Oui, ce samedi soir, il y avait foule, la foule des "nuits
blanches" à Paris - par ailleurs à peu près désert, les Parisiens ayant fui la
crise sur les pentes de ski, elles aussi "du siècle"- autour du Grand
Palais, pour voir et admirer la collection de Pierre Bergé, et d' Yves
Saint-Laurent. Ce n'est jamais très drôle de visiter une collection avec la
foule du métro aux heures de pointe, mais les gens ont accepté avec patience,
tout à leur plaisir du cadeau qui leur était ainsi fait, de pouvoir visiter
gratuitement la collection.
La visite n'a pas déçu, et on sortait les yeux encore ecarquillés du
spectacle, unique dans sa richesse et sa diversité. Si j'avais été l'un et
l'autre (P+Y), j'aurais peut-être eu moins le réflexe du collectionneur qu'on
voit parfois poindre, comme l'accumulation des lourdes aiguières,
l'amoncellement des bronzes et des émaux. Mais, en y songeant, les deux n'ont
fait là que reprendre une vieille habitude des riches collectionneurs, souvent
des rois ou des princes, de la Renaissance. Un petit regret : qu'ils se
soient davantage intéressés, en matière de sculpture, à la période
classique qu'à celle des années 20-50, qui fut LA grande période de la
sculpture, en particulier en France. Et formulons, pour clore la rubrique, un
autre regret concernant la sulpture...Trop d'hommes et pas assez de femmes! Or
moi, c'est le corps féminin qui me "branche", beaucoup plus que celui de
l'homme...Et n'oublions pas qu' en dépit de toute la philosophie esthétique du
monde, la peinture et la sculpture, sont avant tout affaire de désir.
Je retiens surtout le vaste choix de peintures. Plusieurs toiles de
Géricault rendent parfaitement justice à ce très grand
peintre.
Le
tableau des enfants Dedreux restera longtemps dans la mémoire, par
son aspect inquiétant, pas du tout "enfantin", son admirable composition, et
qu'un seul homme ait été en mesure d'avoir chez lui cette oeuvre, et de placer
en face s'il lui plaisait, le splendide portrait d'enfant par
Goya est déjà un grand succès. Je ne sais pourquoi, mais il y
a entre ces deux toiles une très mystérieuse correspondance, qui disparaîtra à
jamais, comme le veut destin éphémère qui les avait réunis pour quelques
décennies. Un Matisse spendide, "les coucous, tapis
bleuet rose" à l'impeccable composition trône dans une des salles, comme il
devait trôner dans un des salons de l'une des nombreuses résidences de ce
couple déjà mythique. Mais ce Matisse est un Matisse de facture "classique", je
lui préférerais, s'il me fallait choisir, celui plus discret, mais plus
important dans l'évolution du peintre, et au charme indéfinissable intitulé "nu
au bord de la mer", et qui pourrait bien être une première
Eve,
et qui fut nous
dit le catalogue, la première préfiguration d'un des thèmes féminins qui
devaient ensuite prendre leur essor dans ce qui devait plus tard être "la
danse". Il y a aussi un petit tableau de Degas ( cf l'image
ci-dessus) représentant un paysage italien image même de la
perfection - perffection de l'inachevé!!- telle que Degas sait les faire, avec
le clin d'oeil ironique qui lui a fait peindre légèrement de biais
l'encadrement du balcon par où s'échappe la vue pour introduire un élément
d'instabilité.
Les incursions dans les époques classiques étaient toujours très mesurées et
intelligentes. On admirera surtout un tableau très expressif de
Nouvolone, un peintre dix-septième de l'école de Crémone,
intitulé "la mort de Didon", thème souvent traité aussi chez "nos" classiques
français.

L'intensité de l'échange des regards entre Didon "expirante" pour parler
comme Racine, et l'homme retient plus que l'attention. Attention! La photo ci
jointe ne rend absolument pas compte de la profusion des couleurs.
Et tant d'autres...Mais je ne veux pas omettre un petit tableautin très fort,
d'un certain von Stück, de l'époque veinnoise début 20è.
Tableau qui représente une amazone, d'une vigueur étonnante. Je
l'achèterais bien (on peut bien rouler dans son esprit ce genre de pensées
vagabondes)...Car et c'est tout le piquant supplémentaire, la
dimension vente aux enchères n'était pas absente. C'est
Christie's qui a organisé la manifestion (et le service de
sécurité était, je le dis en passant, d'une autre efficacité que celle des
expositions habituelles, avis à la Réunion des musées de France) et des
hôtesses avenantes fournissaient à qui voulait les entendre les explications
nécessaires.
Et je repose la question : cette collection unique, un Etat
ayant les moyens et soucieux de son patrimoine, peut-il (a-t-il le droit de
?) la laisser partir comme cela aux quatre vents? N'y avait-il pas là
matière à projet original entre l'Etat et M. Bergé, qui après
tout est un patriote (commandeur de la Légion d'Honneur en plus!!), avec en
arrière fond l'arme ultime de la préemption ? Mais il faut de la
réactivité, de l'imagination, et surtout ne pas être "fauché" comme nous le
sommes...