La revue Beaux Arts magazine, honnête revue plutôt grand public, à la présentation soignée, aux articles souvent fouillés et toujours pertinents, prend des risques dans sa livraison de février. Elle nous indique dix artistes de moins de 35 ans dont elle assure qu'on entendra parler dans les dix ans à venir... "Pas question de dire qu'ils sont les nouvelles stars sur lesquelles miser. Pas question d'affirmer qu'ils passeront indéniablement à la postérité, ni de chercher à dénicher les Jeff Koons et Damien Hirst de demain. Simplement, ils sont, selon nous, les plus talentueux de leur génération"...Ce qui n'est déjà pas rien comme annonce!
Quels sont les winners? Et qu'en penser?  Quand on fait de la prévision, le problème c'est qu'on prolonge forcément dans l'avenir les tendances du présent...Résultat : les prévisionnistes se trompent toujours. Car la vie étant une perpétuelle invention, les déteminismes asolus ne se vérifient pas. Mais il arrive qu'avec de l'intuition, de la préscience, on puisse dépasser les tendances du présent et faire des prédictions qui tombent juste...Au milieu d'autres qui sont erronées.

Dans le domaine artistique, domaine, où le facteur humain prédomine à l'évidence, ces précautions se révélent encore plus nécessaires, et plus spécifiquement encore en ce moment charnière que nous vivons, au milieu d'une crise qui peut bien se révéler être une crise de civilisation. Or les mouvements artistiques sont particulièrement sensibles aux grandes lames de fond qui agitent nos sociétés.

La rédaction a choisi l'ecléctisme : elle ouvre une petite porte en direction des peintres "traditionnels" (2 sur 10); l'aurait-elle fait il y a seulement dix ans? Aurait-elle osé? Elle reste fidèle toutefois aux tendances qui sont actuellement les plus en vogue, comme les utopies narratives, avec une artiste intéressante Mai-Thu Perret, originale, qui nous raconte l'histoire d'une communauté mythique de femmes dans le Nouveau Mexique, et que je comparerais, plus près de chez nous, à cette excellente et prometteuse artiste Bertille Bak, mais on peut citer une bonne dizaine d'artistes comme elle qui nous racontent de belles histoires avec un peu moins de prétention, si je puis me permettre. Mais je la garderais moi aussi dans la liste, s'il fallait en garder.    
Le problème, avec ce nouveau genre d'"interventions", c'est qu'on lui accole le nom d'une fonction, d'un "métier" en quelque sorte, différent. Elle "donne à voir", c'est vrai; elle prétend aspirer à donner à réfléchir aussi (c'est plus discutable, mais acceptons en le principe). Elle raconte...Cela suffit-il pour satisfaire un public qui cherche dans l'art,- la peinture, la sculpture dans le cas d'espèce-une série d'impressions, de nourritures spirituelles, que tout un passé de culture lui a appris à attendre. C'est peut-être dommage, mais c'est ainsi.   Le genre nouveau (quel que soit le terme qu'on lui accole)  postule de la part du spectateur une "ingénuité" (j'emploie un mot gentil, une litote, par rapport à d'autres qui me viennent à l'esprit...) qui n'est pas forcément celle du public exigeant qui cherche davantage. Parler de "public" évite de poser les questions fondamentales, et de classifier ces oeuvres en termes de valeurs.
Le souci de la rédaction de M.B-A de ne pas exclure la conduit à inclure un plasticien emblématique de l'école conceptuelle, Yann Sérandour. Nous ne la suivrons pas dans ce scrupule. Oublions donc. L'école conceptuelle est comme le nouveau roman : elle fera une ou deux lignes dans les rétrospectives des tendances des années 80/90, mais on sera bien en peine d'exhumer une oeuvre marquante,et on se rabattra sur les colonnes de Buren (ce en quoi on fera sans doute un léger contresens car Buren ce n'est pas exactement et tout à fait l'art conceptuel).

On oublie aussi les représentants de l'école de la transgression,  comme le brésilien Marcelo Cidade, ou celle de "l'interrogation" (sur l'image ou sur autre chose) comme Seth Price, ou un bon dessinateur BD, le chinois Wu Xiaohai (il faudrait en voir davantage, il y a quelque chose dans l'idée...). On en garde deux autres : Benoît Maire, assez neuf dans sa façon de donner à penser (pour de vrai cette fois, et on reviendra sur ce Monsieur), et Oscar Tuazon  dans la catégorie "architectes utopistes", constructeur de Meccano...  
Finalement, celui qui a le plus de chances d'émerger dans les dix ans, avec Miss Perret (qui a un excellent sens de l'auto-promotion, et pas mal de culot apparemment, et ça compte beaucoup), c'est le peintre allemand Benedikt Hipp, à la facture très classique qu'on dirait sortie de Ernst, ou Topor (chez nous). Il y a un sentiment très curieux qui émerge de ses toiles : l'attente de quelque chose qui doit arriver, de quelqu'un qui doit venir, l'incertitude, et au fond la pureté des formes et leur équilibre sur l'espace de la toile...   

Il est évident que si j'avais à dresser une telle liste, je ne choisirais, personnellement, aucun de ceux-ci. Mais c'est une autre histoire.  Et les critiques de Beaux Arts Magazines sont en meilleure position que moi pour la dresser. Alors...