Vous avez lu le discours que M. Türk, le Président slovène, a prononcé au nom de l'Ue - et donc en notre nom à tous!!- devant ses pairs du Sommet de la FAO à Rome, le 3 juin?
peut-être pas, alors allez-y!
 http://www.fao.org/fileadmin/user_upload/foodclimate/statements/slovenia_turk.pdf.
M. Türk, je l'ai déjà un peu écorché, donc je ne vais pas perséverer...Il a droit à tout notre respect...
Mais bon, avouons tout de go que ce discours non seulement n'est pas génial mais est marqué au coin du conformisme bruxellois le plus absolu...On comprend en le lisant, pourquoi on ne nous aime guère dans le monde : cette façon de porter en bandoulière nos politiques communes si péniblement laborieusement arrachées comme si elles étaient l'alpha et l'omega de tout, la solution aux problèmes du monde entier...Ceci pour la forme.
Et quant au fond? Là c'est plus inquiétant encore.
Je pensais naïvement qu'avec la crise de l'alimentation actuelle, la doctrine commençait à évoluer, et qu'on en était venus à prôner des principes plus sains, comme ceux de l'auto-suffisance alimentaire (ou au moins de sa recherche), de l'aide à l'économie agricole, et au monde rural dans les pays en développement ( la ruralité est systématiquement occultée, parente pauvre éternelle des programmes d'équipement et de développement...heureusement qu'il y a les Agences internationales d'Aide au développement pour s'en occuper! ) , de la promotion des productions locales...Pas un mot de tout cela!
Pas un mot non plus de la réforme, pourtant bien nécessaire, de la gouvernance de la politique d'aide au développement agricole. De l'incorporation du Programme Alimentaire Mondial, domaine réservé des Etats-Unis (toujours dirigé par un Américain) outil de leur pénétration de leurs exportations agricoles, dans une FAO rénovée, resserrée, plus efficace, par exemple...   

Les trois solutions sont, pour nos dirigeants européens:
- l'aide humanitaire,
- la réponse rapide aux besoins de financement des consommateurs,
- un dialogue politique pour améliorer le fonctionnement des marchés.
Un discours exclusivement libéraliste.
La solution vu par l'Union? Finalisation des négociations de Doha sur l'ouverture des marchés, pas de mesures de restriction à l'exportation (du genre de celle que vient de prendre l'Inde pour préserver ses stocks de riz...et on peut comprendre de telles mesures).
Rappel des 223 millions d'€ distribués par la Commission au titre de l'aide alimentaire, et de 80 M.d'€ en aide d'urgence pour répondre à la crise actuelle.
C'est un peu court, non?
D'autant qu'il suffit de puiser dans le vaste stock des politiques et projets financés par l'UE et les Etats membres dans nombre de pays en développement, pour trouver des idées originales, parce que nous faisons beaucoup pour compenser certains effets pervers de l'ouverture internationale de l'agriculture, pour enrayer le dépérissement du monde rural. 
L'agriculture, on le sait, est un des rares domaines où la compétence de l'Union est exclusive, et ce y compris dans sa dimension internationale, et en toute logique, on aurait dû s'attendre par conséquent, de la part des Chefs d'Etat ou de gouvernement européens qui se sont exprimés à Rome, au moins, à une certaine forme de coordination. Ce fut très loin d'être le cas.
Heureusement, le commissaire européen pour le développement, M. Michel, parlant au nom de la Commission, a rétabli la balance en un discours bref et clair récapitulant l'action de la Commission dans le domaine de l'agriculture, mais en dressant la liste des problèmes auxquels il fallait s'attaquer, des questions abordées par très peu d'intervenants "du Nord", comme celui de l'organisation des marchés au plan local. Un regret pourtant : pas de mention du concept de l'auto-suffisance agricole, meilleur garant pourtant de la sécurité alimentaire. Mais on notera que c'est le discours du responsable de la politique d'aide au développement que les auditeurs ont pu entendre, pas celui du ministre de l'agriculture... 
Notre président, on le sait, s'est exprimé, et il a dit un certaine nombre de choses fort pertinentes. Tout à fait différentes, voire à l'opposé de ce qu'avait dit le Président Türk. Comme par exemple:
La première : celle du passé, (formule) qui a échoué, consiste à fournir aux pays en voie de développement des produits alimentaires au plus bas coût sur le marché mondial. Cette stratégie a échoué. Elle était généreuse mais elle a échoué. La seconde stratégie, celle de l’avenir M. DIOUF, doit reposer sur le développement des agricultures locales. Comme vous l’avez si souvent réclamé. C’est la seule solution. C’est la solution durable, c’est la solution responsable, mais c’est la solution exigeante.
Il faut donc aider les pays les plus pauvres à se doter d’agricultures modernes qui permettront leur suffisance alimentaire. C’est le seul choix stratégique possible". 
Le reste du discours fourmille de bonnes idées comme celle de réformer la gouvernance internationale en matière alimentaire, de créer au sein du FIDA une facilité financière spécifique, un groupe international sur la sécurité alimentaire, avec un conseil scientifique pour valider les grands choix techniques, phyto-sanitaire, vétérinaires...Un seul problème : aucune référence à l'Union européenne, aucun lien avec le discours de M. Türk (qui avait pourtant parlé avant...). Un auditeur venu de Mars qui aurait entendu le discours n'aurait pas du tout su que nous avions quoi que ce soit à voir avec l'entité bizarre dont avait parlé M. Türk quelques minutes plus tôt. A un mois du début de la Présidence française! C'est ainsi que le fond de la pensée de nos dirigeants se dévoile avec ingénuité : le lien ne se fait pas : l'Europe c'est un "tiroir dans une commode", un moyen pour faire passer des messages nationaux... 
Un peu plus tard, M. Zapatero s'est exprimé. Même silence sur l'appartenance de ce pays à l'Union, à toute politique européenne, à la PAC, insistance sur les actions nationales de l'Espagne.
Puis, ça a été le tour du ministre délégué au développement britannique (pas le premier ministre, ni même le ministre des affaires étrangères : le problème agricole est un problème de développement point barre), M. Douglas Alexander : discours bref, intelligent, de stricte orthodoxie libérale, soutien au PAM...pas un mot non plus de l'Union...
Le ministre italien des affaires étrangères, M. Frattini, a aussi parlé (après son Président qui s'était exprimé en tant que pays hôte à l'ouverture), il a dit un tout petit mot de l'Union -au détour d'une phrase annonçant que l'Italie allait présider dans quelques mois le G8. Il a lancé d'ailleurs quelques idées intéressantes (comme celle d'utiliser l'épargne des émigrés dans les pays du nord..un peu "gonflé" with due respect), il a, sans surprise, défendu le pôle romain de la gouvernance agricole mondiale. Mais rien laissant entendre en quoi que ce soit que l'Italie était du groupe indéterminé mentionné par M. Türk la veille.
Le ministre de l'agriculture chypriote s'est aussi exprimé. Même silence sur l'UE...et de la part d'un pays dont l'adhésion à l'UE remonte seulement à quatre petites années, et qui tire tant d'avantages de la PAC...
Puis le ministre de l'agriculture néerlandais a parlé...pas un mot non plus de l'Union, de la PAC, sur le fond, stricte orthodoxie libérale.
Idem pour le minsitre finlandais de l'agriculture...
On ne va pas lasser le lecteur par la répétition du même...
Mais cette énumération est attristante, car elle témoigne éloquemment de l'indifférence des dirigeants européens vis à vis de l'Union, à laquelle ils appartiennent tous et dont ils gardent bien de se réclamer lorsqu'ils sont dans une enceinte "non européenne", du manque d'homogénéité de leur philosophie globale sur un sujet aussi important que l'agriculture, l'alimentation, et sur la priorité ou non priorité qu'il accordent à cette question...Le fait que seuls les chefs d'Etat et de gouvernement de la France et l'Espagne (avec le Président slovène, figure imposée) aient jugé utile de se déplacer sur leurs 27 pairs en dit long, et sera apprécié des chefs d'Etat notamment africains qui eux ont fait le déplacement de Rome...
 
Vraiment il y a, comme on dit, du souci à se faire pour des solutions européennes à un problème dont on va entendre parler dans les années à venir, car les crises alimentaires sont devant nous, comme nous le rappellent plusieurs bons esprits, M. Allègre par exemple ...  Le monde nous attend...

Un mot sur la nébuleuse des organisations internationales en charge de l'agriculture:
- la FAO, organisation "historique". Fondée en 1945, elle a son siège à Rome. Lourde machine, on lui reproche souvent son caractère bureaucratique, son inefficacité. Mais elle dispose d'un capital d'expertise d'une connaissance du terrain inégalées, notamment en raison de ses implantations régionales. Elle connait depuis longtemps de sérieuses difficultés financières, au point de frôler la cesation de paiement dans les années 90. Un redressement est en cours. La FAO a un budget annuel de 400 M.$ environ ( le budget est voté pour deux ans). Durant le biennium précédent (2006/7), il a été de 756M.$. Nombre d'employés : 3072 ;
- le "PAM" programme alimentaire mondial. 3,5Md de$ de budget. Créé en 1963. Siège à Rome. Plus de 10.000 personnes y travaillent. Repose sur des financements volontaires (l'unité de compte est plutôt, et pour faire court, le "sac de blé", c'est-à-dire qu'une partie des dons des Etats sont faits en nature). Distribue de l'aide alimentaire à plus de 80M de personnes. On la considère généralement comme efficace. La gouvernance du PAM est l'affaire exclusive des Etats-Unis qui sont les donateurs majoritaires et qui ont toujours exigé à sa tête un Américain, traditionnellement, une femme, et très souvent de grande qualité;
- le FIDA, créé en 1977, dans le sillage du sommet contre la faim de 1974. C'est un fonds financier dont la mission est de faire des dons et prêts pour des projets concernant le monde rural et la lutte contre la pauvreté. A noter que les Etats-Unis n'en font pas partie. Budget annuel de 230 millions de§;
- la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, s'interessent aussi, et de près à l'agriculture, par le biais de la lutte contre la pauvreté.  On peut estimer qu'ils consacrent en moyenne, par leurs programmes ciblés, de 400 à 500 M. de€;
- l'Union Européenne est aussi un acteur majeur de l'aide au développement agricole, de la lutte contre la faim. Via les programmes d'aide alimentaire d'urgence, d'aide au développement rural, elle contribue annuellement à hauteur d'environ 1,5M. de $. mais on la voit peu dans les organismes internationaux, où elle n'a pas le  statut de membre à part entière n'étant pas un Etat, ceux qui parlent en son nom (ou pas, comme on vient de le voir) étant les Etats membres...Vaste problème, auquel il faudra bien un jour s'atteler...

 En attendant, les "non-Européens" doivent s'habituer à considérer qu'il n'y pas une Union Européenne, mais au moins une bonne trentaine : les Vingt-Sept, mais aussi la Présidence, puis la Commission, et à l'intérieur de celle-ci plusieurs discours selon le Commissaire auquel on s'adresse...Compliqué...