçu dans le cadre de l’exposition « Nos Réalités » au centre d’art « Le Quartier » de Quimper, photographe Dieter Kik, conditions de prises de vue difficiles pour raison de sécurité militaire.
Tours de béton énormes à meurtrières, dont les légendes sont explicites : entrée nord du camp de réfugiés Al Arroub, sud de Bethlehem; le « Container » ou Abu Dis entre Bethlehem et Abu Dis près de la colonie de Ma’aleh Adumim ; est de Jérusalem ; est de Jérusalem entre Abu Dis et Jérusalem ; Al Nashash, village Al Khadr entrée sud-est de Bethlehem ; checkpoint de Qalandia, nord de Jérusalem ; entre Jerusalem et Jericho, etc…
Cette profusion de miradors est d’une ironie sans égale pour les générations qui se souviennent…répétition cynique de l’histoire…
« Taysir Batniji développe une pratique autour des notions d’identité individuelle et collective, de la disparition, du déplacement et de l’exil. Les traces qu’il ramène de ses voyages à Gaza, de ses cheminements dans les rues aux murs couverts d’affiches, les marchés et les boutiques, deviennent des parcelles tangibles de mémoire qui sauvegardent une histoire. » ( www.le-quartier.net )
Taysir Batniji, né à Gaza en 1966, vit et travaille à Paris.
De Mona Hatoum, deux œuvres. La première « Boukhara -Red and White » (2008) est un tapis persan à dominante rouge, posé au sol sur un socle couleur sable. Au centre apparaît une mappemonde roseâtre. Avec cet objet, « l’artiste recycle un tapis persan qui meublait la maison de son enfance. Elle y fait apparaître, par prélèvement manuel de la laine - comme mangées par les mites ou érodées par un quelconque impact extérieur - des zones qui font penser à la mappemonde selon la « projection de Peters » qui représente tous les pays et continents du globe selon leur réelle proportion, les uns par rapport aux autres. » (info. IMA )
« Every Door a Wall » ( 2003 ), aussi courtoisie de l’artiste et de la Galerie Chantal Crousel, est un rideau de tergal transparent suspendu devant une ouverture murale, imprimé d’un fragment de page du « Herald Tribune » où l’on découvre la photo d’immigrants illégaux à la frontière mexicaine. » (info. IMA )
Mona Hatoum est née à Beyrouth en 1952 d’une famille palestinienne réfugiée de Haïfa. « Lors d’une visite à Londres en 1975, le déclenchement de la guerre civile libanaise la contraint à une sorte de double exil. (…) Cette étape de sa vie est sa majeure source d’inspiration. Du début des années 80 jusqu’en 1988, elle se consacre principalement à la performance et à la video, et là un rappel s’impose : à la suite du massacre de Sabra et Chatila , « La Table de Négociation » (1983 ) la mettait en scéne, à Ottawa, sous l’œil du public pendant trois heures d’immobilité totale, corps ensanglanté et ligoté dans un sac de plastique transparent, sur une table, sous une lampe. Des bandages sanglants masquaient son visage, et ses entrailles s’échappaient de son abdomen. Dans l’obscurité, le spectateur entendait des extraits de reportages sur la guerre du Liban entrecoupés de déclarations de paix proférées par des chefs d’Etats occidentaux. Depuis la fin des années 80, elle se concentre surtout sur la sculpture et l’installation. Elle développe une représentation étrange des objets de la vie domestique ordinairement banals en signes d’aliénation et de menace. Ces éléments sont essentiels aux œuvres de Mona Hatoum et sont un exemple du style minimaliste de la sculpture européenne.
On pense notamment à son « Keffieh » (1993-1999 ) tissé de cheveux humains sur coton, collection Peter Norton, Santa Monica, ou à son « Prayer Mat » ( Tapis de Prière ) (1995 ), épingles et compas de cuivre, toile et colle, British Council, Londres.
( « Palestinian Art from1850 to the present », Kamal Boullata, Ed. Saqi 2009 ) &
Mona Hatoum vit et travaille à Londres.
Une fresque immense de Samia Halaby, autre « grande ancienne » , occupe un mur entier. « Palestine from the Jordan to the Mediterranean » (2003), acrylique et papier sur toile, collection Naïm Farhat. L’artiste « se réfère directement à l’espace géographique et historique de la Palestine. L’agencement de ces multiples pièces peintes semble recréer une cartographie imaginaire, la projection mentale, mais encore indistincte d’un futur Etat palestinien. Le travail de Samia Halaby s’inspire des créations et théories radicales des avant-gardes du XXème siècle, comme le constructivisme, le cubisme, ou encore l’expressionnisme. » ( info. IMA )
« L’art de Samia Halaby est abstrait, et elle utilise surtout la peinture comme support habituel, mais aussi les acryliques, les vernis, le papier et les impressions. En 1985 elle commence à utiliser les médias digitaux, programme des tableaux kinétiques sur ordinateur qu’elle accompagne de performances musicales. »
Née à Jérusalem en 1936, Samia Halaby grandit à Haïfa jusqu’à l’exode de sa famille au Liban en 1948. Elle vit et travaille entre les Etats Unis et la Palestine.
http://www.sakakini.org/visualarts/halaby.htm
« La série de trois photos « The Wall » (2005) de Rula Halawani, tirages numériques montés sur aluminium, montre la construction du Mur à ses débuts. Elle transpose sa fureur et sa colère sur ses clichés en noir et blanc, pris au milieu de la nuit, tandis que des projecteurs diffusent sur la masse de béton une lumière blafarde et inquiétante. » ( info. IMA )
Elle-même en dit : « J’ai commencé mon travail sur le Mur quand débuta sa construction mais à chaque fois que je développais mes images toutes montraient ma colère et la laideur de cette construction. Puis le Mur atteignit le checkpoint de Qalandia. Je m’étais toujours imaginé qu’on planterait des arbres sur cette route. Le Mur atteignit Qalandia et devina ma peur. Je suis venue le photographier la nuit. Peut-être pour lui faire savoir que je n’avais pas peur. Il avait l’air amer et hostile dans sa lente genèse, effrayant même la terre qui le soutenait, »
Rula Halawani est née à Jérusalem en 1964, elle vit et travaille en Cisjordanie.
« Le Mur. C’est un serpent de métal géant. Il nous encercle et avale les petits murs qui séparent nos chambres à coucher, salle de bains, cuisine et salon. Un serpent qui ondule pour ne pas ressembler à nos regards droit devant. Un serpent qui brandit son cauchemar et déroule ses vertèbres de ciment armé d’acier souple… qui l’aident à progresser vers ce qui nous reste d’horizons et de bacs à menthe. (…) Et nous voyons l’autre versant du serpent, nous voyons les gardiens du ghetto effrayés par ce que nous faisons à l’abri de ce qui nous reste de petits murs… Nous les voyons graisser leurs armes pour abattre le phénix qu’ils croient caché chez nous, dans un poulailler. Et nous ne pouvons qu’en rire ! » ( Mahmoud Darwich, extrait de « La Trace du Papillon », dernière œuvre publiée de son vivant, traduite par Elias Sanbar, précitée et référenciée).
Emily Jacir travaille sur la notion de trace. Voici sa célèbre tente, devant laquelle, en halte observatrice, ont été photographiés Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne, Frédéric Mitterand, Dominique Baudis et Mokhtar Taleb-Bendiab, président et directeur général de l’IMA, le 3 septembre dernier, lors du séjour de M. Abbas en France, dont il a consacré un moment à visiter l’exposition.
« Memorial to 418 Palestinian Villages which Were Destroyed, Depopulated, and Occupied by Israel in 1948 » ( 2001), installation en technique mixte, collection du Musée national d’art contemporain, Athènes, est une « rudimentaire tente de réfugiés, sur laquelle ont été brodés les noms des villages détruits par les tanks israéliens. A l’instigation de l’artiste, de nombreux Palestiniens et Israeliens ont souhaité coudre eux-mêmes ces noms sur ce mémorial un peu particulier. »
( info. IMA )
Une réalisation plus récente, découverte dans « Without Boundary : Seventeen Ways of Looking », de Fereshteh Daftari, ouvrage superbement illustré, édité en 2006 par le Museum of Modern Art, New York, et présentant des artistes issus du monde de l’Islam et dispersés de par le monde, témoigne de la diversité de son art.
« Ramallah, New York » ( 2004-2005 ) , est une installation sur DVD de videos en double canal, qui montre en parallèle facétieux un salon de coiffure et un magasin d’alimentation à Ramallah et leur équivalent à New York. Difficile de dire le palestinien de l’américain ! Monde globalisé…
Emily Jacir est née à Chicago en1970, d’une famille originaire de Bethlehem. Elle vit et travaille entre New York, Londres et Ramallah.
« In Exile » (2008) de Steve Sabella sont de grands tirges lambdas montés sur aluminium. Edition limitée à six exemplaires.
« Dans ce projet, Steve Sabella explore « l’imagerie mentale » des Palestiniens de Jérusalem. Afin de recomposer la permanence de l’état de « dislocation » et de « désorientation » qui caractérise l’expérience palestinienne, l’artiste travaille sur cinq photomontages dans lesquels il exploite la banalité et la monotonie des lieux qui l’entourent. Il déconstruit ces lieux pour mieux les reconstruire, façonnant une mosaïque d’une centaine d’images, et parvient à élaborer une nouvelle forme, celle d’une réalité impossible. (info. IMA )
Steve Sabella est aussi célèbre pour ses « Identity Series » ( 2002 ), de splendides photos du paysage rocailleux et rocheux de son pays. Se refusant à tomber dans les pièges de l’imagerie mythique de Jérusalem répandue par la propagande annexioniste israélienne, qui rebaptise le célèbre Dôme du Rocher, monument de l’Islam vieux de 1300 ans en Mont du Temple, et ce faisant répand l’idée de l’hégémonie et de la domination politique d’Israel, entre autres exemples, il renonce à photographier sa ville d’origine ( sa famille peut être retracée dans l’histoire de Jérusalem jusqu’aux Croisades ), situe sa quête identitaire dans
la roche et les pierres de Palestine et nous rappelle que ce fut autour d’un Rocher que fut fondée sa propre ville natale. ( éclairage Kamal Boullata, « Palestinian Art from1850 to the present - Ed.Saqi 2009 )
Né à Jérusalem en 1975, Steve Sabella vit et travaille à Londres.
« Illumination I » , « Ascencion III » , « Transfiguration », ( 2001 ), de Kamal Boullata, acrylique sur toile, aux couleurs tendres et fraîches évoquent des impressions et souvenirs d’enfance en réflections, ou contrastes d’ombre et de lumière. Ces grandes toiles carrées, aux tons pastels, illustrent sa passion pour la géométrie, qui lui faisait citer G. Apollinaire : « la géométrie est aux arts plastiques ce que la grammaire est à l’art de l’écrivain », dans un texte qu’il publiait en 2003 :
« Mesurer Jérusalem : Explorations du carré » ( http://www.autodafe.org )
« Artiste travaillant principalement sur de grandes toiles de soie, ses compositions sont souvent inspirées des règles et de l’esthétique de l’écriture coufique ( écriture arabe la plus ancienne, rigide et rectangulaire, tracée sur une même ligne de base et utilisée pour la calligraphie du Coran (Larousse) ). Sa passion pour la géométrie est à l’origine de son inspiration et de son sens des proportions et de la mesure. En tant que peintre et écrivain, Kamal Boullata établit des parallélismes entre expression visuelle et verbale dans ses œuvres intégrant poésie Biblique et Islamique ainsi que contemporaine. » (info.IMA )
« Lors du « Postcard Project » ( 2007-2008 ) organisé avec l’appui du programme Culture 2000 de l’Union Européenne, il disait : « Etant un artiste visuel qui pratique également l’écriture sur l’art, les deux questions de base avec lesquelles je me débats dans mon travail sont : Comment générer un art d’aujourd’hui qui puisse inspirer espoir en un monde de plus en plus désespéré ? Pour sauvegarder l’intégrité entre éthique et esthétique, quelle stratégie suivre qui permette une résistance politique et culturelle dans un monde de mutations accélérées ? »
http://www.culturebase.net ( House of World Cultures )
Dans une interview accordée à « Darat el Funun » , la Fondation Khalid Shoman, il se souvient, petit enfant, des heures passées à contempler le Dôme du Rocher en dessinant ses innombrables motifs géométriques énigmatiques et sa calligraphie engravée. Adulte, ces figures étudiées durant son enfance ne cesseront de réapparaître dans son travail et lui feront dire : « Je me remémore sans cesse que Jérusalem n’est pas derrière moi, mais constamment devant moi. »
Kamal Boullata est né à Jérusalem en 1942. Préparant une exposition à Beyrouth au moment de la guerre des Six Jours, il s’est vu interdit de retour dans sa ville natale. Il passe ainsi 25 ans de sa vie aux Etats Unis avant de s’installer au Maroc. Il vit actuellement à Menton, en France.
Voilà la peinture poignante de Hani Zurob « Standby 60 » ( 2007 ), collection Nader Abou Dagga, France, sept toiles sombres au coup de pinceau rageur, dans les tonalités noir-brun, où l’on discerne un homme accablé, prostré, dont les postures parlent d’isolement et de désespoir.
« Célébrant le 60ème anniversaire de la Nakba, Hani Zurob décide de s’investir dans ce projet dont le titre fait référence à un état de suspension, celui du « standby », comme un écho à l’attente de tout un peuple. Le projet présente une série de sept tableaux, représentant la figure quasi abstraite d’un homme assis, se mouvant avec difficulté, dans un maëlstrom de couleurs sourdes. Le matériau goudron, utilisé comme un symbole de l’état de latence du peuple palestinien, fixe l’originalité de l’œuvre. » ( info. IMA )
Mohammed Rachdi écrivait, en octobre 2008, dans son compte-rendu de l’exposition « Projections » à la Galerie Rê, Marrakech : « Hani Zurob adopte une attitude picturale qui évoque les techniques chères aux Surréalistes, très proche également de l’Expressionnisme Abstrait, caractéristique de la peinture américaine des années 50. La démarche qui est la sienne, curieuse, active et interrogative, reste toujours soucieuse de la qualité des moyens plastiques mis en œuvre, afin d’exprimer sa vision d’un vécu difficile.
Dans ce contexte, le support de l’œuvre devient à la fois espace de projection corporelle et écran de projection conceptuelle.
Le peintre utilise son support à la manière d’une arène au sein de laquelle il se jette littéralement, dans l’affolement d’une dynamique physique et psychique nécessaire à son activité plastique, qui écoule, recouvre, racle et griffe, trace et incise les matières granuleuses et goudronnées. Sa peinture s’avère alors tentative pour structurer l’insoutenable vertige d’un monde chaotique. Tous ses travaux depuis
« Le Barrage », « La Guerre des Billes », « Standby », jusqu’à aujourd’hui dans
« Projections » incarnent de fait l’expression rigoureuse d’une souffrance vive et inconsolable. »
Hani Zurob est né à Rafah, bande de Gaza, en 1976. Il vit et travaille à Paris depuis 2007, date à laquelle il est empêché de rentrer à Ramallah.
Suha Shoman, dernière des « anciens » que nous offre cette remarquable exposition, est née à Jérusalem en 1944, vit et travaille à Amman.
Deux court-métrages d’elle nous sont présentés. « Dans « Stop for God’s Sake » l’artiste récupère et monte des extraits de reportages diffusés dans différents journaux télévisés. Mises bout à bout, ces images constituent un court-métrage qui illustre la véhémence des parti pris dans les médias et confronte le spectateur à sa responsabilité face au conflit.
Dans « Bayarratina » ( 2009 ) , la réalisatrice aborde la question de la terre, comme lieu commun aux peuples exilés. Cette problématique ouvre d’autres perspectives lorsque ce peuple se trouve en exil sur ses propres terres… »
( info. IMA )
L’immense citronneraie familiale , fierté de deux générations successives est déracinée petit à petit et transformée en no man’s land en sept années de destruction systématique par l’armée israélienne, qui finalement rase la demeure familiale au bulldozer. Insoutenable violence, sans images de violence .
La boucle se boucle, ce parcours en Palestine prend fin comme il a commencé, avec la vidéo « A Space Exodus » ( 2008 ) de Larissa Sansour, dont l’image drôlatique illustre l’affiche et le catalogue de l’exposition, « surprenante adaptation du film de Stanley Kubrick « 2001, l’Odyssée de l’Espace », court-métrage qui propose une vision tout à la fois optimiste et humoristique du futur palestinien. »
Il sera également au programme de la FIAC, du 22 au 25 octobre.
« Enfin, avec « Land Confiscation Order 06/24/T » ( 2006 ),la cinéaste travaille sur la notion de territoire comme élément de l’identité nationale mais aussi de l’identité personnelle. » ( info. IMA )
Humour et mélancolie.
Larissa Sansour est née à Jérusalem en 1973. Elle vit et travaille à Copenhague.
Avec un grand remerciement à Mona Khazindar, Djamila Chakour, commissariat et direction du musée et des expositions, Hoda Makram-Ebeid, régie des œuvres, et Fanny Gillet-Ouhenia, stagiaire.
Me revoilà sous le ciel de Paris, bouleversée de vérité, d’humanité, de poésie .
Combien de chemins ?
Nous marchons
marchons vers le sens
et n’arrivons pas
Nous marchons, notre sagesse
mûrit dans le désert
et nous ne disons pas : l’errance s’accomplit
Mais notre sagesse a besoin d’une chanson
à la cadence légère
pour que l’espoir ne se fatigue pas
Loin encore, le lointain ?
Combien de chemins ? *
Je hèle un taxi, le hasard existe-t-il ? A peine dedans, le chauffeur s’exclame : Géniale, l’affiche, vous avez vu ?
je viens de voir l’expo…
Ah! J’aimerais bien, il faut que je trouve le temps, vous savez, quand j’étais à Jussieu, dans les années 60, on ne parlait que de ça, il y avait les stands de propagande sioniste, et ça chauffait, vous savez, il y avait des débats houleux…
Et c’est reparti. Paris serait-elle bien Paris sans ses chauffeurs de taxi ?
* En semaine, de 10 h. à 18 h. , les samedis, dimanches et jours fériés, de 10 à 19 h.
* Mahmoud Darwich, extrait de « Loin, encore, le lointain ? » La Trace du Papillon, Actes Sud 2009.