La situation démographique catastrophique de l'Union
Européenne commence à percer la carapace d'indifférence et de silence qui a
longtemps entouré cette question jugée, on ne sait pourquoi, politiquement
incorrecte.
Que le climat change et que cela se traduise par un réchauffement global d'1 ou
2 degrés dans 75 ans, c'est certes très inquiétant, et affole apparemment nos
décideurs européens, au point de leur faire prendre des décisions draconiennes,
et tout le monde applaudit.
Mais que de timidité pour diagnostiquer le mal démographique!
Que de précautions pour envisager les remèdes possibles! Que d'oeillères,
encore!
Et pourtant, ce mal n'a absolument rien
d'hypothétique. Aucune querelle d'experts ne l'obscurcit, car les
données de base sont déjà présentes. Les enfants de 5 à 10 ans ou qui
naissent cette année, nos enfants, sont bien, sauf catastrophe
imprévisible, les adultes actifs de 2040, avec la charge écrasante de
payer les retraites des quelque 22% de leurs concitoyens âgés de plus de
68 ans (en supposant que l'âge moyen de la retraite soit alors passé à cet
âge), et l'éducation des quelque 20% de leurs enfants, de moins de 20
ans.
A horizon constant (car il faut toujours être prudent...),
soit en prolongeant les tendances observées (poursuite de
l'augmentation de l'espérance de vie, maitien d'un taux de fécondité inférieur
au seuil de renouvellement), en 2050:
Nous aurons une pyramide des âges totalement inversée :
une base réduite, un sommet "en plateau". Les projections tablent d'ici 2050,
sur une augmentation de 171% des plus de 80 ans
(+32,3Millions!!!), de 45% des plus de 65/79 ans (et moins de
80), et en bas de la pyramide, une réduction de 18% des moins
de 14 ans (moins 13.8Millions...). L'âge médian passera de 38 ans
actuellement à 51 ans.
Je suis de ceux qui pensent que le problème démographique est pour nous
le plus grave problème, qui touche à notre survie en tant que
civilisation.
Que ce problème est déjà là parmi nous, et qu'il va s'aggraver dramatiquement
dans les 25 ans à venir.
On cite très souvent des chiffres bruts, en soulignant que la
population européenne va baisser, et on centre, du côté des planificateurs
bruxellois, la réflexion sur le besoin de main d'oeuvre (par
rapport à la situation actuelle de main d'oeuvre, il manquera 44 millions en
2050). Et on s'arrête là...
On n'envisage le vieillissement, dans les documents, qui n'ont commencé à
apparaître qu'à partir de 2004 avec le livre vert de la
Commission, que sous l'angle de l'allongement des années de travail pour
répondre aux besoins en main d'oeuvre.
Pour masquer cela on nous peint un monde de vieux en rose...
On feint de considérer comme tout à fait acceptable et viable,
une société dont plus de 30% de la population aurait plus de 60 ans, et plus de
15 % plus de 80 ans...soit presqu'autant d'octogénéaires que
d'enfants de moins de 14 ans!
On met en avant le nouveau dynamisme des seniors, leur
curiosité, leur activité physique et mentale débordante...
Quelque part dans un document de la Commission, on apprend que le
vieillissement nous coûtera un point à un point et demi de croissance...Mais on
ne va pas au-delà. Alors qu'on n'hésite pas à chiffrer les effets du
réchauffement climatique, on est bien plus timoré pour mesurer et révéler au
public les effets du vieillissement.
Ces effets toucheront l'ensemble de nos comportement sociétaux. Une société qui
se veut à la pointe de l'économie de la connaissance, de la recherche, la
société des engagements de la stratégie de Lisbonne, n'est pas une
société dont la majorité de la population a dépassé les 50 ans...
Est-ce avec des pappys et des mamies des troisième et quatrième âge que
l'Europe défendra et promouvra ses "valeurs", ses intérêts face au reste du
monde?
Qui voudra vivre dans une Europe transformée en hospice de
vieillards?
Et la seule alternative proposée est le recours à
l'immigration...Mais ce recours devra être massif, et se faire en très
peu d'années...Entre 2015 et 2040, ce seront plus de 30 millions de
travailleurs qu'il faudra attirer en Europe. A partir de 2015 en effet, moment
où la population active en âge de travailler va commencer à baisser
sérieusement, sans que le travail des seniors puisse compenser pleinement
le manque de bras dans tous les secteurs (et surtout dans celui des
services où les progrès de productivité ont des limites, dans tous les métiers
"physiques"), l'urgence sera d'attirer en Europe des travailleurs. Le bassin le
plus évident sera le sud de la Méditerranée et l'Afrique. Mais à quelles
conditions les migrants accepteront-ils de venir s'installer chez nous?
Qu'exigeront-ils en retour? Le regroupement familial
(revendication parfaitement légitime, et d'ailleurs reconnue par les
conventions internationales)? La reconnaissance de leurs droits
culturels, cultuels? Des liens privilégiés avec la mère patrie? Nous avons
l'habitude de cohortes de migrants prêts à tout pour venir chez nous. Mais
qu'en sera-t-il dans l'avenir? L'évidence des besoins va faire pencher la
balance du rapport de force du côté de l'offre, pas si illimitée qu'on peut
l'imaginer, car les gouvernements des pays d'émigration verront là le moyen de
retrouver une marge de manoeuvre qu'ils avaient perdue dans le passé, et
monnaieront -cher peut-être- leur aide en ressource humaine. Cette arrivée
si massive de nouveaux imigrants posera d'autre part forcément des problèmes
d'intégration.
Il ne s'agit pas de jouer les Cassandre.
Mais on n'a pas le droit d'évacuer les paramètres les moins plaisants
lorsqu'on fait de la prospective.
Ne serait-ce que pour en démonter la fragilité, car si les quinquas de 2050
sont déjà là, les jeunes ne le sont pas encore, et rien n'interdit d'imaginer
un retournement de tendance quant au nombre des naissances en Europe.
Une étude plus fine montre d'ailleurs que les sociétés nordiques ont fortement
remonté la pente, (sans atteindre toutefois le seuil du renouvellement), qu'en
Allemagne, qui a le comportement démograhique malthusien le plus
ancré, on note un changement récent et très net dans les "intentions
d'enfant"...Serait-ce un premier signe?
Pourquoi n'examine-t-on pas sérieusement, parmi les solutions au problème
démographique, solutions qui ne peuvent être que multiples et diverses,
l'urgence d'un retour à la règle du retour au renouvellement
générationnel (presque tous les pays européens sauf la France et
l'Irlande -et encore..-, ont abandonné depuis longtemps cette règle)? Que
fait-on pour encourager sérieusement la natalité dans nos sociétés?
La France, qui est le meilleur élève de la classe européenne
quant au taux de natalité (elle assure plus de la moitié du solde positif des
naissances sur les décès dans l'UE à 27, c'est un chiffre à méditer) n'a-t-elle
pas un devoir à ce sujet? ...N'y aurait-il pas là un message à lancer à
l'occasion de notre Présidence?
Plus globalement, n'est-il pas temps de remettre l'enfant, né et à
naître, au centre des préoccupations des décideurs de nos sociétés
européennes? Et d'en tirer les conséquences? Les droits -et les
devoirs- de l'enfant sont-ils partout respectés dans l'Union? Nos familles, par
exemple, avec leur taux élevé de divorces, sont-elles un milieu favorisant
l'épanouissement de l'enfant?
Si , comme a commencé à le faire notre secrétaire d'Etat aux affaires
européennes, M. Jouyet, qui a placé la question démographique parmi les
priorités de l'Union, nous obtenions un traitement plus global de la question,
à la fois dans le diagnostic, et dans les solutions, nous aurions déjà
avancé. L'opinion européenne doit être rendue attentive rapidement à
toutes les conséquences du vieillissement, comme cela est fait
pour le changement climatique.
La Commission, qui a commandé toute une série d'études sur les conséquences du
vieillissement (on les trouve sur le site de la DG emploi, social), continue
manifestement, bien que consciente de l'ampleur du problème, à dédramatiser. Il
n' y a qu'à voir le ton particulièrement optimiste employé
dans sa communication (2006) intitulée: "l'avenir démographique
de l'Europe:transformer un défi en opportunité".
http://europa.eu/scadplus/leg/fr/cha/c10160.htm
Je note qu'aucune des études citées par la Commission n'émane de
l'INED. Elles proviennent toutes soit du London School of
Economics, soit d'Universités nordiques, soit de l'Institut démographique de
Vienne..Il y avait jadis une école démographique française...A-t-elle
totalement disparu? Pourquoi ne consulte-t-on pas les Français et leurs
démographes, qui pourraient nous parler, une fois n'est pas coutume, d'une
success story à la française...
Ajoutons, pour terminer sur du positif, que la Commission elle-même évolue.
C'est ainsi que sa dernière communication, en date de mai
2007, et intitulé "l'Alliance européenne des familles : promouvoir la
solidarité entre les générations", est nettement plus allante et globalisante,
moins idéologique dans ses préconisations...A quelques exceptions
près! Ainsi pourquoi dans les annexes, aller choisir, dans une étude, au
demeurant fort bien faite*, sur les préférences du nombre d'enfants, les
préférences de la tranche d'âge entre.. 40 et 54 ans (qui, au mieux, ne donne
qu'un tableau du passé) et pas des populations les plus intéressantes de ce
point de vue, c'est-à-dire qui sont en âge de procréer? Question
subsidaire aux instituts de sondage, ou plutôt à ceux qui leur commandent les
sondages : pourquoi ne posez-vous jamais de question du genre
: "si vous aviez le choix et si vous en aviez les moyens,
préféreriez-vous élever vos enfants à la maison plutôt que de les confier à la
crèche?"..
Quant au Commissaire en charge, le Tchèque Vladimir
Spidla, il est d'une orthodoxie langue de bois-bruxelloise sans faille: pour
lui, le problème démographique se résoudra par une "amélioration de la
qualité du travail", entendez un allongement de la durée du travail..C'est
tout! C'est peu...
http://ec.europa.eu/commission_barroso/spidla/policies_fr.cfm
*= avec des oeillères "imposées" tout de même...Au nom de la parité
hommes/femmes, mettre sur le même pied les intentions d'enfants des hommes et
des femmes, a quelque chose d'abstrait, et même d'un peu injurieux pour les
femmes, qui sont tout de même les premières concernées dans la maternité (mot
interdit, notons-le, on ne parle plus que de fertilité..comme pour masquer
la différence fondamentale entre hommes et femmes de ce point de vue?). Etude
de Maria Rita Testa, de l'Institut démographique de Vienne..qui a bien de la
chance, car on retrouve cet insititut dans de nombreuses bibliographies,
et de nombreuses études de la Commission sur le sujet.