pour vous précipiter chez votre libraire et lui demander, en cadeau d' étrennes à vos amis ou connaissances le dernier livre -ou plutôt opuscule- de Michel Serres. tps_des_cerises.gif Certes l'ouvrage est hâtif, ce que reconnaît l'auteur en promettant in fine un long livre sur le sujet, qu'il appelle le Doux. Mais, comme toujours avec Serres, il nous invite à sortir des ornières et des chemins battus. et les temps sont mûrs! Comme il l'écrit en introduction, "si nous vivons une crise, aucun retour en arrière n'est possible, il faut donc inventer du nouveau". Il choisit : oui la crise, dont le seisme financier que nous avons vécu, a été le révélateur est majeure et nous n'avons donc pas d'autre possibilité que de changer ou de périr. Il identifie six événements comme éléments de rupture majeure avec la société dans laquelle nous avons vécu: - l'agriculture : les paysans cessent de représenter un nombre significatif sur notre planète. La majorité des humains sont des urbains : ils sont 50% de la population et seront 75% dans vingt ans. Le rapport de l'homme à la terre, base de notre culture de nos religions, se modifie : "lorsque se déterritorialise ainsi la majorité des humains, le rapport au monde se transforme". Pour trouver sa route, on ne cherche plus les étoiles, mais au GPS, on ne regarde plus le ciel pour savoir le temps qu'il fera. Résultat : nous ne connaissons plus le Monde, que par l'image que nous nous en faisons. "on croit à la bonté de la nature et à la mansuétude des tigres". Le monde, dans sa réalité, plus personne ne le connait. il n'y a plus que des habitants des cités, des citoyens. Mais, voila l'originalité de Serres, : "le monde se venge et menace les hommes". Le monde, objet dans la conception du monde "moderne" (depuis Descartes, pour faire court ,qui a hypostasié le sujet), que l'homme pouvait façonner à sa guise (et on peut remonter à la grande invitation "croissez et multipliez, tout cela -le monde, la nature- que Yavhé vous donne, c'est à vous de le transformer de l'utiliser au mieux de vos besoins), se venge. - les transports, (la mobilité) : pas besoin de grands dessins sur le sujet. Tout bouge, hommes comme denrées en un chassé croisé frénétique, de plus en plus vite, de plus en plus loin : "la France devient une cité dont le TGV est le métro et les autoroutes les rues". Serres pointe rapidement sur les risques de menaces sur le système immunitaire humain. Il aurait pu aussi évoquer les risques de déstabilisation politique, sociale de tels déplacements humains, - la santé : la (re)naissance du corps. La santé devient la norme, la douleur un scandale, le corps s'expose et devient un sujet en soi, - la démographie : la croissance de l'espérance de vie et de l'âge moyen de vie est aussi un phénomène connu aux conséquences incalculables sur nos institutions les plus établies (le mariage par exemple, la conscription, la guerre), - les connexions : "les nouvelles technologies changent nos liens, nos voisinages, et nos manières d'en prendre connaissance. Le connectif remplace le collectif". Notre espace lui-même en résultat se modifie: où sommes nous? Quelle est notre adresse? pas besoin de développer longuement non plus sur ce point, - les conflits : depuis la deuxième guerre mondiale choisie par Serres comme date charnière parce qu'elle fut la première à faire davantage de victimes que les microbes et les bactéries durant la même période: "la bombe battit Darwin...en termes de thanatocratie, nous faisons désormais mieux que la nature". L'informatique est le vecteur de la troisième révolution connue par sapiens, après l'écriture et l'imprimerie, aux répercussions culturelles fondamentales : on dispose donc pour les secteurs couverts par ces changements, de points de comparaison. Mais, pour les mutations agricoles ou corporelles, pour celles concernant le rapport au monde, aux humains nous sommes dans le nouveau, l'inconnu."ici les changements arrêtent ou finissent des périodes aussi longues que celles qui nous séparaient du néolithique, voire de notre propre émergence, soit des dizaines ou même des millions d'années". Face à ces changements fondamentaux, les sociétés continuent à peu près comme avant. L'écart ne cesse de se creuser entre la situation réelle de la nature et de la société telle qu'elle muta et continue de muter, et des organisations instituées à une époque où l'humanité vivait tout autrement. Rien de plus risqué que de vivre cet écart-là. Distance entre riches et pauvres qui a crû exponentiellement, et s'est planétarisée.."du coup les institutions encore dominantes, vieillies brutalement comme les dinausaures d'antan, se réfugient dans la drogue du spectacle. Du pain, certes économie, pouvoir d'achat chômage...du pain certes mais surtout des jeux, pour faire oublier le pain : jeux télévisés, radiophoniques, sportifs, voire électoraux...Occidental, toxicomane." La structure fondamentale des sociétés indo-européenne était, rappelle Serres, après Dumezil, celle de la triade : le prêtre, le guerrier, le paysan (le commerçant). Nous assistons à la fin de ces dominations reposant sur l'un ou l'autre des pôles de cette triade; le dernier étant, Serres en hasarde l'hypothèse, celle du règne exclusif de l'économie. Serres met à jour cette contradiction entre le fini du monde (ça ce n'est pas nouveau) et l'infini des moyens, des désirs des "hominescents". Nous dépendons désormais d'un monde dont nous sommes en partie responsables de la production. Nous entrons dans l'ère anthropocène. L'homme n'était, dans le paradigme dont nous sortons (selon Serres), que l'égal de l'homme (l'homme, la mesure de toutes choses, vieille "évidence" sophistique dénoncée déjà par Socrate): tout de son aventure se résumait à la relation avec ses semblables. Ce fut le temps du duo, le plus souvent conflictuel (maître contre esclave, gauche contre droite, nations contre nations etc..ce à quoi se résume le champ politique, qu'on appelle encore "combat" sans aucune gêne.). Mais, dans cette aventure, l'homme a tout simplement oublié le Monde. Ce Tiers se rappelle, soudain, à l'attention des Hommes, s'impose à lui. La prochaine révolution sera l'irruption sur scène après la longue domination de l'homme, de ce Tiers sans voix : "fin des jeux à deux, début d'un jeu à trois". Place à la Biogée! "''l'air et l'eau, sans bouche ni langue, qui parlera en leur nom? Qui représentera la terre et le feu, les abeilles et les plantes qu'elles pollinisent? Coup définitif porté au narcissisme humain : nous voilà forcés de faire entrer le Monde en tiers dans nos relations politiques... En quelques décennies, l'ancien objet passif est devenu sujet actif". Le thème, chez Serres n'est pas nouveau puisqu'il avait déjà appelé de ses voeux la création d'une WAFEL , institution où les éléments et non plus les Etats seraient représentés, et non plus par des politiques ou des diplomates n'y connaissant rien, mais par ceux qui les connaissent le mieux, c'est-à-dire les savants. Quelle langue serait commune aux vivants, inertes comme animés? Celle des codes d'information qui nous régissent, et que la science révèle. Cette science du vivant et de la terre, à la différence des disciplines "dures", segmentées, toutes orientées ves la cité et sa gestion, s'intéresse à la totalité du Monde, à son déchiffrage global."tout se passe comme si les savants commençaient à déchiffrer le dit de la Biogée". Le Grand Pan est de retour! Le nouveau triangle se nomme pour Serres, Sciences-Société-Biogée. Le Savoir la Science, possède seul la clé de la solution à nos problèmes. "Que les savants s'expriment en son nom, qu'ils disent le Bien commun contre le mal propre tenu par ceux qui s'appropriaient l'ancienne triade". Et le centre des sciences où la relation avec la Biogée s'exprime avec le plus de pertinence et de proximité c'est le noyau des sciences de la vie et de la terre. "Devenons donc des SCivites -sciences de la vie et de la terre- plutôt que des civiques"dans une nouvelle politique, nous susurre Serre. Par le partage des codes d'information qui définissent tous les vivants de la Biogée, nous retrouvons la symétrie dans la relation, une forme d'égalité. Cette science, dénommé par Serres, "douce", a aussi son éthique, elle aura ses lois prophétise Serres. Qui somme les savants sientifiques de prêter un serement de base, semblable à celui d'Hyppocrate : "laïques ils doivent jurer de ne servir aucun intérêt militaire ou économique". Quel beau programme ! Au lendemain de l'échec de Copenhague, il est plutôt mobilisateur et porteur d'espérance. Car, si on le regarde sur le le long terme, Copenhague a ouvert une brèche fantastique dans l'appareil insitutionnel international, si enfoncé dans ses hypocrisies, ses rites coûteux, ses promesses non tenues, en en démontrant l'inadaptation fondamentale. Dans aucune conférence internationale le rôle des scientifiques n'avait été, jusqu'à présent, aussi déterminant. A toutes les étapes du long processus qui a conduit à Copenhague, et qui se poursuivra, le G.I.E.C., qui rassemblait un nombre important de scientifiques*, a été en initiative, et ses rapports ont été à la base des projets de décision. C'est une évolution qui ne s'arrêtera pas. Il faut méditer Copenhague, en tirer les leçons en termes d'organisation. Elargir le propos aux autres défis que pose notre civilisation dévoreuse et prédatrice à la survie collective. Au-delà du climat, il y a comme le dit Serres, les autres éléments, menacés, non plus dans un siècle, mais tout de suite. La culture politique doit s'ouvrir profondément à ce dialogue avec le Monde auquel nous invite Serres. N'est-ce pas une belle perspective pour 2010? Et pour les décennies à venir? D'ailleurs la révolution annoncée par Michel Serres est en marche, et les mentalités évoluent à une vitesse étonnante (il n'est que de voir l'appêtit pour tout ce qui est "vert" écologique). Mais la course de vitesse étant entamée, qui rattrapera l'autre? Les peuples qui n'ont pas eu accès au degré de développement dont les pollueurs ont longtemps joui en toute impunité, demandent leur part du gâteau. Au fond, ce serait plutôt à eux d'inventer ce nouveau mode de production, de relation au Monde. Le peuvent-ils, le souhaitent-ils? En tout cas, ce ne sont pas les 1500 milliards de dollars mis sur la table par les Etats développés en deux ans pour sauver le système financier, un système de casino comme l'ont clamé les plus hauts responsables de ces Etats eux-mêmes, qui convaincra les peuples de la sincérité des intentions du monde développé, hélas.

* et qui aurait sans doute gagné à prendre en compte dans ses études plus qu'il ne l'a fait, les opinions contraires s'exprimant dans les milieux scientifiques sur le sujet des causes du réchauffement climatique...Maladie de jeunesse d'une formule neuve?