Vous avez, courageusement
(témérairement?), répété de manière claire et nette, votre avis sur
l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne. Ceci dans une occasion
particulièrement solennelle, lors d'une réunion au Sommet entre l'Union
Européenne et les Etats-Unis, alors que le "grand frère" américain avait, sans
guère de précautions oratoires, réaffirmé le soutien de l'Amérique à la
candidature de la Turquie à l'UE.
"J'ai toujours été opposé à l'entrée de la Turquie et je le
reste. ..Comme l'immense majorité des pays de l'Union. Ma
position n'a pas changé et ne changera pas».
Mais, ces propos, vous les avez tenus devant les micros, hors séance, tandis
que, dans la salle, au moment où Obama a prononcé ces paroles, sur un sujet qui
n'était pas à l'ordre du jour, aucun des Vingt-Sept n'a pipé mot, et les
applaudissements qui ont ponctué l'intervention présidentielle, qui
s'adressaient à l'ensemble du discours, ont pu passer pour une approbation
aussi de ce dernier point.
Une intervention de votre part, après le discours d'Obama qui concluait la
réunion, aurait créé ce qu'on appelle un incident diplomatique. Je suppose que
vous avez quelques secondes eu l'intention, ou la tentation, de demander
la parole (ou de la prendre), puis que vous vous êtes ravisé. Par correction
sans doute. Mais surtout, sans doute, pour ne pas donner l'image de la
division, car un mot de votre part eût entrainé trois ou quatre interventions
en sens contraire de collègues européens, trop heureux de s'aligner sur
le Président américain.
Maintenant, chacun connait votre position. Il ne sert plus à
rien de "finasser", pour parler comme ce bon Stresemann. Mais il est
clair que cela ne suffit pas. Il faut être conscient des conséquences de ce
geste, qui est un défi aux Turcs, aux Etats-Unis, à la majorité
des Etats européens.
Car il est évident que cette position vous engage triplement, et avec vous la France:
-vis à vis du partenaire turc, qui est comme vous l'avez dit, "un très grand pays", un pays ami, un allié. Il faut donc proposer à ce partenaire un statut clair et sans ambiguïté, qui serait une déclinaison précise de ce que l'on appelle dans les discours le "partenariat privilégié". C'est-à-dire quelque chose qui serait davantage que l'Union douanière actuelle-c'est déjà beaucoup-, avec le droit de participer à certains programmes de l'UE, mais pas à tous (ce qui veut dire déjà un recul par rapport à la situation actuelle, où le statut de candidat à l'adhésion entraîne la présence de la Turquie dans à peu près toutes les réunions de l'UE, et sa participation à de très nombreux programmes). Ne serait pas envisagée, notamment, l'adhésion à "l'espace de sécurité de liberté et de justice", soit la suppression des frontières intérieures. Ni la participation à la politique européenne de sécurité et de défense. Ni bien sûr l'adhésion. Mais qui incluerait un programme de développement économique et de cohésion sociale (donc la poursuite, voire l'accroissement des aides financières déjà importantes que la Turquie reçoit, mais ces aides n'auraient plus le caractère quasi automatique actuel, et seraient négociées). Ce partenariat pourrait continuer à avoir pour objectif à terme une adhésion future. Mais il la subordonnerait, non seulement aux "progrès" du partenaire turc, situation exigeante et humiliante dans laquelle les gouvernements turcs se sont engagés depuis plus de dix ans maintenant (non sans courage), mais aussi et surtout aux réformes fondamentales dans le fonctionnement de l'Union. Il doit être clairement affirmé et démontré que l'adhésion de la Turquie, dans l'état actuel d'absence de gouvernance et d'indétermination stratégique de l'Union, signifierait la mort de l'UE, comme projet d'intégration politique, et accessoirement la fin des politiques communes -notamment la politique agricole. C'est d'ailleurs exactement le but que poursuivent ceux de nos partenaires qui sont les plus ardents défenseurs de l'entrée de la Turquie. Ce n'est pas un non à la Turquie, c'est un non à l'Europe telle qu'elle survit cahin caha aujourd'hui que la décision française signifie. L'enterrement prévisible du Traité de Lisbonne d'ici la fin de l'année facilitera les choses de ce point de vue. Il obligera à rechercher de nouvelles voies pour définir les règles de fonctionnement de l'UE, et offrir des perspectives dans l'avancée vers l'Union politique. Pour la France, c'est la reprise de notre politique de toujours : pas d'élargissement sans approfondissement. Ce discours ne sera pas accepté par le partenaire turc, il faut le savoir. Il faut donc se résigner à devoir gérer une relation politique tempêtueuse, à ce que nos entreprises, nos intérêts en subissent les contrecoups. Mais n'oublions pas que nous sommes en régime d'Union douanière, et que les rétorsions commerciales turques devront être enfermées dans certaines limites. C'est donc à de nouvelles négociations sur ce nouveau statut de partenariat privilégié qu'il faut inviter dès à présent la Turquie, et en attendant que le rapport de forces s'inverse à l'intérieur de l'UE en notre faveur, bloquer systémtiquement toute nouvelle étape dans les négociations d'adhésion. Le petit jeu auquel la France s'est livré durant sa Présidence, qui consiste à faire "comme si", c'est-à-dire à continuer les négociations d'adhésion en acceptant l'ouverture de "chapitres" (les négociations pour l'adhésion consistent en la reprise par le pays candidat de "l'acquis communautaire" -divisé en autant de chapitres ) qui ne touchent pas au "coeur du réacteur" de l'Unio, ne peut durer très longtemps. Comme on le sait, l'ouverture de nouveaux chapitres à la négociation, est prise à l'unanimité des Etats membres : il faut en même temps désormais s'opposer systématiquement à l'ouverture de tout nouveau chapitre, et définir les contours du nouveau partenariat qui sera offert au partenaire turc. Le non à la poursuite des négociations d'adhésion avec la Turquie doit faire partie d'un changement stratégique de l'Union Européenne, et d'une pause dans la dynamique de l'élargissement, se conjuguant avec la poursuite et l'approfondissement de la politique de voisinage.
- vis à vis des partenaires de l'Union. Il faut s'attendre là aussi à de fortes et négatives réactions d'un certain nombre de pays de l'Union, menés par le Royaume-Uni. Cela suppose impérativement la définition d'une position commune sur le sujet avec l'Allemagne. Ce ne sera pas facile, car l'Allemagne a son propre agenda dans la relation bilatérale avec la Turquie, dont la forte minorité turque en Allemagne n'est pas l'un des moindres aspects (environ 5 millions de Turcs de la première, seconde ou troisième génération) et les élections fédérales de l'automne imposent la retenue au moins jusqu'au début 2010. Une victoire du SPD (peu probable) rendrait la situation plus difficile. Avec l'Allemagne, la conséquence en sera la reprise de négociations sérieuses sur la construction politique, et l'établissement, au sein de l'UE, d'un noyau dur de pays prêts à bâtir une entité politique digne de ce nom, c'est-à-dire avec un éxécutif européen démocratiquement élu, et de nouveaux pouvoirs pour le Parlement, des compétences plus précisément définies.
- vis à vis des Etats-Unis. Ce sera sans doute l'objection la plus facile à lever. Il y faudra beaucoup de pédagogie, et l'affirmation d'une sollidarité "occidentale"sur d'autres sujets, moins fondamentaux.
Cette voie, ne nous le cachons pas, est celle de la difficulté. Elle nécessite une mobilisation sans faille de notre appareil diplomatique autour de cet objectif stratégique, qui n'est pas "le non à tel ou tel pays", mais l'exigence d'une réorientation de la construction européenne, avec l'émergence d'un pouvoir économique communautaire qui, tout en respectant l'indépendance de la Banque centrale européenne, permette de disposer, face à la BCE, d'un exécutif responsable pour la gestion économique, financière, avec un programme clair d'harmonisation y compris fiscale , pour les pays qui accepteront de franchir avec nous ce nouveau pas, dont la crise a révélé la nécessité. C'est un programme pour le moyen terme. La première phase en sera la formulation d'offres nouvelles pour faire repartir l'Europe.
Faute de quoi, votre position restera un acte d'insubordination sans lendemain, bientôt débordé par la dynamique propre aux actions bruxelloises. Tôt ou tard, nous serons isolés, montrés du doigt (c'est déjà le cas) face à un partenaire turc qui usera de tous les moyens pour saper notre position. L'appui américain qu'il vient de se faire confirmer déclatante manière, sera pour le gouvernement de M. Erdogan un puissant soutien dont il ne tardera pas à mesurer l'efficacité. Vous n'avez guère le choix, Monsieur le Président, votre prise de position vous contraint à être innovant et offensif sur le dossier de la construction européenne. Il est impératif de constituer autour de vous une équipe en mesure d'abord de lancer des idées, puis de définir, à côté de la stratégie, les outils et parades tactiques, bref de concevoir et piloter une telle politique, à côté des outils traditionnels de notre politique extérieure. C'est rien moins qu'à l'esquisse d'une nouvelle Europe, ramassée autour d'un nooyau dur disposant d'un gouvernement économique que la position vis à vis de la Turquie vous pousse. Mais d'autres facteurs, tout aussi importants, comme la crise actuelle, contribuent aussi à un tel changement de cap stratégique. Le résultat des élections européennes risque aussi d'être un de ces signes d'avertissement qu'il est temps de changer profondément les objectifs et la gouvernance de l'Union.