Au moment où les deux Premiers ministres français et russe se rencontrent à
Sotchi, sur les bords de la mer noire (donc pas loin des côtes géorgiennes...),
pour leur rencontre annuelle, dans le cadre d'un "séminaire
gouvernemental"*, pour réaffirmer la permanence de leurs intérêts
communs, notamment sur le plan économique, il est intéressant de revenir sur la
crise géorgienne.
D'abord pour indiquer que les deux "Premiers", après s'être félicités de
l'application de l'accord du 26 août, et des décisions du 8 septembre (plan de
retrait des troupes russes du territoire georgien hors les deux provinces
d'Ossétie et d'Abkhazie), ont bien sûr rappelé leurs positions sur
la crise géorgienne. M. Fillon l'a fait avec netteté mais avec une modération à
remarquer, et M. Poutine a rappelé que l'origine du changement de position de
la Russie sur ces deux provinces était à trouver au Kosovo ("boite de
Pandore")...On n'est pas obligé de croire M. Poutine, mais on peut aussi voir
dans ce rappel des indications pour des négociations futures (car il y en
aura)...
Le choix de la France de faire du business as usual
avec la Russie (tout en rappelant les principes), y compris en période de gros
temps, est à saluer comme un beau mouvement d'indépendance notamment vis à
vis des Etats-Unis dont la secrétaire d'Etat dénonce à tout va la nouvelle
aggressivité russe. Il sert accessoirement de signal aux autres partenaires de
l'UE pour la préparation du sommet Russie/UE en octobre prochain, où
doivent être esquissés les grands traits d'un futur "partenariat
stratégique" . On sait que, lors de leur sommet du 1er septembre, les
Vingt-Sept avaient décidé de geler les préparatifs de cette rencontre, tant que
les dispositions de l'accord du 26 août n'étaient pas appliquées. Rien ne
devrait maintenant s'opposer à ce que l'on se mette au
travail...
Hier sur CNN, on a pu assister à une rencontre des plus
intéressantes, entre cinq anciens secrétaires d'Etat
américains. En dehors des borborigmes inaudibles d'un Kissinger bien
fatigué, chacun des propos de ces personnes d'expérience valait son pesant
d'or. J' ai notamment dégusté, si je puis dire, la vigoureuse analyse de Colin
Powel sur la Géorgie, y retrouvant avec l'autorité et la sagesse (oui,
c'est le mot qui me vient en premier à l'esprit, ce Powel est un sage..et même
les sages peuvent être abusés, quand on songe on rôle qu'on lui a fait jouer en
Irak) le schéma que je défends sur la crise géorgienne et la relation avec la
Russie ( il a notamment clairement désigné le fauteur, celui qui a "craqué
l'allumette dans une pièce remplie d'explosifs", l'ineffable Saakhashvili).
J'ai "raté" toutefois les morceaux sur l'Afghanistan et l'Iran...
Quand on entend des responsables américains par les temps qui courent, on est
un peu gêné, et l' on n'aimerait guère être dans leur peau. Cette omnipuissance
américaine qu'on nous garantissait au moins jusqu'au cap des années 2020, est
en train de battre de l'aile à un rythme vertigineux, sur tous les plans, des
massifs montagneux de l'Afghanistan, avec leurs prolongements pakistanais, aux
salles de cotation enfièvrées de Wall Street. Et nous sommes entrainés
dans la chute...Sauf à décider le contraire, au moins dans les domaines que
nous maîtrisons, nous Européens- et il y en a...-(comme celui de la finance et
de la monnaie). En tout cas, nous voilà renvoyés à la désagréable
situation de devoir nous prendre en charge nous-mêmes...C'est clair désormais,
et doit l'être même aux yeux des Européens les plus "atlantistes" : leur
essor, leur salut ne viendra que d'eux-mêmes, que de
nous-mêmes ensemble. On a (trop) dit qu'avec le 11 septembre 2001, un
nouveau monde émergeait, mais je crois qu'avec la crise financière sans
précédent que nous vivons en ce moment, on pourra le dire plus justement :
après le "septembre noir de 2008", rien ne sera plus comme
avant dans le monde de la finance mondialisée. Et dans ce cas, les
Etats-Unis ne sont pas la victime mais le fauteur...Un ordre nouveau doit
maintenant être recontruit. Où est le nouveau Marx pour d'abord nous
livrer une analyse sérieuse, convaincante et globale du chaos actuel? Où
sont les mouvements sociaux et politiques pour ensuite prendre le relais et
transformer cette analyse en actes, en décisions à l'échelle de la
planète? Il est quelque part, j'en suis sûr...
NB.: Pour une analyse sérieuse de l'attitude russe dans l'affaire
géorgienne, je vous conseille la dernière tribune de l'Institut Thomas
More où, dans un article serré et brillant à la fois, Laurent
Vinatier, jeune chercheur français en sciences politiques, étudie le
modèle "post-impérial russe". A ce propos, si, dans la presse de "grande
écoute", on pouvait avoir de nouvelles plumes pour nous commenter l'actualité,
ce ne serait pas mal, plutôt que l'aller chercher toujours les
mêmes abonnés...La thèse de Vinatier, pour la résumer à gros
traits, est qu'avec l'affaire géorgienne, nous avons l'émergence d'une Russie
post-impériale où ce n'est plus la conquête ou la domination qui comptent, mais
le souci de l'équilibre entre puissances dans une région spécifique. Et plus
précisément, le souci d'un nouvel équilibre avec les Etats-Unis. Et Vinatier de
démontrer que la Russie de Poutine a agi "en miroir" des comportements
américains sur la scène internationale : interprétation libre du droit
international, deux poids deux mesures etc...Il n'est pas interdit de penser,
et là c'est moi qui l'ajoute, que la séquence n'est pas non plus insignifiante
: dans six mois il y aura une nouvelle administration américaine, et la
relation avec la Russie s'invitera ainsi en tête des dossiers chauds.
Entre-temps, il y aura eu, "au printemps", le sommet de l'OTAN à
Strasbourg/Kehl, et il faudra que les Alliés soient très prudents sur les
dossiers géorgiens et ukrainiens. Durant cette période délicate, qui va jusquà
l'été 2009, les Russes, comme d'ailleurs les Iraniens ( sur un tout autre
plan), seront les maîtres du
calendrier.
*: c'est donc à titre bilatéral et non en tant que Président de l'UE que
les autorités françaises ont maintenu leur rencontre..La
configuration "multivoies" de l'UE pemet ce genre d'acrobaties...Un jour
on "est" l'Union, un autre non...C'est tout l'art des Européens.