Près d'une semaine après l'événement, l'ingestion de tonnes de commentaires de tous bords, après la lecture des documents produits, quels enseignements tirer du Sommet du G20?
Il y a d'abord le constat unanimement dressé du caractère novateur et historique de la réunion, avec l'arrivée des nouveaux acteurs de la vie internationale, comme la Chine, ou l'Inde. L'engagement ainsi pris devant l'opinion mondiale par les Chefs d'Etat de 20 pays de faire repartir la croissance -par l'injection d'argent public- de répudier le mal absolu du protectionnisme, de s'attaquer à la réforme du système financier actuel, par une régulation renforcée. Ce n'est pas rien, surtout si c'est le début d'un processus. On souligne aussi le pari que cela représente : pari sur le retour de la confiance, et donc de la croissance. Pas de pari sans risque : le risque étant là l'emballement des "planches à billet" (la fabrication monétaire), avec ses conséquences inévitables comme l'inflation, les défauts de paiement de certains Etats...Le test on le verra très vite, avec le retour ou non de chiffres positifs de croissance.
On parle aussi beaucoup du retour des Etats, de la fin du libéralisme à tout va, que Londres marquerait.
Une version "optimiste" est celle qui envisage le redémarrage de la machine mondiale, comme avant, avec quelques règles -bienvenues- en plus. Et pourquoi pas, comme le prophétise Obama, plus de croissance encore, plus et mieux parce qu'orientée vers des produits respectueux de l'environnement, entraînant la planète vers une nouvelle phase de mondialisation dans la prospérité partagée...
Ce n'est pas la version majoritaire. Même pas dans les pays d'où tout est parti. Ce qui frappe, à côté du "ouf" de soulagement poussé par les milieux financiers, comme les mouvements haussiers des bourses (asiatiques notamment) le révèlent, est l'extraordinaire pessimisme qui persiste.
Parfois (pas toujours), le bon sens peut nous guider dans l'appréciation d'un événement. Le bon sens qui, comme le commente drôlement Michel Godet, dit qu'on ne laisse pas à un pédophile la direction d'une colonie de vacances. Le bon sens qui, avec Lionel Jospin, souligne quelques impasses comme le fait que le vrai problème, qui est celui de la différence abyssale entre les flux financiers et l'économie réelle (50 fois plus élevé) n'est toujours pas réglée, ou regrette l'abandon d'une position française traditionnelle sur la nécessité d'une réforme monétaire pour mettre fin à la situation actuelle du privilège du dollar. Le bon sens qui, derrière Jacques Attali, rappelle les timidités des Chefs d'Etat qui ne se sont pas attaqués à la racine du mal, soit la finance "hors bilan" comme les fonds spéculatifs (plus de 60.000 Milliards de $!!), ou les paradis fiscaux ( plus de 10.000 Milliards de $), et voit un vainqueur dans l'opération, la finance anglo-saxonne. Je cite des têtes françaises, mais je pourrais aussi convoquer d'autres voix allant dans le même sens, hors de notre horizon hexagonal.
A lire la déclaration des responsables du G20, on retrouve la phraséologie déclaratoire du G8. Le G20 est un G8 élargi. Les organisateurs ont bien travaillé. Ils ont su habilement éviter les problèmes de fond. Le contraste entre la technicité, le niveau de détail des mesures envisagées sur le plan de l'ingéniérie financière, et le peu de mesures politiques adoptées par les leaders du G20 est frappant. Là aussi c'est un trait caractéristique de la "culture G7", que l'accumulation des mesures de détail (dont la plupart ne sont jamais appliquées), et la faiblesse des engagements politiques.
Beaucoup de mesures très techniques sur l'amélioration des mesures de régulation donc. Mais pour les mettre en oeuvre, on compte avant tout sur le milieu financier lui-même. Milieu financier, dont le Forum de Stabilité Financière, tranformé opportunément en Conseil de Stabilité Financière (FSB) afin de lui donner les apparences d'un contour institutionnel stable et "sérieux", est l'expression la plus forte (ce groupe informel, composé des gouverneurs de banques centrales, a été constitué en 1998, sur initiative du G 7 pour répondre à la crise financière asiatique et argentine, d'où la surreprésentantion asiatique, et la présence de l'Argentine qui étnne car l'Argentine n'est pas un grand partenaire dans le mond de la finance). Le FMI, institution officielle et soumise par conséquent à des règles précises, n'est pas privilégié pour impulser et piloter les réformes, il apparait même comme quasi subordonné au FSB : tout ce qui lui est demandé c'est d'empêcher les faillites des Etats les plus fragiles et exposés, d'où l'augmentation de ses moyens d'intervention. Les paradis fiscaux ne sont pas vraiment touchés. Ni les fonds spéculatifs. C'était pourtant le moment où jamais : dans la situation de crise actuelle, on aurait pu adopter des mesures efficaces et radicales.
Maintenant, je hasarde un pronostic personnel : la victoire des financiers de Wall Street et de la City n'est qu'un bref répit. Le système est frappé à mort. Il ne survivra pas. Je maintiens mon analyse d'un moment particulièrement frappant et sismique dans le déclin de la puissance dominante ayant mis en place ce système.