A la veille du septième scrutin européen (1979 : 1ère élection au suffrage universel, 1984, 1989, 1994, 1999, 2004), on retrouve toujours les mêmes traits caractéristiques des campagnes européennes : l'opinion se dit mal informée, peu intéressée, les partis en lice font des promesses sur une information renforcée de leurs candidats une fois élus, les "anti" ayant le haut du pavé face à des pro un peu mous et confus, qui ne disent pas précisément ce qu'ils ont en tête ...
En réalité, rarement, une campagne aura été aussi terne, dépourvue de véritables enjeux et débats politiques sur l'Europe, tout entière tournée sur les questions franco-françaises. En cherchant bien, on trouve deux thèmes : le "rosé" et la position face à la Turquie...avouons que c'est un peu mince.
L'UMP a choisi de faire de ce rendez-vous électoral, un référendum sur le Président Sarkozy, avec l'alibi de la présidence française (pas très mobilisateur, reconnaissez-le, de vendre un produit ayant dépassé la date de péremption..la prochaine présidence française revenant dans une quinzaine d'années...). M. Barnier, tout entier à son rêve de redevenir Commissaire à Bruxelles, s'est prêté à cette mascarade, dont le seul but aura été de mieux préparer dans l'opinion les thèmes de la campagne de Sarkozy pour 2012. Le PS, seule opposition crédible possible au niveau européen, a commis une erreur stratégique majeure, en faisant de la campagne un "TSS", tardivement converti en TSB, "Tout Sauf Barroso". Et ne parlons même pas de Bayrou qui a dilapidé en quelques semaines l'héritage européen du courant démo-chrétien, sa famille de pensée d'origine : plus qu'une erreur dans son cas, une trahison métaphysique, et la réaction de Daniel Cohn-Bendit sur un plateau de télé avait tout d'une prophétie le concernant (NB : j'ai conscience d'être quelque peu injuste, face à un parti qui a, régionalement, de bonnes listes et a nationalement élaboré un bon programme; mais il faut voir la très grande diversité des listes, établies au gré des choix personnels du Président pour les têtes de liste, et le complet décalage avec les orientations du parti auquel se rattache le Modem au Parlement européen, l'Alliance des libéraux et des démocrates européens, ALDE-et c'est là que réside l'imposture car ce qui compte au PE, ce sont les choix des partis européens). Les seuls qui soient sortis à peu près intacts et fidèles à des convictions et des compétences reconnues en matière européenne sont les Verts, mais ils sont restés très en deça dans la dénonciation des périls et des menaces planant sur la construction européenne.
Car, de ce point de vue, l'heure est grave, très grave.
Vu la situation économique mondiale, catastrophique, vu l'état de l'Union-tout aussi catastrophique- ce simple fait, l'inconscience de la part des pro-Européens sur les risques pesant sur l'ensemble du projet européen est des plus inquiétants.
Il aurait dû y avoir au moins un sursaut de ceux qui croient encore à l'idée européenne, afin de défendre ce qui peut être défendu, de s'entendre sur quelques idées force, sur un socle commun.
Le rendez-vous électoral aurait pu en particulier être l'occasion de dresser un bilan des trois principaux événements intervenus en Europe depuis la précédente élection, qui ont été, chacun dans leur domaine respectif, autant d'enjeux fondamentaux, et de défis plus ou moins bien relevés, et d'en tirer les leçons pour l'avenir : l'élargissement aux Douze pays d'Europe centrale, l'avortement de la constitution européenne, la crise. Aucun parti ne l'a fait sérieusement.
Il n'est pas utile d"épiloguer longement sur le déni cruel apporté par la crise financière et économique à ce qui est, pour l'UE, devenu un dogme : la construction européenne par le marché unique, un "marché" débridé envahissant tous les secteurs de la vie sociale. La seule institution qui apparaît comme ayant joué un rôle positif et protecteur durant ces périodes de tempête est la Banque Centrale Européenne. Elle a effectivement permis d'éviter, par son action aux niveaux à la fois global et mondial et européen extra et intra-communautaire que les pays de l'UE connaissent la catastrophe financière et monétaire, dans un climat de panique qui aurait certainement mis très gravement à mal l'ensemble des rouages du marché unique. Aucun responsable n'a beaucoup insisté sur ces risques dont la Banque de Francfort nous a préservés, parce que cela aurait trop mis en lumière nos propres faiblesses et désordres nationaux, mais chacun peut se remémorer les périodes difficiles comme la première ou la deuxième crise pétrolières qui ont tué dans l'oeuf les premières tentatives de régulation des monnaies européennes. Mais personne n'a non plus profité de ce drame vécu "en live" pour faire le retour d'expérience et, comme le Président de la BCE, M. Trichet, est un homme discret, il est aussi resté très gardé sur ce qu'il faudrait changer pour faire de la BCE un acteur central des économies des Etats européens, les solutions à apporter, et l'accroissement possible du rôle de la Banque pour en faire une véritable banque centrale dont la première mission est d'être un outil au service de la monnaie- et de l'Etat d'appartenance. La Banque centrale européenne, rappelons-le, ne peut rien faire pour les Etats : ses seuls interlocuteurs sont les acteurs privés du système financier. ..même si à son directoire, ce sont les directeurs de banques centrales qui siègent! Rien sur cette évolution indispensable...Il y a eu la grande tourmente financière, les réunions au sommet, le G-20, des engagements pris. Mais de tout cela l'UE en tant que telle a été cruellement absente, alors même que la BCE s'activait pour sauver ce qui pouvait l'être du désordre financier international. Plus de deux mois après le Sommet de Londres, et à moins de deux semaines du Conseil européen (qui sera présidé-c'est un comble!- par un homme profondément hostile à l'Europe telle qu'elle s'est construite en trente ans, le Président tchèque Klaus), on ignore toujours quelles seront les mesures que prendra l'Union vis à vis de son propre système financier pour accroître les indispensables contrôles de la machinerie financière, si ce sera du chacun pour soi, ou la mise en place d'un dispositif commun (ou unique, les deux variantes, avec d'autres, sont sur la table). Qui nous a parlé durant le campagne de ces sujets vitaux pour l'avenir de l'Europe?
Quant à la réponse européenne à la crise dans ses aspects multiformes, elle a été inexistante, en tant que telle. L'addition des mesures nationales présentée habiblement par le Président de la Commission, M. Barroso, comme un Plan européen anti-crise, n'en était pas. C'est une occasion historique qui vient ainsi d'être perdue; elle ne se retrouvera pas de sitôt.
Des leaders politiques à la hauteur du défi en eussent tiré parti pour faire avancer l'Europe, la réinstaller solidairement et solidement en tête dans la course indutrielle et technologique, dans l'esprit de reconquête dont la stratégie de Lisbonne a pu donner l'idée naguère. Toutes choses égales d'ailleurs, un Mitterrand avait su profiter de la chute du mur, de la réunification allemande, pour arracher à Kohl la monnaie unique. Personne, parmi les leaders européens qui comptent, n'a été en mesure de proposer à l'Europe, durant ces heures exceptionnelles, un plan de sauvetage économique -et social-digne de ce nom, avec des objectifs ambitieux et de nouveaux instruments financiers correspondants (quand on voit avec quelle gourmandise les marchés, convertis par force et pour un temps seulement aux délices des obligations, "avalent" en ce moment n'importe quel emprunt public, on se dit : quelle occasion perdue pour l'Europe qui, si elle avait lancé un super-Emprunt -de l'ordre de cinq cents milliards d'euros en plusieurs tranches annuelles qu'elle n'aurait eu aucun mal à mobiliser car sa signature, garantie le cas échéant par la BCE, qui a garanti bien plus et pour de bien moins bonnes signatures, valait plus que de l'or en ces temps déraisonnables -, pour financer, par des outils directement opérationnels, et ne transitant pas par les Etats, des projets industriels structurants, aurait pu se donner les moyens d'une vraie politique industrielle). Cela nécessitait, c'est vrai, de passer outre aux règles admises, y compris de déroger aux traités existants, par exemple pour convenir à côté du volet industriel de la crise, d'une aide européenne harmonisée -temporaire- pour les "victimes de la crise". Mais à la guerre comme à la guerrre, et on a bien vu que lorsqu'il le faut, même les règles les plus absolues, comme celles du Pacte de stabilité ou sur l'interdiction des aides publiques, admettent des entorses -dès lors qu'elles ont la faveur d'une majorité d'Etats. Un Delors au mieux de sa forme, épaulé par des dirigeants conscients des périls aurait peut-être pu convaincre l'inévitable bloc de prudence et de méfiance atavique allemande, d'accepter un tel plan, tablant sur l'état réel de l'économie allemande, et notamment du système financier et bancaire, dont on découvre avec retard qu'il a été le plus atteint des systèmes bancaires continentaux. Une occasion qui aurait pu permettre, les opinions y étaient prêtes, de grandes mesures de relance industrielle, comme cela a été fait en Chine, ou aux Etats-Unis. Un temps précieux a été ainsi perdu, et l'Europe va traverser la crise dans de bien mauvaises conditions.
En tout cas, le citoyen, qui réfléchit, se sera dit: l'Europe, sauf l'euro, n'aura rien fait pour nous.
Sur un autre sujet fondamental, car il détermine l'avenir, l'élargissement, qui a tiré durant la campagne les leçons du séisme que fut en 2004, l'entrée sans préparaton adéquate dans le club de dix nouveaux membres, avec une culture politique, des intérêts géostratégiques tout différents (on l'a vu dans le conflit entre l'Ukraine et la Russie), puis avec un décalage de deux ans, de deux autres nouveaux membres? Il est clair que l'on ne fait pas les mêmes choses à 6, à 9 ou à 27 : en s'élargissant, l'UE ne modifie pas seulement son espace, mais aussi sa nature. Jusqu'au dernier élargissement, nous, Français, étions encore au centre de l'espace européen. Ce n'est plus le cas. Notre influence s'est diluée, comme le prouve anecdotiquement le fait que la langue française ait cessé dans les faits d'être utilisée par les délégations lorsqu'elles s'expriment en public dans les enceintes bruxelloises. Est-on sûr que nous ayons intérêt à ce Drang nach Osten perpétuel? Que les Allemands -l'industrie allemande-y ai(en)t, eux intérêt, c'est sûr. Pour nous, c'est beaucoup moins évident. Le débat se focalise sur la Turquie, mais il pourrait aussi s'ouvrir sur les autres candidatures : pourquoi accepter par principe l'entrée des pays balkaniques? Quel est notre intérêt, à nous Européens, d'avoir à tirer à bout de bras perpétuellement des économies très désarticulées, qui ne rejoindront pas avant plusieurs dizaines d'années les standards de vie européens? Ne doit-on pas, avant toute nouvelle adhésion, donner des signes tangibles de notre vouloir vivre ensemble? Et l'objectif de l'harmonisation sociale, avec la fixation de standards sociaux, n'est-il pas un élément déterminant, au moins autant que le marché unique, de ce vouloir-vivre, en même temps qu'un moyen de lutter contre les concurrences sauvages, et les délocalisations?
Le vieux slogan de la diplomatie française "pas d'élargissement sans approfondissement", nous l'avons oublié. Redisons-le clairement. Tirons en les conséquences. Vendons-le de manière convaincante aux autres Européens. Ce qui suppose que nous ayons des idées sur l'avenir de l'Union, sur ce qu'elle doit apporter en termes d'avantages, de facilités dans la vie quotidienne des Européens. Des idées originales. Comme celle de faire vraiment l'Europe des citoyens, qui est en panne, comme chacun sait, et surtout depuis le rapport Lamassoure, une Europe qui donne à ses citoyens des droits (et aussi des devoirs) nouveaux, et qui est très loin d'être une réalité. Et si ça déplait à quelques partenaires, aux Suédois par exemple, ce n'est pas très grave. . Si nous avons un langage clair, honnête, et surtout constant, les autres apprendront à s'en accommoder.
L'autre défi, très lié au précédent, celui de la réforme institutionnelle et de l'adaptation de l'UE à ses nouveaux défis, le bilan de ces cinq dernières années n'est pas glorieux. le débat constitutionnela laissé des traces profondes. Le replâtrage de Lisbonne, n'est même pas garanti. Se développe parmi les dirigeants européens un scepticisme sur la validité juridique des engagements pris, qui laisse présager de nouvelles déconvenues, de nouveaux reculs. Or l'Europe, c'est "zéro divisions", elle ne tient que par la force du droit, et donc du respect des règles convenues ensemble. Les Irlandais qui s'étaient engagés à organiser un nouveau referendum sur le traité de Lisbonne avant l'été, ont obtenu un nouveau délai, et nul ne sait s'ils tiendront l'échéance promise de l'automne. Pour obtenir un consentement, -mol consentement-, du Premier ministre irlandais, les Vingt-Six ont pris sous Présidence française des engagements qui les conduisent à violer les dispositions existantes sur de nombreux points, à s'engager à ne jamais rien décider en termes d'harmonisation fiscale et sociale sans que ce soit à l'unanimité, allant au-delà des dispositions déjà très restictives du Traité de Lisbonne dans ces domaines essentiels. Les Vingt-Sept ont, au Conseil européen de décembre dernier, toujours sous présidence française, -eh oui, Monsieur Sarkozy, sous votre présidence!- d'emblée passé outre une disposition fondamentale politiquement du futur traité de Lisbonne. Et il vaut la peine de le rappeler, à la veille des élections européennes : "ils" ont tout simplement décidé que le prochain président de la Commission serait désigné- pour un nouveau mandat de cinq années- selon les anciennes règles, c'est-à-dire exclusivement par les Chefs d'Etat et de gouvernement (avec une confirmation de forme par le Parlement), alors que le nouveau Traité prévoit que le Parlement européen élit ce dernier sur proposition du Conseil (qui décide à la majorité qualifiée, ce qui empêcherait théoriquement la répétition du veto de M. Blair à la candidature, soutenue par Français et Allemands de M.Verhostatt Président en 2004)...ce qui change tout. Une solution honnête et "européenne" eût consisté à prolonger du temps nécessaire le mandat de M. Barroso, jusqu'à ce que les règles nouvelles s'appliquent...Pour le coup, c'est là que le terme d'"arnaque" trouve sa juste acception! De la sorte, les Chefs d'Etat pourront compter sur un Président reconnaissant qui sera leur obligé...Aucun risque d'agitation "fédéraliste" de la part de la Commission pour cinq années. Accessoirement, la prolongation de M. Barroso est une victoire britannique, M. Brown ayant été l'un des premiers à lui apporter son soutien public pour un nouveau terme. Les Anglais font tout avec méthode : après avoir dit non en 2004, ils auront été les "faiseurs de roi" en 2009. Ils préemptent en quelque sorte la position dont ils savent bien, eux, qu'elle est stratégique.
Quel homme politique, lorsqu'il présente ses projets sur tel ou tel sujet européen, a le courage d'aborder la question sérieusement, c'est-à-dire aussi en renseignant l'électeur sur les positions des autres Etats, clé de toute décision, puisqu'il se trouve malheureusement, que la France n'est qu'une sur Vingt-Sept. Nous continuons de parler de l'Europe comme si nous étions seuls à la faire... Comment voulez vous que les citoyens nous prennent au mot?
Avec un tel bilan, avec de telles occultations de la part des hommes politiques, à quoi peut-on s'attendre au soir des élections? Pas à grand-chose de très enthousiasmant, peut-on craindre.
Abstention record, résultats records aussi des listes anti-européennes (dont les élus ne vont pas cracher sur les émoluments qu'ils recevront de la part de cette Europe qu'ils vilipendent), reconduction de la situation actuelle d'absence de claire répartition entre une majorité et une opposition grâce à l'entente entre les deux grandes formations, PPE et PSE, qui stérilise toute focalisation politique des sujets et ne fait qu'entretenir les tendances au compromis, et donc à la persistance des clivages nationaux (on pense en particulier au groupe allemand) -ou régionaux (comme le bloc des Nordiques)-, clivages dont on parle trop peu..Tels sont les fruits amers de la situation actuelle auxquels on peut s'attendre.
Le groupe parlementaire PPE/DE à droite est dirigé par un député français,-on ne le sait pas assez-, M.Joseph Daul , un honnête alsacien, de l'ancienne école MRP: voilà un Monsieur que personne n'a invité sur une tribune ou sur un plateau télé durant la campagne, et qui doit pourtant bien connaître le PE et ses rouages.... A gauche, avec le PSE dirigé par un Allemand, M. Martin Schultz, c'est pareil. On annonce un renforcement du parti des Verts, dont le groupe est co-dirigé par Daniel Cohn-Bendit et Monica Frassoni (mais c'est un petit groupe de 43 membres, à comparer aux 100 membres du parti des Libéraux). Mais sauront-ils, PSE et Verts, en s'alliant, offrir une véritable alternative politique, seul moyen d'introduire un peu de vie dans ce grand corps un peu mou qu'est encore le PE, qui n'a pas encore acquis face au puissant Conseil des Etats, ses "lettres de patente" politique, et ne les obtiendra qu'en s'affranchissant du carcan des Traités que lui ont tissé les diplomates? A ce prix, pourrait, dans la douleur, et pour le plus grand bien des citoyens européens, se constituer cet espace public européen qui n'existe pas encore...