Dire de Chirico qu'il est le plus grand génie pictural du XXè siècle serait bien entendu exagéré. Mais comme ce type de classement des "top 10" n'a aucun sens, contentons-nous de dire que l'exposition que l'on peut voir en ce moment au Musée d'art moderne de la ville de Paris nous permet de suivre l'oeuvre d'un peintre dans son parcours, et c'est toujours une chose fascinante. Ce l'est d'autant plus avec Giorgio de Chirico qu'il a traversé, picturalement, plusieurs phases très différentes dans sa vie. On connait surtout sa période surréaliste ou "parisienne". On s'extasie, et l'on a raison, devant ces paysages urbains, - places avec arcades à l'italienne le plus souvent-, écrasés de silence et de soleil - un soleil couchant  projetant les ombres implacables  de personnages fantomatiques ou de statues à la facture classique.  Une icône est ce tableau, portrait d'Apollinaire, poète qui contribuera pour beaucoup à faire connaître le jeune peintre, dans ce Paris très encombré de l'avant-guerre, vers lequel convergent toutes les ambitions (on pourrait avec intérêt tirer un axe Paris-Vienne des années dix* et on verrait quels pôles de l'esprit furent alors ces deux mégapoles), et où percer, même si on a du talent, n'a rien de facile. Chirico est déjà un esprit solitaire, et Apollinaire fut un de ses peu nombreux amis. L'oeuvre date de 1914, donc en pleine période cubiste. Mais elle n'a rien de cubiste. On y apprécie déjà une construction rigoureuse, et l"'étrange" saute aux yeux. On y voit un Apollinaire en visage de statue grecque, qui ressemble furieusement à Marlon Brando (oui...) avec des cavités oculaires absentes ( on dirait des lunettes de soleil, et c'est le côté un peu "Warhol" du portrait) et formant deux cercles noirs (censés représentér le poète aveugle et "voyant") avec, prophétiquement, à la tempe, une blessure qui sera celle qu'infligera au "poète assassiné", trois ans plus tard, un éclat de schrapnel. On accole à cette période, le label de "peinture métaphysique". L'étrangeté de cette peinture marquera un Magritte, mais elle sera aussi à la base d'un malentendu qui fera considérer Chirico comme un surréaliste, reconnu, adoubé comme tel par Breton. "Croisée des chemins" qui ne durera pas, car Chirico n'est à personne, et un jour Breton lancera les foudres de ses  anathèmes contre ce classique.

Mais en se concentrant par exclusivité sur cette période, on limiterait beaucoup le champ d'investigation. Il faut d'abord s'intéresser aux débuts (la première salle de l'exposition). Notre jeune peintre est à Munich, où il suit les cours de l'académie d'art de la capitale bavaroise. Là, il subit très profondément l'empreinte de Nietzsche, et par lui, d'une redécouverte de l'antique. Le tableau du "combat des centaures" qui figure en bonne place est intéressant à ce titre. Violence débridée, puissance des instincts du monde antique, traités à la façon "symboliste" de l'époque, mais en même temps en ayant recours aux précédés traditionnels de la peinture classique - déjà- par le recours au portrait (l'antique dyonisiaque de la "naissance de la tragédie", revisité par le regard de la peinture italienne du cinquecento - il y a un tableau datant de cette époque où l'on voit le peintre et sa mère, très révélateur à cet égard).
L'irruption des mannequins mécaniques -et orthopédiques-, qui allaient devenir l'autre "marque de fabrique" de Chirico, marque une avancée dans le caractère onirique des toiles : mais au-delà, signe le profond lyrisme des atmosphères ainsi crées et des "androides" admis à l'existence. Le tableau de "Hector et Andromaque" (1924)  fait converger toute l'intensité de la construction et des couleurs vers les  corps réunis des deux amants. A propos des couleurs, l'exposition met ici et là en exergue d'intéressantes citations du  peintre, fort prolixe sur son art,  qui soulignent l'importance que, tout au long de sa vie, Chirico a accordé à la confection de la matière picturale. Il y a là un long travail de (re)découverte auquel il a procédé, travail oublié, et on peut citer par exemple la redécouverte du travail a tempera**. Acessoirement, le soin  a apporté à la matière confère aux tableaux de Chrico un très bon brevet de durabilité (de "soutenabilité" comme on dirait aujourd'hui...) à sa peinture, et on ne peut en dire autant de 90% de la peinture moderne ou contemporaine, qui travaille avec des matériaux souvent très fragiles. A la bataille contre le temps, ses outrages et ses destructions, Chrico part avec une bonne longueur d'avance...
Il y aura ensuite, à la fin des années vingt, la série des gladiateurs, qui a marqué un tournant dans la vie de l'artiste, le détournant de Paris, car les critiques n'y ont pas compris sa démarche. La manière de traiter les corps, n'a rien d'anatomique, et l'on s'interroge sur le pourquoi de ces grandes masses de chairs sans réalisme, mais laissent toutefois, après la gêne du décalage, une impression de puissance, de puissance inutile. Je ne suivrais donc pas totalement Sylvie Gignoux, qui, dans La Croix du 2 mars, analysait fort sévérement ce qu'elle qualifie d'impasse, d'un artiste passéiste : "Ces combats y sont perdus d’avance. Loin de montrer des corps sublimes et héroïques, le peintre nous livre un enchevêtrement de mannequins de chiffons, aux traits distordus, se cognant au plafond de chambres minuscules. La désagrégation de la figure humaine qui touche alors l’art moderne, il la montre en veilleur lucide".     A côté de ces deux toiles pamphlet - combat de gladiateurs-, on peut voir en effet un tableau plein de grâce et d'ingénuité, "à l'antique" représentant deux femmes : la facture, la technique employée pour figurer le modelé des chairs,  fait penser à celle employée par Picasso dans sa période des femmes d'Avignon (distorsion des corps en moins).    

Puis vient (nous sommes dans les années 34/35) l'étrange série des "bains mystérieux", qui voit des tours qui ressemblent à des cabines de bain, des baigneurs trempotant dans des canaux zigzagant, un univers aplati avec des géants en costume cravate. Hélion se souviendra de ses personnages urbains filigineux et inexpressifs. C'est une autre vision que nous présente Chirico et comme pour ses mannequins, il y reviendra à l'automne et au soir de sa vie. C'est ensuite le retour au travail astreignant du copiste, l'artiste fréquentant assidûment les musées de Florence et de Rome. Une pleine salle montre quelques uns de ses travaux, et on ne peut qu'admirer la gigantesque fresque à la manière de Tiepolo, ou le portrait de sa femme en nu "à la" Titien, au grain de peau si fin. Que nous dit ainsi Chirico, en revisitant les grands anciens? Qu'au fond, nous n'avons pas techniquement fait mieux, et qu'il faut se remettre à leur travail..  La veine des portraits continue cependant en parallèle : deux auto-portraits, l'un en toreador, l'autre en contadino du cinquecento, sont un clin d'oeil à ces époques révolues. Un troisième nous replace dans l'époque actuelle : on y voit le peintre debout pinceau à la main, face au chevalet, dans le simple appareil  de celui qui devant sa toile peint, l'acte suprême qui le définit plus que tout. Je trouve ce tableau exceptionnellement émouvant, parce que "vrai", comme le sont (avec la banalité du cadre actuel en plus chez Chirico, mais avec une virtuosité picturale égale) les auto-portraits de Rembrandt (ou de nos jours ceux de Lucian Freud).

L'exposition fait aussi une part, un peu trop congrue à mon gré, aux sculptures de Chirico. Les petites oeuvres qui y sont montrées sont pleines de grâce et toutes en finesse. 

Chirico n'est-il que le peintre de la nostagie des époques perdues? S'il est vrai que la mélancolie de ses tableaux est le fil rouge de toute son oeuvre,  le parcours auquel nous convie l'exposition apparait surtout comme une ode à la peinture, à l'art pictural, en tant qu'expression mystérieuse d'un au-delà qui le dépasse. La phrase qui la conclut est ainsi une invitation au dépassement dans le mystère: "la vie ne serait-elle qu'un immense mensonge? Ne serait-elle que l'ombre d'un rêve fuyant? Ne serait-elle que l'écho des coups mystérieux frappés la-bas contre des rochers de la montagne"?   

**= j'emprunte au site spécialisé Groensteen,  la définition du tempera:

Cette technique fondamentale est caractéristique dans la peinture rupestre médiévale et antique elle fut utilisée dans de nombreuses églises, chapelles etc... Cette technique fut d'usage courant jusqu'à la fin du XVème siècle, date à laquelle, elle fut remplacée par la peinture à l'huile. Aujourd'hui cette technique ancestrale est réutilisée par de nombreux artistes, qui veulent atteindre la perfection dans la transparence et la profondeur de leurs teintes.
Les pigments sont liés à l'aide d'un médium à l'oeuf rien que le blanc, ou le blanc et le jaune, et parfois, à l'aide d'un médium composé de jaune d'oeuf, de blanc d'oeuf, et d'huile de lin.