Note de la rédaction : Ce billet a été rédigé par une amie lectrice qui a bien voulu m'envoyer cette contribution que j'ai trouvée stimulante, intéressante, et en plus bien écrite.  Je la publie, qu'elle me le pardonne, sous mon nom, en attendant d'avoir  satisfait aux procédures d'enregistrement de rédacteurs, pas immédiates chez le fournisseur/gestionnaire de ce site. Le pseudo (provisoire? définitif? à elle de nous le dire) de cette "nouvelle plume européenne" est Anna K.    

Faites un tour chez "elles " , vous ne le regretterez pas !

Il dit " tu pourrais en profiter pour aller à Beaubourg, " ils " exposent les femmes "...Il est ma lanterne de mineure de fond, je fonce. Et je me marre,preuve que je suis post-libé, pas si aliénée, et tout ça. Pense t-elle.

Pas vu Beaubourg depuis vingt-cinq ans. J'ai le sentiment sympa d'être dans la cuisine d'une famille nombreuse, jamais assez vide pour faire les " à-fonds ". C'est bon signe, les multitudes qui sont passées par là - et ça se voit.
Je passe la gentille ticketière ( j'ai déjà eu affaire au gentil guichetier, à la gentille informationniste, à la gentille nettoyeuse des toilettes, avec la densité de visitants visible, c'est éberluant toute cette gentillesse ), un coup d'oeil au papillon-plan, 8000 mètres carrés, courtoisie et travail colossal de Camille Morineau, Quentin Bajac, Cécile Debray,Valérie Guillaume, Emma Lavigne, Conservateurs au Musée national d'art moderne, Commissaire et Co-commissaires de cette énorme entreprise que d'exposer un siècle de créativité féminine.

Un pied dedans, et c'est nettement moins gentil. Happage instantané. Devant moi l'habitat, les habitantes. Pas de doute, je suis chez " elles" . En guise d'accueil, l'imposant habitacle de Rachel Whiteread, " Untitled " ( Room 10 ) .
Trois blocs accolés. On dirait des plaques de béton, l'enduit blanc est inégal, un peu comme la crème appliquée au couteau sur un gateau, avec quelques reliefs indéchiffrables. C'est un coffre. Hermétique. Clos et archi-clos. Deux
fenêtres, une porte sur une autre façade. Barricadées. Fenêtres un peu à l'ancienne, style colonial ibérique, à treillis, rien ne filtre derrière les volets serrés. Porte que l'on dirait blindée, porte de coffre, d'abri anti-atomique sans le sas. Très verrouillée. C'est l'opacité murée, tombale, de cachot de surface.
   En vis à vis sur le grand mur de gauche, les habitantes. La maman et la putain, seules sur fond blanc, deux impressionnantes sculptures de Niki de St Phalle. " Crucifixion ", la prostituée écartelée, plaquée au mur, énorme et amputée, les rouges acides et les noirs denses du triangle pubien velu projeté en avant, des bas noirs tendus sur des cuisses si grasses qu'ils sont faits de grands morceaux de bas cousus les uns aux autres, le visage d'un jeune métis entrevu sur son corsage cramoisi, un éléphant ( ? ) de profil à la trompe enfoncée dans sa chair. C'est un torse. Seins, ventre, cuisses, sexe. Elle explose, va exploser. A quelque distance, la mère ou mère en devenir. C'est la mariée, ce qu'il en reste. Si tragique que les jeunes visiteuses latines s'attardent à la détailler, l'observent fascinées et secrètement horrifiées, en silence. " La Mariée ou Eva Maria " est grise. Du même gris éteint, terne, son visage, son corps, sa robe. Son visage penché sur son corps dit la désolation résignée. Sa grosse main de travail est à plat sur son aine. Son abdomen, sa poitrine sont une cavité béante, grise, lisse, évidée, curetée. Sa robe de dentelle grise est figée dans un apprêt épais vieux de mille ans. La femme, la robe viennent du grenier de la maison des morts. Il n'y a pas une particule vivante. Elle absorbe la lumière, ne renvoie que néant. Elle est accablement, désespoir absolu.
On tourne les talons et on marche vers du texte. Pas d'image tout de suite.
En exergue sur le papillon sont citées Simone de Beauvoir, bien sûr, "on ne naît pas femme, on le devient...c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin " ("Le deuxième sexe", Gallimard, 1949 ), et Michelle Perrot
" On le voit : il ne s'agit pas de constituer un nouveau territoire qui serait l'histoire des femmes...mais bien davantage de changer la direction du regard historique, en posant la question du rapport des sexes comme centrale. " (Préface à " Une histoire des femmes est-elle possible ? ", Rivages 1984 ).
Il s'agit peut-être d'arts plastiques, on est tout de même bel et bien en politique. Au mur, un historique nous apprend que Jenny Holzer est la première femme à représenter les U.S.A. à la Biennale de Venise en ... 1990. Annette Messager, elle, sera la première femme à représenter la France, avec son installation " Casino " -c'est le pavillon national - , à la 51ème Biennale de
Venise, dont elle reçoit le Lion D'or,...en 2005. Et enfin la Documenta 12 de Cassel présente pour la première  fois 50 % d'artistes femmes ... en 2007, sous la direction artistique de Roger Buergel .

L'expo est divisée en " thèmes-force" , on pénètre dans " Feu à volonté ". Le " SCUM Manifesto " de Valérie Solanas est mentionné, ( SCUM pour " Society for Cutting Up Men ", que l'on pourrait traduire par " Association pour tailler les hommes en pièces " ,( Wikipedia ), ou plus simplement par "  Mouvement pour les leur couper ",  " scum " signifiant en termes généraux "rebut, lie...( de la terre ), déchet nauséabond ", et en termes personnels insultants " ordure, pourriture, fumier, salaud "... Il est aussi fait mention de sa tentative d'assassinat vengeur sur Warhol,pour laquelle elle fut emprisonnée et internée. Le " Manifeste ", écrit en 1968, est explicite : " Rien dans cette
société ne concerne les femmes.
Alors à toutes celles qui ont un brin de civisme, le sens des responsabilités et celui de la rigolade, il ne reste qu'à renverser le gouvernement, en finir avec l'argent, instaurer l'automation à tous les niveaux et supprimer le sexe masculin."..." Le mâle est un accident biologique : le gêne Y  
( mâle ) n'est qu'un gêne X ( femelle ) incomplet, une série incomplète de chromosomes. En d'autres termes, l'homme est une femme manquée, une fausse couche ambulante, un avorton congénital. Etre homme c'est avoir quelque chose en moins, c'est avoir une sensibilité limitée. La virilité est
une déficience organique, et les hommes sont des êtres affectivement infirmes ."..." Une véritable communauté se compose d'individus - pas de simples échantillons de l'espèce, pas de couples - qui se respectent les uns les autres dans leur individualité et leur intimité, établissent entre eux des contacts intellectuels et affectifs - en esprits libres ayant des relations libres
- et coopèrent à l'achèvement de buts communs. Pour les traditionalistes, l'unité de base de la société est la famille; pour les " hippies " c'est la tribu. Pour aucun d'eux, ce n'est l'individu. " (Wikipedia)

Il y a aussi, incontournables, les " Tirs " de Niki de St Phalle (1961), rappelant la phase de son oeuvre où utiliser des armes à feu contre les symboles et représentations artistiques masculins représentait un acte libérateur. Sur le mur face au texte, l'exemple.
J'examine la toile, les impacts de balles sont bien réels, des images du documentaire de l'époque me traversent, où elle vidait ses chargeurs avec une énergie jouissive évidente. 
Pippilotti Rist, dans le registre de la jouissance subversive , ne saurait être absente, et voilà les Guerrilla Girls, au départ ( 1985 ), groupe de femmes artistes américaines qui prirent les noms de femmes artistes disparues, camouflèrent leur identité - ce qu'elles font encore aujourd'hui - sous des masques de gorilles en peluche acrylique et se rendirent célèbres par des actions de dénonciation de l'ordre dominant masculin percutantes. 
Comme elles disent, " re-inventing the " f " word - feminism -  ", et perdurant au point de " re-investing the " f " word into the 21st century ", le groupe s'est rendu mondialement célèbre par toutes sortes de démarches provocatrices, produisant affiches, collages, livres et coups d'éclat publics. En 1985 leur démarche fondatrice fut de dénoncer une exposition du Museum of Modern Art qui exposait 165 artistes dont seulement 17 femmes. S'auto-proclamant la " Conscience du Monde de l' Art " , elles commencèrent à produire des affiches. Ces affiches qui apparaissaient alors
sur les murs de SoHo à la faveur de la nuit, sont aujourd'hui sur Internet :
" Do women have to be naked to get into the U.S. Museums ? " (1999 )
( Les femmes doivent-elles être nues pour figurer dans les musées américains ? )
 " Less than 3 % of the artists in the Met. Museum are women, but 83 % of the nudes are female "
( Moins de 3 % des artistes exposés au Metropolitan Museum sont des femmes, mais 83 % des nus sont féminins )
Ou encore, pour une Biennale de Venise , un poster représentant une femme en position de levrette, un homme en costard blanc assis sur son  dos :
   " Where are the women artists of Europe ? Under this man . "
   ( Où sont les femmes artistes d'Europe ? Sous cet homme . ) (Peut-être le directeur artistique de cette année-là...).

Ces affiches sont maintenant propriété de particuliers, de musées, d'institutions telles que la New York Public Library, la Library of Congress, le
Museum of Modern Art, le Getty. Les Guerrilla Girls ont fait l'objet d'innombrables reportages dans les médias, comme, pour ne citer qu'eux, " the New Yorker ", " Ms. Magazine " , " Vogue ", " Esquire ", " the New York Times ", " the Washington Post " , qui leur accordera pleine page, " Bitch ",
" Art Forum ", BBC, PBS, CBS, CBC, CNN, et de nombreuses autres stations TV et radio internationales. Elles ont donné des conférences dans plus de 90 collèges, universités, et musées dans le monde entier, participent à la campagne d' Amnesty International " Stop Violence Against Women ", collaborent avec Greenpeace, érigent des panneaux de collages pour la remise des Oscars à Hollywood, ont créé des projets de grande envergure pour la Biennale de Venise, à Istanbul, Mexico City, et ont mené d'importantes manifestations dénonciatrices à Bilbao, Athènes, Rotterdam, ainsi que Sarajevo et Shanghaï.
   " We could be anyone, we are everywhere " est l'un de leurs slogans.
   ( Nous pourrions être n'importe qui, nous sommes partout )
Elles publient des ouvrages, le dernier datant de 2003, " Bitches, Bimbos and Ballbreakers : the Guerrilla Girls Guide to Female Stereotypes " ,
( Garces, Bimbos et Casseuses de Couilles : le Guide des Guerrillas Girls des Steréotypes Femelles ) .
Elles reçurent de nombreuses récompenses pour leur combat contre le sexisme, le racisme et l'injustice sociale, y compris du Ministère de la Culture à Berlin.
( Traduction et adaptation libres du site Web officiel des Guerrillas Girls ).

Je détaille en gloussant un grand panneau-collage d'affiches d'elles, à l'humour mordant et acidulé. Le ton est donné, place à la contemplation.

 J'entame mes pérégrinations dans cet énorme espace d'exposition, et je tombe en arrêt devant la série d'affiches simili gravures de Valie Export :" Aktionshose : Genitalpanik ( 1969 ), oeuvre de jeunesse de cette actionniste viennoise où, assise face à la caméra et jambes écartées, le visage fermé et les cheveux hirsutes, un fusil à la main, elle exhibe son sexe dans le triangle découpé de son pantalon. La photo claque, le discours est clair. Radical. La salle porte le nom de l'oeuvre, Genitalpanik. Sur le site officiel de l'exposition on lit : " Rassemblées sous le titre de la célèbre performance de Valie Export - dans laquelle l'artiste circulait entre les spectateurs d'une salle de cinéma pornographique, le sexe à découvert, mitraillette à la main - les oeuvres de cette salle évoquent d'une manière nouvelle et provocatrice la représentation du sexe féminin. S'inscrivant
contre les représentations traditionnellement avilissantes du regard masculin désirant, les féministes se sont réapproprié le motif de la vulve en le remettant en perspective dans l'histoire de l'art "... Un autre exemple est la performance au Jeu de Paume, Paris, en 2003," Man and Woman and Animal" , qui " s'ouvre sur un sexe de femme (celui de l'artiste ), exhibé dans les frémissements de la jouissance d'une masturbation clitoridienne."
( www.paris-art.com). C'est la porno contre l'ordre porno, à rebrousse-poil, subversive, inacceptable.
Plus loin, deux grands tirages chromogéniques couleur de Sophie Ristelhueber m'arrêtent, " Série WB no 43 " ( 2005 ), d'une petite route de campagne au milieu d'oliviers, abandonnée, barrée d'un tumulus caillouteux, qui se couvre de verdure sur la photo suivante. On pense tout de
suite à la Palestine. Pourquoi ? Violence insidieuse dans un paysage serein, contradiction inhérente ? Temps étiré ? Et photo choc de Susan Meiselas, " Soldiers Searching Bus Passengers, Northern Highway, Salvador " ( 1980 ), ombres projetées sur un mur , noires sur blanc, les bras levés ou arme à la hanche. La photo provient du portfolio de Magnum "In Our Time 1932-1988 " . La terreur suinte. J'enchaîne sur une salle des horreurs, " Face à l' histoire ", où la video de Sigalit Landau, " Barbed Hula " ( 2001 ), passe en boucle pour son public prostré. Le " Groupe de 13 " d' Eva Aeppli ( Hommage à Amnesty International , 1968 ), personnages disparus, victimes anéanties, assis sur des chaises de jardin, sont les témoins éteints d'une jeune femme nue, dos à la mer sur sable et fond de ciel, qui se mutile inlassablement en faisant tournoyer son hula-hoop - cerceau de fil de fer barbelé, sur son ventre et ses hanches. Je file.

Hommage rapide à Gae Aulenti et son Musée d'Orsay; témoignage capteur, intrigant de Taryn Simon, une épreuve couleur d'une machine à surgeler l'humain, " Cryopreservation Unit, The Cryonics Institute, Clinton Township, Michigan " ( 2008 ), de la série " An American Index of the Hidden and Unfamiliar ". Les couleurs sont blafardes, l'imaginaire tout autant. L'objet, lui, est bien réel. 

Retour à la galerie, et me voilà charmée par l'humour de Karen Knorr, deux grandes photographies couleur encadrées de bois avec plaque de
cuivre, " The Analysis of Beauty ( 1988 ), de la série " Connoisseurs ", et " The Work of Art in the Age of Mechanical Reproduction " (1986 ),qui " ironise sur l'idée du connaisseur comme un expert du regard " . " The Analysis of Beauty " emprunte son titre au livre du même nom du peintre-
graveur et satiriste William Hogarth, 1753 ( Joe Banks copyr. ). Karen Knorr, née à Francfort, vit et travaille à Londres. Citée dans le catalogue " Compostures " , en 1987, elle dit : " Connaisseurs et Collectionneurs des Grandes oeuvres d'Art ont construit leurs demeures et leurs jardins,
choisi leurs tableaux et leur mobilier, selon les règles néo-classiques de la Symétrie et de l'Ordre, des Convenances et de la Beauté, qui assurent une position d'Hommes de Goût. " Chez " elles ", elle figure dans " Muses contre Musées ".

Me voilà dans le " corps slogan ", l'oeil rond face à une vidéo de Marina Abramovic ( 1975 ), où elle se peigne en répétant le titre de l'oeuvre d'une voix monocorde : " Art Must Be Beautiful , Artist Must Be Beautiful ", je passe...M'attarde sur un nu vulnérable et poignant de Marlène Dumas " Labelled " ( 1998 ), médite sur " Lying with the Wolf " de Kiki Smith ( 2001 ), dessin austère à l'encre et mine graphite, entr'aperçoit des bribes de " Meat Joy ", festin peu habillé de corps lascifs et appréciatifs, de Carole Schneeman ( 1964 ), à travers une tribu hilare et très appréciative de pré-adolescents stridents, renonce à comprendre avec le film video cubain d'Ana Mendieta, " Untitled " ( Chicken Piece Slot # 2 ),( 1972 ), d'une femme apparemment nue tenant par les pattes un poulet agonisant, m'approche avec hésitation de l'installation de Gina Pane, sorte d'énorme échelle suédoise d'acier à barreaux verticaux et horizontaux, ceux-ci en fait destinés à l' " Escalade non anesthésiée ", titre de l'oeuvre,( 1970-71 ) - une pensée pour la guerre du Vietnam - , avec panneau de photographies d'une escalade à l'appui, les barreaux horizontaux , donc, étant hérissés de pointes d'acier triangulaires aiguisées et acérées. L'artiste dit dans un extrait publié dans " Gina
Pane, les Revues Parlées, Paris,Centre Pompidou, Colloque international du 29 mai 1996 " : " Je me blesse mais ne me mutile jamais...La blessure ? Identifier, inscrire et repérer un certain malaise, elle est au centre. "

Je m'empresse de circuler. Dans la galerie, un sourire perplexe devant la fiole d'eau de rinçage répugnante de la robe d'Orlan lors de son MesuRage de l'espace Pompidou, un dernier coup d'oeil rigolard au panneau des Guerrilla Girls " Les avantages d'être une femme artiste " comme par exemple " Savoir que votre carrière pourrait prendre son envol après 80 ans " ou encore " Avoir la chance de choisir entre carrière et maternité " , " Avoir plus de temps pour travailler lorsque votre mec vous largue pour une nana plus jeune ", et autres délices marrants de la même veine.

La boucle sera bouclée avec une robe étrange habillant un mannequin, dont la texture, on a beau lui tourner autour, est totalement indéfinissable. Je m'informe. Il s'agit de " Vanitas : robe de chair pour mannequin albinos et anorexique "  ( 1987 ) ,  de Jana Sterbak. Elle est brune et grumeleuse d'apparence et j'apprends qu'elle est en viande de boeuf, très exactement en steacks cousus, remplacés toutes les six semaines pour cause de décomposition. Le but : dénoncer l'hiatus entre vanité et décrépitude physique. Le jour du vernissage la viande est crue, puis elle sèche (pourrit). L'oeuvre s'inscrit dans la démarche de dénonciation de " la condition d'animal humain ". De multiples polémiques furent soulevées lors d'expositions au Canada, l'artiste étant originaire de Montréal, pour cause de gaspillage de nourriture.
   Mon périple m'amène dans une toute autre sphère. Du thème force " Eccentric Abstraction " , je retiendrai beaucoup d'images, dont les plus spectaculaires à mes yeux sont l'énorme botte de paille carrée composée de cure-dents (!) de Tara Donovan, " Toothpicks ", dont je suppose qu'elle porte la date de chaque installation successive, et qualifiée sur le panneau descriptif de " menue corvée ", par l'artiste, j'imagine. Il y a aussi l'arbre de cauchemar rouge sang de Yayoi Kusama, fait de ressorts de lits et de gants de coton, " My Flower Bed " ( 1962 ), qu'elle dit inspiré, comme beaucoup de ses oeuvres, par ses hallucinations.
Mais là où le coeur s'arrête vraiment, c'est avec la fascination , l'émotion ressentie face aux onze grands panneaux de croquis et aquarelle annotés de Louise Bourgeois, " Extrême Tension " ( 2007 ), son dernier travail - si on pense qu'elle est née en 1911 !
- , voyage intérieur dans son propre corps, ses sensations, ses mécanismes, intitulés " The Breathing ", ou " The Pains and Cramps ", et pour le dernier panneau " The Smell of the Hunted Animal " , le corps écorché, imaginé, ressenti, " The Solar Plexus, " The Back Between the Shoulder Blades "... Emouvant au point de la sensation physique transmise. " Lamentations sur les Limitations du Corps ", dit le site Boston.com. Elle même dit : " Racontez votre propre histoire, et vous serez intéressant. N'attrapez pas la maladie verte de l'envie. Ne vous laissez pas duper par le succès et
l'argent. Ne laissez rien se glisser entre votre travail et vous. "

Je la quitte silencieuse en dedans - pour aborder " une chambre à soi ", thème-hommage à Virginia Woolf,  après avoir étudié encore un petit dessin, maisons en élévation, maison à l'escalier extérieur en colimaçon disconnecté en haut et à la base, maison en hauteur à l'escalier métallique improbable.
Le travail de Sophie Calle, " l'Hôtel " ( 1981-83 ), très particulier, envoûte. Travail de sociologie photographique , peut-on dire ? L'artiste, femme de chambre en fonction, notait, photographiait chaque jour les modifications parfois infimes de l'environnement d'une chambre, le moindre déplacement d'objet appartenant aux clients ou pas, pour y lire, comprendre, trouver - une histoire de vie - ? L'oeuvre est poétique, intrigante, profondément humaine, ne répond pas, questionne peu. Sophie Calle avait déjà surpris à la Biennale de Venise de 2007 avec les " Lettres de Rupture ". Un nouvel étonnement, ue dimension narrative étrange, une poésie mystérieuse des traces du vivant. Privé-public-secret-livré-occulté dévoilé. Espaces de désespoir, espaces de cauchemar. " Sans titre " ( 2001 ) de Koo Jeong-A, pièce sans fenêtre, longue , froide , moderne, le sol jonché de déchets, d'emballages, éclairée par des tubes de néon blêmes posés sur une étagère irréelle, unique meuble où les objets miniature se trouvent à l'étage le plus haut, hors de vue, hors d'atteinte, à une hauteur démesurée, où les objets ne font pas de sens. " Chambre 202 " Hotel du Pavot ( 1970 ) de Dorothea Tanning, autre installation inquiétante où la tapisserie du fauteuil et de la cheminée (!) se boursoufle d'excroissances repoussantes, où de hideuses créatures se distinguent dans la pénombre, sur les meubles, tapies ou abandonnées, dans une pièce hors du temps.
Enfin, dans cette " chambre  à soi " , deux photographies remarquables. Correspondant l'une et l'autre à ce que le site officiel de l'exposition définit comme la " nouvelle tendance photographique dite de " mise en scène " , et apparue à la fin des années 1980. "
La première est de Florence Paradeis, " Sans Titre " ( 1989 ), ( de la série 1 : 1988-1989 ). Un jeune couple et son bébé déjeunent dans la cuisine.
Ils sont jeunes, rayonnants, ils " incarnent la norme de la famille occidentale ". Photo haute en couleur, famille sereine apparemment. Il tient la main de son enfant, tout en regardant tendrement sa femme, assise devant lui, qui regarde...le bébé, assis entre eux deux, et qui lui regarde...
au loin, en l'air et devant lui. Les germes de la dissonnance sont diffus, latents sous ce bonheur évident. Chacun son rôle...Le courant circule t-il vraiment ? Sous une apparence d'unité, ne sont-ils que trois individus différenciés ?
La deuxième, plus immédiatement inquiétante, est de Sandy Skoglund, " Radioactive cats " ( 1980 ). Un vieux couple dans une cuisine délabrée, misérable. Partout les chats verts, menaçants, se dirigeant vers le réfrigérateur que la vieille dame entr'ouvre. Omniprésents, on les sent féraux,létaux. Aux Etats-Unis, pays d'origine et de résidence de Sandy Skoglund, cette oeuvre fut souvent interprétée comme " l'aftermath " nucléaire, les retombées de la bombe. Son travail, très proche du fantastique-réaliste et d'un soin de mise en scène extrême, ne ressemble à aucun autre. 

 Je jette un regard sur l'heure.. Ciel ! Il est 20 heures. J'amorce une retraite au galop, encore tant à voir que je n'ai pas pu voir ! Les  " pionnières ", le design, le " mot à l'oeuvre "... Il faudra revenir. Au passage, en courant, j'aperçois une table en plexiglas aux roues de vélo de course, un fauteuil avant-garde génial, trop, trop. Je plante les freins tout de même : distraite, je l'avais manqué,
pourtant il est énorme .
   WHAT BIG MUSCLES YOU HAVE ! En larges lettres rouges, premier plan, et le fond tapissé de texte façon " newsband "défilante, je n'en crois pas mes yeux, c'est le fou-rire ! " My lordship, my lawyer, my baby mogul, my sugar daddy, my pimp, my doctor, my Rambo, my banker, my Popeye,
my landlord, my capo , (!), my pope , (!!!), my ayatollah , (!!!!!!!), my daddy , (!!!!!!!!!!!!!!!), noir sur blanc !
   Je hoquète de rire .
   Barbara Kruger, artiste américaine, peintre et peintre pour agences de publicité, familière du langage médiatique,
" Untitled " (What big muscles you have ! ) ( 1986 ).
   " Barbara Kruger, en reproduisant sur un mode dramatique les stéréotypes de notre idéologie, offre au spectateur des images où les signes renvoient à des modèles de représentation dont nous avons parfaitement conscience, des modèles avec lesquels nous jouons dans une liberté buissonnière toujours renouvelée. Montrer les signes de l'aliénation renvoie à la façon dont nous inventons le quotidien à coup de ruses, d'astuces,et de tactiques de résistance. " ( Wikipédia )

J'attrape les escalators au vol, je me marre, fière de mon sexe, bien moins seule. Je suis une femme, c'est l'heure du dîner, Jean-Marie m'attend, je suis en retard. Va falloir qu'il attende.