Le peuple algérien a tranché. Et il l'a fait en masse. 90,5% des voix pour Bouteflika, avec près de 74% de participation.  Bouteflika tient sa revanche sur les résultats en demi-teinte précédents.
Avec, en 1999, pour son retour sur la scène politique, un taux de 73% certes majoritaire, mais peu enthousiasmant, les autres candidats s'étant retirés avant la course, et un fort taux d'abstentions (estimé à plus de 40%).
Avec, en 2004, un taux de 82%, plus encourageant, mais encore une fois, un taux trop élevé d'abstentions (plus de 40%, beaucoup plus en Kabylie). Et, humiliation suprême,  un vrai challenger en face de lui, son ancien Premier ministre, Ali Benflis, qui incarnait alors une sorte de modernité. 

Le peuple algérien est gentil, légitimiste et unanimiste. On lui demande de voter pour le Président, il le fait, en espérant en tirer profit sur le plan personnel, familial, clanique (on ne parle pas assez de la structure par clans encore très prégnante dans ce pays, et notamment en Kabylie, ou dans l'Ouest et le Sud algérien,où s'ajoute le rôle des confréries ). Or le pouvoir a mis à disposition du Président tous les moyens dont il dispose, qui sont nombreux, car si les Algériens sont plutôt pauvres, l'Etat, lui, est riche, grâce à la ressource pétrolière et gazière et à une gestion plutôt prudente du trésor de guerre.

Abdelaziz Bouteflika est un vieux Monsieur de 72 ans, assez fatigué, malade ( mais ne vous y fiez pas, il est de ces malades qui survivent à tous), marinant dans son egocentrisme, et son histrionisme, s'imaginant diriger ce pays à coups de discours, et d'initiatives à l'emporte-pièce. Il a quelque temps fait illusion auprès des chancelleries occidentales, car il est intelligent, comprend le monde, et s'exprime bien. Il s'est ainsi fait passer, dans les premiers temps, pour "l'homme des réformes", et comme devant se tailler une autonomie face à l'armée, dans ses diverses composantes. Et il a ainsi bénéficié d'une certaine mansuétude de la part de l'Europe et des Etats-Unis. Mais le vernis s'est désormais écaillé. La logique d'appareil du vieux FLN reste pour lui le logiciel basique. Il a aussi réussi, moyennant une politique de "réconciliation", qui a abouti en fait à blanchir les maquisards islamistes de la guerre civile des années 90, à se faire accepter ou tolérer par les milieux islamistes, de plus en plus influents en Algérie. 

Et pendant ce temps, l'Algérie s'enfonce dans une affligeante et désespérante torpeur, elle regarde passer les trains. Rien ne change, même si les chantiers, grâce à l'argent du pétrole, se mutltiplient. Les vieux couvercles bureaucratiques demeurent, ou même se referment, toujours plus pesants. Les quelques espaces de liberté, d'ouverture, d'initiative individuelle que les "événements" du début des années quatre-vingt dix avaient arrachés, sont désormais clos. L'inidividu se réfugie dans l'oisiveté pour certains, la poursuite du "business" plus ou moins légal pour les plus actifs, dans la vie familiale, la religion pour les autres.           
Quand ce peuple jeune, plein de promesses et de potentialités prendra-t-il son destin en mains? Quand se donnera-t-il les dirigeants, jeunes ouverts et dynamiques seuls en mesure de faire accéder l'Algérie à la maturité économique, sociale et culturelle qu'elle mérite, pour en faire la première puissance du Maghreb, et un partenaire fiable et  respecté pour l'Europe? Nul ne le sait, mais ce qui est sûr, c'est que la perennité d'un Bouteflika au pouvoir et potentiellement Président à vie n'accélère en rien cette échéance nécessaire. L'Europe a une responsabilité spéciale pour faire advenir aussi pacifiquement que possible, les évolutions nécessaires. Aussi le communiqué publié par la Présidence de l'UE pour saluer la victoire de Bouteflika, est-il particulièrement inadapté et faible : il salue la victoire du Président (c'est normal), et "son rôle dans le combat mutuel contre le terrorisme et l'immigration illégale".Point à la ligne..Comment peut-on être aussi nul? Il n' y a pas eu un Français quelque part pour souffler au Tchèque de service dans les services bruxellois quelque chose d'un peu plus structuré? Un rappel des réformes nécessaires? Une évocation des défis qui restent à surmonter? L'expression d'une attente de l'Europe?

L'Algérie, en ce moment, ne s'aide pas elle-même pour faire parler d'elle. Mais les Français ne font pas grand-chose non plus pour cela. On sait que Sarkozy connait bien le Maghreb, et l'Algérie. Mais on sait aussi qu'entre Bouteflika et lui, le courant n'est pas aussi bien passé que du temps de Chirac. Au delà des relations de Chefs d'Etat, vitales pour la relation dans des régimes de monocratie (notez cher lecteur le "des"), ce qui m'afflige le plus est la distanciation progressive (mais assez rapide pour être visible d'un voyage à l'autre) qui s'établit entre la rive nord et sud de la Méditerranée. Et la marginalisation, à l'intérieur de cette fracture, de la présence et de l'influence de la France. Qui s'intéresse encore chez nous à l'Algérie? Sur tous les plans, le tableau est identique. On pourrait parler de l'économie, mais je préfère insister sur le domaine universitaire, de la recherche, gage des liens d'avenir. Combien de centres de recherches maghrébines en France?  Combien de programmes de partenariat avec les institutitons existantes là-bas (d'un très piètre niveau, il faut le reconnaître)? Avec l'histoire "qui nous lie" (de la manière ambigüe que l'on sait), avec chez nous, plus d'un million d'Algériens d'origine* (dont la plupart ont la double nationalité), qui sont maintenant, après deux générations, un peu partout dans l'échelle sociale, il faut avouer que c'est un comble. Mais c'est ainsi, et c'est plus que navrant.

* =sans parler des Français d'origine, les pieds noirs...Vrais fils d'Algérie eux aussi. A quand un grand Musée de la mémoire française en Algérie, pour colliger tous ces témoignages d'une civilisation engloutie dans le sang et les larmes, et dont les témoins disparaissent maintenant  un à un?