On ne dira jamais assez le mal que se sont fait les Suisses à eux mêmes, et celui qu'ils ont fait aux autres, à tous les autres- Européens, Occidentaux en général-, en décidant de voter à une forte majorité (57%) et avec une participation de 53% -importante en Suisse où l'excès du vote produit la lassitude de l'électeur-, l'interdiction des minarets. En résultat de ce vote, la constitution suisse a été immédiatement modifiée par l'article suivant : "la construction de minarets est interdite en Suisse". Le Conseil fédéral -le gouvernement suisse-, s'était prononcé contre et avait signalé que la mesure proposée était contraire aux engagements internationaux de la Suisse : "De l’avis du Conseil fédéral, l’initiative populaire viole les droits de l’homme consacrés par le droit international et va à l’encontre des valeurs essentielles de la Constitution suisse".

La quasi totalité des partis politiques, les autorités syndicales, religieuses, avaient fait chorus pour dénoncer la proposition. Rien n'y a fait. Dans le silence discret des isoloirs le "peuple" s'est lâché. L’Union démocratique du centre (UDC), parti conservateur de droite, à l'origine de l'initiative, se frotte les mains. Il est déjà le premier parti de Suisse (plus de neuf points devant le PS, à 29% des voix aux dernières élections au Conseil national de 2007) et le succès enregistré ne fera que renforcer son influence. Les juristes ont beau faire remarquer que la décision risque très fort d'être sanctionnée par la Cour européenne des droits de l'homme, au nom de la liberté de culte, dès lors qu'un cas aura été porté devant la Cour d'interdiction d'érection d'une mosquée flanquée de son appendice, la réponse a été donnée par le "père" de l'initiative, Ulrich Schlüher, membre de la section UDC zurichoise : la Suisse n'aura qu'à dénoncer la Convention des droits de l'Homme, et quitter le Conseil de l'Europe (NB : la Convention européenne des droits de l'Homme-texte fondateur pour les "valeurs européennes" a été adoptée dès 1951 par les Etats membres du Conseil de l'Europe...A l'époque, la Communauté européenne, est-il besoin de le rappeler, n'existait pas)...La réponse donne une idée de l'état d'esprit des grands défenseurs auto-proclamés des "valeurs de la chrétienté".

Je ne vais pas reprendre les arguments très pertinents employés un peu partout pour condamner l'initiative UDC, sur les conséquences sociales, géopolitiques, sur l'offense faite aux citoyens musulmans de Suisse - et à travers eux à tous leurs coréligionnaires européens qui l'auront pris pour eux-mêmes, eux qui se voient ainsi rappeler sans équivoque leur statut particulier de suspects potentiels et de citoyens à part. Je me contenterai de partager mes propres "réactions d'épiderme" à l'annonce de la nouvelle (à laquelle personne ne s'attendait..bonne leçon à méditer : sur des sujets sensibles, les sondages ne sont pas un indicateur fiable). Je me suis dit: quel aveu de faiblesse et de profonde insécurité, cette civilisation européenne, riche et vieillissante, bien à l'abri de ses frontières, de sa culture, donne au monde, en violant ses propres règles de tolérance , de respect des minorités, elle si prompte à donner au monde entier des leçons de droits de l'homme! Et tout cela pour interdire de simples "clochers"...Quand d'inoffensifs monuments de pierre deviennent objet de peur, il y a vraiment lieu de s'inquiéter sur la solidité d'une société!

La timidité des réactions des Eglises m'a aussi déçu : derrière les dénégations polies, on croit surtout sentir une espèce de soulagement, face à des concurrents gagnant des "parts de marché" . C'eût été pourtant l'occasion de rappeler que Juifs, Chrétiens, Musulmans -dans l'ordre chronologique- partagent -en principe- l'amour du même Dieu révélé, et que, par conséquent, toute occasion de Le célébrer devrait être saluée par tous les croyants. Mais, on le constate une fois de plus, et comme le proclamait Saint François en se lamentant dans les rues d'Assise, "Dieu n'est pas aimé"...Non, les croyants n'aiment pas Leur Dieu, mais la foi qu'ils disent Lui porter. Nuance... La réponse de notre Président dans son message publié dans le Monde du 9 décembre, est apparue elle aussi très en deça du défi posé. Au-delà de la réaffirmation de principes sur lesquels chacun s'accorde, la séparation que le Président Sarkozy établit entre la liberté de croyance et de culte et sa traduction dans le visage de la cité, ainsi que l'affirmation du respect dû par les "nouveaux arrivants" aux traditions des pays d'accueil a quelque chose d'un peu inquiétant, et en tout cas de faible conceptuellement (il y a des musulmans en France depuis au moins trois générations, et des mususulmans français depuis bien plus longtemps). On doit regretter notamment que le principe de laicité, certes rappelé, dans l'article présidentiel, n'ait pas été placé au centre de l'argumentaire, car il est la seule réponse admissible aux questions posées par la coexistence de différentes religions sur le sol national. L'érection de minarets, faut-il l'ajouter?, n'a rien à voir avec le respect ou le non respect de la laicité, et on voit mal comment on pourrait en interdire la construction. Aux musulmans de France de relever le défi de construire de belles mosquées, qui ne déparent pas dans le paysage...

Le résultat de la votation suisse devrait aussi nous alerter sur la dérive de la vie politique de ce pays ami. Il y a vraiment deux Suisses comme chaque scrutin important le rappelle : n'oublions pas en effet que trois cantons romands- Genève, Vaud, Neuchâtel- ont voté contre l'interdiction des minarets : ils ont été l'honneur de la Suisse. Les Romands* ont une vision plus ouverte, plus moderne, plus européenne de la vie en société, c'est un fait que l'on ne peut que constater. A force de penser différemment sur des sujets essentiels, n'est-ce pas le sentiment d'appartenance à un ensemble commun qui peu à peu s'effrite? D'autre part, il faudrait que les partis européens cessent de considérer l'UDC comme un parti "centre droit" fréquentable. Il relève du même cordon sanitaire que celui entourant les partis extrêmistes, et les conséquences doivent en être tirées. ''

*= à l'exception, il est vrai, des cantons - bilingues, et que traverse la frontière linguistique- du Valais et de Fribourg...''